Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 00:09

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La légèreté permet souvent d’aller bien plus au fond des choses que les lourdes démonstrations. Faire dans le sérieux n’est pas forcément gage de pertinence. Bref, tous ceux qui n’ont pas lu mes cartes-postales ont eu tort. Ils se sont privés d’une petite incursion dans un petit monde bien clos. Bien évidemment tout ça n’est que pure fiction.

 

Alors pour les retardataires, les sceptiques, les nouveaux arrivants, toutes celles et ceux qui n’ont pu ou voulu suivre, du 20 juillet au 20 août, du 20 au 20 quoi, les aventures palpitantes de Marie de Saint-Drézéry, marquise de Bombon, jeune et riche héritière, improbable et déjantée, dans l’univers feutré des GCC, voici l’intégrale de cette œuvre feuilletonnesque sans équivalent.

 

Aux fidèles, à celles et ceux qui en sont devenus addict, je signale qu’ils trouveront la chute tout au bout d’une éventuelle relecture d’une seule traite ou d’une plongée tout fond  de cette page. Ce n’est ni une triste fin, ni une fin finale, ni une pirouette, peut-être vous laissera-t-elle sur votre faim, mais elle est la suite logique de l’esprit provocateur d’une Marie qui n’envoie pas dire ce qu’elle a envie de dire.

 

Suspens !

Même l’angoisse ronge Voldemort !

Vous m’en direz tant.

Bonne lecture !

 

Je suis en vacances pour 3 semaines mais je vous réserve pour les jours qui suivent de nouvelles surprises si ma sieste me le permet. À bientôt sur mes lignes... Et commenter c’est faire vivre notre communauté de bons vivants, alors pourquoi de nouveau vous priver ?

 

(1) Marie de Saint-Drézéry, marquise de Bombon, vivait dans un grand loft de la place Fürstenberg, à quelques pas de Saint Germain-des-Prés, en compagnie de son chat dénommé Lénine, en souvenir du séjour de celui-ci, avec sa mère et sa sœur l'été 1909, dans le village briard de Bombon et de Tintin au Congo un mainate religieux qui jurait comme un charretier.

 

Orpheline très jeune elle avait été élevée par un couple d’excentriques américains, grands amis du défunt marquis son père, amateurs d’art contemporains et de bonne chère. Pour être proche de la vérité Marie poussa telle une herbe folle, loin de l’école, baguenaudant dans le quartier où les habitués du Flore la laissaient picorer dans leur assiette et vider leur verre. Toute tachetée de son, le nez en trompette, de grands yeux vairons, des cheveux de foin, un long cou entre des épaules frêles et aucun goût pour se vêtir, lui avait valu le surnom de hérisson.

 

De temps en temps elle faisait des extras au rayon charcuterie de Monoprix rien que pour le plaisir de voir passer les chalands et de s’empiffrer de Rosette de Lyon. Si ses clients avaient su que cet épouvantail à moineaux se trouvait être l’unique héritière de beaux châteaux à Bordeaux, rien que des Grands Crus Classés, sur que notre Marie aurait eu plus de succès. Elle s’en fichait d’avoir du succès. Jamais elle n’avait mis les pieds sur ce qui serait un jour ses propriétés car elle était allergique à tout ce que la campagne peut générer comme pollen ou autres trucs allergènes. Ses deux oncles et trois tantes, tous sans descendance, géraient dans une société en commandite simple son futur bien et lui versaient une rente qui suffisait à son bonheur.

 

(2) Le matin du 14 juillet, sous un petit soleil, Marie se levait de fort belle humeur. Avant de chausser ses tongs orange elle entreprit de peindre ses ongles de pied en bleu turquoise. La veille au soir sa tentative de reproduire le drapeau tricolore sur l’index, le majeur et l’annulaire de ses deux pieds avait viré au fiasco car le gros orteil gâchait l’effet qu’elle en espérait. Ce soudain esprit patriotique lui venait de la rencontre qu’elle venait de faire, rue du Bac, avec un kanak balaise habillé en militaire du Génie.

 

Marie qui circulait sur son vieux Mercier « Raymond Poulidor » n’avait pu éviter le bougre d’homme qui surgissait de derrière une jeep stationnée dans le couloir de bus. Par bonheur elle circulait à une vitesse d’escargot car elle pensait à la paire de Doc Martens rose fluo qu’elle avait aperçu en vitrine du côté de Montorgueil. Sa bécane valdinguait et elle se retrouvait dans les bras puissants d’un sosie de Christian Karembeu. Marie pensait « Merde chui pas Adriana ». Et pourtant, le beau légionnaire qui n’en était pas un, avant de la redéposer sur le macadam sollicitait son nom, prénom, pas sa qualité mais son numéro de téléphone portable. Ils iraient donc ensemble au bal du 14 juillet. Toute ragaillardie par cette soudaine irruption dans sa vie Marie filait jusqu’à la rue du Cherche-Midi où, chez Cotélac, elle faisait l’acquisition d’une gentille robe à pois rouge en crêpe georgette.

 

Donc, allongée sur sa couette, en contemplant les poupées de coton qu’elle avait glissées entre ses doigts de pied, elle se disait que ça allait être vraiment une chouette journée. C’est à ce moment là que son téléphone portable a grelotté et, sans même réfléchir, Marie a appuyé sur répondre ce que d’ordinaire elle ne faisait jamais. Bien sûr elle espérait que ce fut son beau militaire qui, si matinalement, dans sa jeep, venait s’inquiéter de son bon éveil. Douche froide, c’était Me de Candolle le notaire de la famille. D’une voix d’outre-tombe, sitôt ses civilités débitées, il lui annonçait « Ils sont tous morts. »

 

(3) Au fur et à mesure que maître de Candole lui contait la triste fin de l’ensemble de sa seule parentèle vivante Marie se mordait les lèvres pour réprimer un cataclysmique fou-rire qui montait en elle. Pour faire diversion, s’empêcher de rire, elle cherchait dans sa mémoire le nom de l’auteur du Roman d’un tricheur dans lequel un type assis à la terrasse d'un café racontait comment son destin fut définitivement scellé lorsque, à l'âge de douze ans, parce qu'il avait volé dans le tiroir-caisse de l'épicerie familiale pour s'acheter des billes, il fut privé de dîner. Le soir même, toute sa famille mourrait empoisonnée en mangeant un plat de champignons. Elle s’exclamait « Sacha Guitry !


- Plaît-il ?


- Rien maître, c’est nerveux...


- Je vous comprends mademoiselle c’est un tel drame !


Le drame pour Marie se situait ailleurs : pouvait-elle décemment aller danser avec son beau militaire alors que cinq gisants, ses seuls parents, se retrouvaient dans les tiroirs d’une chambre froide de l’hôpital Bellan ? Ses neurones crépitaient, elle s’entendait dire « je suis alitée », ce qui était vrai. « Vous êtes souffrante mademoiselle ?


- Oui c’est le cœur.


Le soupir du notaire en disait long sur sa crainte de se voir à la tête d’une succession sans héritier. Marie le rassurait « Ce n’est qu’un petit problème de surchauffe. Demain tout ira mieux. » Maître de Candolle en prenait bonne note avant de s’enquérir du moyen par lequel elle gagnerait Bordeaux. Cette question plongeait Marie dans un abime de perplexité. Même si ça peut paraître étrange elle ne savait pas comment on se rendait à Bordeaux, ni ailleurs, car, chaque fois qu’elle sortait de Paris, c’était en compagnie d’amis qui s’occupaient de tout et elle ne s’était jamais souciée de ce qu’était un billet de train ou d’avion. « Et si j’y allais avec mon vélo ? » À l’autre extrémité Me de Candolle du avaler son dentier car il y eut un blanc assez long. D’une voix qui se voulait assurée il déclarait enfin « Je m’occupe de tout mademoiselle de Saint-Drézéry. J’appelle de ce pas mon collègue Me Rapin qui vous fera chercher à votre domicile... » Sa réponse claquait, impérative.


- Demain !


- Bien sûr mademoiselle de Saint-Drézéry...

 

(4) Abraham, son grand kanak, l’écoutait religieusement. Marie n’en finissait de lui raconter la brutale et triste fin des Saint-Drézéry. Afin de libérer ses grands panards, son beau légionnaire qui n’en était pas un mais qui sentait bon le sable chaud de la Nouvelle Calédonie, avait ôté ses rangers règlementaires. Ils buvaient des bières au goulot sur les pelouses du Trocadéro.

 

« Tout ça est parti de leur pingrerie, chez eux un sou est un sou surtout depuis l’irruption de l’euro qui a ôté tant de zéro à leur compte en banque. Mes oncles et mes tantes se chamaillaient à propos de la fixation du  prix des primeurs 2010 de leur cotriade de châteaux. D’un côté le clan de la hausse maximale regroupant Marie-Adélaïde et Philémon, de l’autre celui de la hausse raisonnable défendue par Adelphine et Pierre-Henri : égalité parfaite qui ne pouvait être rompue que par la voix de Marie-Charlotte, la neuneue, qui changeait d’avis comme de chemise.

 

Trois réunions de la commandite n’avaient pu lever le verrou et, ce 13 juillet, Philémon avait invité à Pomerol, pour un déjeuner, le restant de la famille. La demeure de Philémon, comme souvent à Pomerol, tenait plus du pavillon de banlieue que du château. N’empêche que Bob le pointeur lui attribuait systématiquement une note qui frisait le 100. Une pépite donc qui n’empêchait pas ce cher Philémon de vivre chichement avec une gouvernante allemande, femme à tout faire, qu’il avait récupéré suite à la Chute du Mur de Berlin.

 

Dans les châteaux de la Rive droite, comme dans ceux de la gauche d’ailleurs, il se murmurait que le cher homme vénérait les prussiens et, qu’au cours de l’Occupation, ses relations cordiales avec les Officiers Supérieurs de la Wermartch, des SS  et de la Gestapo, lui avait permis d’arrondir son magot. Il portait un monocle le plus souvent vêtu d’un pantalon de cheval enserré dans des bottes lustrées par son Olga. Les mauvaises langues toujours affirmaient que la teutonne au gros cul faisait cheval pendant qu’il l’attisait avec sa cravache. Ces ragots indisposaient deux de ses sœurs forts pieuses mais, comme il gérait les châteaux d’une main de fer, d’ordinaire elles le suivaient aveuglément. Là, elles s’étaient séparées, et bien sûr la neuneue effectuait son va-et-vient traditionnel en se goinfrant de boudoirs.

 

(5) Le feu d’artifice interrompait Marie. Abraham l’entourait de ses grands bras et elle aimait ça. Lui au moins il ne la tripotait pas, ses gestes étaient tendres et attentionnés. Les kanaks vénèrent leur terre, il la respecte et pour Marie l’essentiel partait de là. Quand les lucioles s’éteignirent Abraham chargeait Marie sur son dos et comme elle avait noué les lacets des rangers de son beau légionnaire autour de son cou le tableau de leur équipage ne manquait pas d’attirer l’attention des passants. Ils atterrirent au bal des Pompiers de la caserne située près de St Sulpice et, après avoir dansé un rock endiablé sous le poignet ferme de son beau kanak, Marie reprit son récit.

 

« La Olga rentrait de sa Prusse natale d’où elle avait rapporté des graines germées qu’elle avait, pour le déjeuner de la commandite, préparées avec des tomates du jardin. En plat elle le leur avait concocté des boulettes faites avec de la viande hachée achetée au Mutant, le hard-discount du coin. Comme la bouteille de gaz butane était tombée en panne la cuisson des dites boulettes en était restée à un certain degré de crudité. Le plateau de fromages se résumait en des régatons oubliés, avant son départ, dans le garde-manger par la teutonne. En dessert Olga leur servit des crêpes flambées. L’opération faillit tourner au drame lorsque Marie-Charlotte, jamais en reste d’une connerie, s’était penchée sur son assiette pour, dit-elle, « reconnaître le millésime du rhum ». Elle s’enflamma et il fallut qu’Olga actionnât l’extincteur pour qu’elle ne se transformât pas en torche vivante.

 

Finement Pierre-Henri fit remarquer « Tiens, ça sent le roussi ! » en pensant que la disparition de ce boulet ne serait qu’un détail. En général, lors des assemblées générales de la commandite, ils buvaient le troisième vin de l’une de leur propriété mais là, Philémon, pour faire pression sur ses associés, avait fait servir un magnum de Vieux Papes que lui avait offert Pierre Castel à Vinexpo. Au café, qu’Olga agrémentait de chicorée, une majorité fut trouvée sur le niveau de la hausse : 40% grâce au ralliement de Marie-Charlotte au clan des maximalistes. Son soudain embrasement lui avait fait comprendre, avait-elle souligné, « qu’elle devait se préoccuper de sa destinée... » Pour fêter cette heureuse conclusion Pierre-Henri ouvrit un flacon de Veuve Amiot et porté un toast qui avait fait rougir ses deux prudes sœurs « à nos femmes, à nos chevaux, et à ceux qui les montent ! »  

 

(6) Marie avait la pépie, Abraham lui tendit un jéroboam de champagne que venait de lui passer le capitaine des Pompiers. L’orchestre entamait « Ce soir je mets le feu ! » Ayant étanchée sa grande soif et reçu un bisou dans le cou, Marie entamait elle la dernière ligne droite de la nécrologie des Saint-Drézéry.

 

« Le premier frappé fut Pierre-Henri. Foudroyé ! Philémon, qui se réjouissait dans son for intérieur de cette disparition, pour de bonnes et de mauvaises raisons, ne put réprimer son absence d’affliction. « Ce garçon, comme tous les invertis, avait une petite nature. Que voulez-vous mes chers sœurs c’est la vie ! » mais lorsqu’il vit Marie-Adélaïde tourner de l’œil la panique le saisit. Il héla Olga qui s’empiffrait des restes du gueuleton. L’ex-maîtresse du dernier président de la RDA, le souriant Ulrich, ne fit pas plus de trois pas, elle s’effondra.

 

La conjonction de l’e-coli, de la listéria et autres saloperies les fit passer un à un de vie à trépas. Ce fut le maître de chai, avant d’aller soutirer, qui les retrouva. Il appela le curé de Saint-Émilion qui, conduit par François Des Ligneris, arriva dans l’heure pour procéder à une extrême-onction rétroactive. François fit office de chauffeur mais aussi d’enfant de chœur. Sitôt finie la cérémonie, et après s’être envoyé un bon millésime du château débouché par le maître de chai ils téléphonèrent à Me de Candolle pour qu’il rapatrie Marie.

 

La nouvelle se répandit telle une traînée de poudre et, par l’odeur alléché de beaux hectares de GCC, les prédateurs divers et variés prirent position. La seule question qui revenait en boucle était « Mais qui est donc cette Marie dernière Saint-Drézéry en vie ? » Des bruits, des rumeurs, une théorie du complot de l’ex-Stasi, l’hypothèse d’un contrat, montèrent ce qui contraignit le Procureur de la République de Bordeaux à mettre les pandores de Saint-Émilion sur l’affaire. La médecine légale révéla vite l’étendue du désastre sanitaire et les journalistes ameutés en furent pour leurs frais... » Abraham avant de regagner sa caserne posait Marie chez elle. Lénine était furax d’une entrée si matinale, il feula et Tintin au Congo jura que c’était le dernier que les boches n’auraient pas.

 

(7) L’arrivée de Marie à la gare Saint-Jean ne passa pas inaperçue : Tintin au Congo, déchainé, criait à intervalles réguliers « Au feu, les pompiers ! » pendant que Lénine, altier, juché sur l’épaule de sa maîtresse, tout hérissé, plus Persan que jamais, donnait le sentiment d’être une grenade dégoupillée. Me de Candolle, flanqué de son premier clerc, ne savait trop que faire face à cette grande brigue en tongs qui baillait aux corneilles sans se soucier de la nuée de photographes et de journalistes qui la pressaient de questions.

 

Marie, plus ébouriffée que jamais, souriait, tout en faisant claquer, à intervalles réguliers, son bubble-gum, ce qui avait le don d’exciter plus encore son chat. Une grande pouffe de Voici se poussait du col pour lui poser la question la plus bête de l’année : « Mademoiselle de Saint-Drézéry quels sont vos projets ? ». Sans se démonter Marie lui répondait « Goûter les vins du dernier millésime ! » ce qui laissait pantois le représentant du syndicat des courtiers qui s’était glissé dans la meute. Derechef, il appelait ses commanditaires « Cette fille c’est tout sauf une gourde, je suis sûr quelle va nous donner du fil à retordre... »

 

Bonne pioche car, sous ses airs de godiche, Marie cachait un esprit plein de répartie, et comme elle avait passée la fin de la nuit, sitôt Abraham reparti, à consulter sur le Net le blog de Robert Parker  link, elle savait tout sur les tendances de la campagne des Primeurs 2010. Au petit matin elle avait même réveillé Michel Rolland pour lui demander son sentiment sur la qualité du millésime de ses châteaux. Pour se procurer le numéro de téléphone de l’œnologue-star, ainsi que ceux des grands propriétaires de GCC, elle avait eu recours à son pote Léonard, un hacker pointu. En passant, avant de partir pour la gare Montparnasse, elle avait acheté un petit calepin en moleskine à l’Écume de Pages. Dans le TGV, tout en buvant du café à la paille, elle en avait couvert les pages de crobars. Face à Lénine et Tintin au Congo estomaqués en passant à la hauteur de la gare de Libourne elle avait proclamé « ça va bouillir ! »

 

(8) Après la visite à la morgue et l’approbation des détails de la cérémonie des funérailles organisée par Me de Candolle avec l’aide du curé de Saint-Émilion ayant reçu mandat de l’archevêque de Bordeaux le cardinal Jean-Paul Ricard, deux questions d’importance restaient à trancher :


« qui allait porter les cordons du poêle des 5 catafalques ? », soit la bagatelle de 20 noms à trouver,


et le cas de la Prussienne Olga de confession luthérienne.


Les réponses lapidaires de Marie stupéfièrent le notaire. « Pour les cordons du poêle vous prenez les 20 propriétaires de GCC dans l’ordre décroissant des prix de leurs primeurs... et pour le cordon bleu, le mieux, c’est de la laisser reposer en paix dans son potager... »

 

Lénine criait famine. Tintin au Congo voletait en chantant « Mort au gorille... » Me de Candolle et son clerc lui indiquèrent que ses tantes et ses oncles n’ayant rédigé et enregistré aucun testament elle, Marie de Saint-Drézéry, marquise de Bombon, héritait de l’ensemble des châteaux et que, dès à présent, en vertu des statuts de la commandite simple, elle se retrouvait de fait et de jure seule gérante de la société. Ils se rendirent dans les cinq banques de ses oncles et de ses tantes pour qu’elle puisse faire agréer sa signature puis traversèrent la Garonne pour gagner Pomerol où les attendait l’expert-comptable de feu son oncle Pierre-Henri. À la sortie de Libourne Marie demandait au clerc qui conduisait la limousine de passer d’abord par Saint-Emilion car elle souhaitait déjeuner à l’Envers du décor. Me de Candolle, prudemment, s’enquérait de savoir si elle souhaitait déjeuner seule. Marie lui rétorquait tout sourire « Soyez sans inquiétude cher maître mes invités vont vous surprendre... »

 

(9) Autour de François de Ligneris, de Candolle reconnu d’abord Yannick Noah, toujours aussi décontracté, puis la fameuse baronne G qui bavardait avec un grand costaud un peu rustaud : c’est Eric Cantona lui chuchota son clerc qui était un supporter de Manchester et aussi des Girondins, tout à côté de la baronne G Catherine Ringer devisait avec un vieux monsieur digne, un peu vouté, qui masquait un tout petit bonhomme en costume-cravate qui tenait le crachoir à l’hôte du lieu. S’il avait eu un dentier, de Candolle l’eut avalé, quand il découvrit l’identité du ludion : « Michel Rocard, je rêve... » Des bouffées soixante-huitarde montèrent sous le front déplumé du notaire qui, à Assas, en un lieu dédié à l’extrême-droite avait brandi l’étendard de la révolte, adhéré au PSU pour les beaux yeux d’une grande gidouille et accessoirement pour le futur maire de Conflans, avant de perdre et ses illusions et ses cheveux. Il n’empêche que dans l’isoloir, en 1988, il avait voté pour le François de Jarnac rien que pour voir son Michel entrer à Matignon.

 

Marie claqua des bises à tout le monde, sauf au vieux monsieur, qu’elle salua d’un merci d’être venu Monsieur Hessel, qui lui valut d’être embrassée sur les deux joues. Le déjeuner fut joyeux, bien arrosé, animé par les bretteurs de service : la baronne G, Michel et François dont les échanges furent entrecoupés de quelques aphorismes forts de Cantona. Sans être mauvaise langue, Rocard le débiteur de mots trouva son alter ego en la personne de la baronne qui, elle, les alignait avec une fougue qui tirait des sourires à Stéphane Hessel. Marie pouffait avec Yannick pendant que de Candolle, béat, s’étonnait de voir son clerc, d’ordinaire si discret, discuter avec flamme de la discographie des Rita Mitsouko avec une Catherine Ringer un peu éméchée. Lénine reconnaissant en lui un frère campait sur les genoux de Cantona pendant que Tintin au Congo pompette entonnait « Maréchal nous voilà ! » Aucun sujet sérieux ne fut abordé, même si Michel Rocard brossa à plusieurs reprises des fresques planétaires, et lors des adieux Marie se contenta de lancer à la cantonade « Je règle mes petits problèmes d’intendance puis je vous fais signe pour notre remue-méninges... »

 

 (10) « Puis-je me permettre mademoiselle de Saint-Drézéry... s'enquit Me de Candolle


- Allons Paul cessez tous ces chichis appelez-moi Marie !


- Comme il vous plaira mad... Marie... mais vous m’interrompez si vous me jugez indiscret. Comment avez-vous connu tous ces gens si importants mais si différents ?


-  Mes extras !


- Vos extras ?


- Oui Paul lorsque je turbinais au Monop de la rue de Rennes je distribuais des petits papiers avec mon téléphone pour que les bourgeoises du quartier puissent me sonner lorsqu’elles organisaient des coquetels. J’adore voir du monde et dans cette faune j’ai fait le petit choix que voici que voilà. La baronne G elle vendait en appart ses boutanches non étoilés alors que le Michel je l’ai chopé à la Sorbonne dans un grand raout très « j’me secoue la tête pour voir s’qui en tombe ». Canto c’est au Flore qu’on s’est causé. Yannick lui c’est dans un truc caritatif qu’on papoté. Catherine j’l’ai croisé chez une copine. Bref, mon idée de créer un think tank, qui plus est baptisé « Sans Interdit » les a séduit... Simple, non !


- Si vous le dites Marie mais vous faites quoi au juste ensemble ?


- Jusqu’ici, rien de précis, on se contente d’écouter Michel et de noter les saillies d’Eric... Mais la donne a changée nous allons pouvoir passer la surmultipliée : le genre Cap Bonne Espérance !


- Du sponsoring ?


- Non, non mon cher Paulo, de l’intelligence, du sens, ça va décoiffer les indéfrisables et jaser dans les châteaux...


- Je n’en doute pas mademoiselle Marie vous êtes déjà si attendue...


- Ils ont sorti l’artillerie lourde aux meurtrières les poteaux Paulo...


- Vous êtes un peu sévère Marie, les propriétaires vous attendent avec un réel intérêt, les tergiversations de vos malheureux tantes et oncles mettaient le marché sous pression. Vous pesez lourd dans la tendance !


- Fort bien cher maître, croyez-moi je ne vais pas les décevoir ces petits loups !

 

(11) Champetier des Rib l’expert-comptable l’attendait dans le salon du château. À la grande surprise de Marie c’était un trentenaire bronzé, fringué en Armani, costar noir sur chemise blanche ouverte, qui arborait des petites lunettes cerclées d’écaille Tom Ford. Des Tod’s gold à picots aux pieds, mais une affreuse pochette bordeaux brisait son look étudié de dandy. Le bellâtre lui tendait une main manucurée ornée d’une chevalière blasonnée à l’annulaire :


- Hubert Champetier des Rib pour vous servir mademoiselle de Saint-Drézéry...


- Paulo, sauf à avoir trop forcé sur le Vray Croix de Gay d’la baronne G j’avais noté que les comptes de la commandite étaient entre les mains de François Champetier...


- Mon père ! Il est souffrant vous voudrez bien l’excuser mais rassurez-vous c’est moi qui tenait votre dossier...


- Fort bien mon beau ! Célibataire, je suppose !


-... oui mademoiselle de Saint-Drézéry...


- Bon plan mon petit Hubert, meilleure santé à votre père mais dites-lui que la godiche ne cherche pas chaussure à son pied...


- Vous vous méprenez... nous... je...


- Epargnez-moi votre petite musique Hubert. Planquez-moi cette pochette de douille et parlons chiffres. Paul nous voyions bien tout le personnel à 17 heures ?


- Oui chère Marie. Ils vous attendent avec impatience.


- Comme il fait beau nous ferons cela dehors. Vous avez pensé au champagne ?


- Est-ce bien convenable Marie vous êtes en deuil.


- Moi oui, pas eux ! À ce propos mon p’tit Hubert filez-moi la masse salariale pour que je pèse toute la peine du petit peuple face à la perte de leurs tauliers...


- Vous exagérez mademoiselle nous appliquions à la lettre la convention collective...


- Ça devait leur faire une belle jambe... Comme toujours j’exagère ! Je suis très taquine. Faudra t’y faire dents blanches haleine fraîche. Maintenant file-moi le montant des honoraires de nos aimables œnologues consultants !


Marie chaussait ses lunettes, épluchait fiche par fiche, soupirait, soulignait avec un stabilo jaune, notait des chiffres sur son petit calepin en moleskine acheté à l’Écume de Pages. « Putain, ils se goinfrent un max les chancres... je vais montrer tout ça à Éric pour qu’il me tire une situation au cordeau... » Tintin au Congo entonna « Canto, Cantona... » ce qui plongea le fringant Hubert dans un état proche de l’attrition face à un Lénine qui marquait joyeusement et consciencieusement son territoire par des petits jets de semence fraîche.

 

(12) « Chers vous tous,

 

Je ne sais pas faire grand-chose mais je vous assure que, même si je ne sais pas trop ce que je sais faire ici, ce que je vais faire ici je le ferai avec vous.


Un peu longuette mon petit Paul ta phrase


Le vin j’en bois depuis que je suis toute petite mais depuis que Michel Rocard, qu’est une fine gueule, s’est mis à me faire lichetroner du très bon, même si je n’ai pas le tarin affuté de Jacques Dupont, j’me défends. Ne comptez pas sur moi pour vous bassiner avec les petits fruits rouges. Le vin ce n’est pas de la confiture quoique pour certains on pourrait se tromper.


Oui Paul je brode un peu sur ton texte.


Pour la vigne, nada, vu que je n’ai pas souvent mis les pieds en dehors du macadam. Rassurez-vous j’me soigne : mes potes de Sève, le guide du Pous en tête m’ont offert le Roger Dion Histoire de la vigne et du vin des origines au XIXe et comme je dors peu je bouquine. Vous m’direz que ça ne va guère m’avancer du côté d’la culture. Quoique ! Mais de ce côté-là je compte beaucoup sur vous, moi je me contenterai de vous posez des questions à la con.


À part Cohn-Bendit et un chouïa le Bové, je trouve les Verts un peu cons-cons mais il n’empêche que puisque tout le monde n’a que le mot terroir à la bouche va falloir que nous nous en occupions, que nous le bichonnions. Z’en en avons les moyens, non ! À ce propos, sans verser dans la démago, comme on va s’faire le blot ensemble du côté du partage du gâteau le père Rocard et le frère convers Cantona ont des idées sur la question. Ils discuteront le bout de gras avec vous. L’avantage c’est que vous aurez du mal à en placer une avec Michel alors qu’Éric, en une poignée de mots, il vous donnera la pêche pour le boulot.


Donc, va falloir aller voir du côté des vers de terre, des abeilles et de la confusion sexuelle. Même des moutons ! Bon, j’vais pas faire l’intéressante mais je dois vous dire que je ne suis pas un fan de Monsieur Propre. Vive l’agriculture ! D’ailleurs j’ai vu que nous avions des chefs de culture, alors y’a pas photo nous allons en faire de la culture avec un petit et un grand C.


Comme moi j’ai grandi telle une herbe folle qui pousse dans les fentes des trottoirs, que chui pas le genre poulet aux hormones, moderato cantabile sur les engrais. Du côté maladie là je ne sais pas ce qui faut faire mais je m’en tiens à ce que je fais pour moi : quand je suis malade j’me soigne sans pour autant me bourrer de médocs. C’est basique mais j’ai entendu dire que pour faire du vin fallait récolter du raisin, et si possible qu’il soit mûr et sain.


Comme j’arrive à la vieille de la vendange vous allez m’avoir sur le dos. J’vous plains !


Reste le mystère du vin, ça j’ai hâte de voir et de sentir !


Que les maîtres de chai se rassurent je ne dirai ni ne ferai rien. Je suivrai leur vin à la trace jusqu’à l’assemblage. Moi ce que je souhaite c’est que nos vins épousent la personnalité de nos terroirs. Ce n’est pas de moi mais de mon grand ami Jean-Michel Deiss.


Voilà ce que voulais vous dire une grande sauterelle de la ville que vous appellerez Marie. Le boss ici c’est moi. C’est moi qui décide. Je ne suis pas sensible à la flatterie. Vous m’dites tout ce que vous pensez être bon pour qu’on fasse du bon boulot.


 Je lève mon verre à notre histoire commune...

 

(13) Me de Candolle dressait pour Marie l’état de sa fortune. Le magot accumulé par les tantes et oncles, faisait d’elle, même une fois déduits les droits de succession, bien allégés par le locataire de l’Elysée, une des plus beau parti de ce pays. Lénine se plaisait dans les vignes alors que Tintin au Congo se familiarisait avec les jurons locaux. Il s’était pris d’amour pour la nouvelle cuisinière marocaine du château.

 

L’heure était pour Marie aux grandes décisions : fixer le prix des primeurs du millésime 2010. Le commandant de gendarmerie lui avait confié, sous enveloppe cacheté, une page déchirée du calepin de son oncle Philémon sur laquelle il avait couché, de son écriture fine et pointue, les chiffres adoptés lors du tragique déjeuner. Pour mettre de l’ordre dans ses idées elle enfourcha son vélo, qu’elle avait fait venir de Paris par DHL, et s’en fut pédaler sur le plateau de Pomerol.

 

730 hectares, 180 châteaux reliés par des petites routes sinueuses. Marie s’asseyait sur une borne de Pétrus. Elle se souvenait d’une déclaration de Jean-Pierre Moueix qu’elle venait de lire dans un des tous premiers numéros de l’Amateur de Bordeaux « Croyez-moi, en ce temps-là (celui de son père), ça ne se vendait pas comme ça, d’une pichenette... Petrus, le plus cher du monde ? Fallait-il que certains grands crus aient quelques faiblesses pour que Petrus gagne sa place ! Non ! Ce qui fait son succès, je crois, c’est l’expérience et la qualité professionnelle de ceux qui le font, et c’est sans doute la marge que je laisse aux revendeurs. ».

 

Tout près une grue tendait sa flèche au-dessus des murs du nouveau chai. Marie sortait son petit carnet de moleskine, recomptait, repensait à ce que lui disait souvent Eric « Quand les mouettes suivent un chalutier, c'est parce qu'elles pensent que des sardines seront jetées à la mer ». Indignez-vous clamait ce bon Stéphane Hessel mais était-ce suffisant ? Non Marie se sentait une âme entrepreneuriale : elle allait faire ! Bâtir un modèle économique qui retrouverait du sens. Faire des grands vins pour qu’ils soient bus par le plus grand nombre. Produire de la valeur certes pour la pérennité de sa boutique, mais respecter les grands équilibres. Elle appelait Me de Candolle « Paul ça vous dirait de devenir mon attaché de presse ? »  

 

(14) Paul de Candolle avait sauté à pied joint sur la proposition de Marie, laissant à son premier clerc la gestion de l’étude il fit un aller-retour éclair à Londres pour renouveler sa garde-robe de fond en comble chez Vivienne Westwood. En rentrant il annonça à Marie-Charlotte son épouse son intention de faire part de son un coming-out dès le lendemain dans Sud-Ouest. L’enseigne de sa nouvelle agence : Paul&John permis d’identifier très vite l’heureux élu, un rejeton des Chartrons qui fumait la moquette tout en dilapidant la fortune accumulée par son grand-père.

 

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans Bordeaux et sur les deux rives, dans les châteaux l’angoisse était à son comble, tout ça c’était d’après eux l’effet « hérisson ». Le surnom de Marie était descendu de Paris jusqu’à Bordeaux via l’acheteur vins de Monoprix qui l’a connaissait car elle l’avait un jour dépanné pour une animation de foire aux vins. Tous les propriétaires des GCC avaient reçu le carton d’invitation du « hérisson » au « Bal des Vampires » sur le refuge de l’île de Patiras au coeur de l’Estuaire de la Gironde au pied du phare link . L’illustration du carton était de Christophe Blain le co-auteur avec Abel Lanzac de la bande dessinée culte Quai d’Orsay : chroniques diplomatiques mettant en scène le grand agité dont Jacques Chirac avait fait un 1er Ministre. En en tête une citation d’Héraclite « La sagesse : dire le vrai et agir selon la nature » puis les réjouissances :


- accueil des invités : coupe de Cerdon Bartucci ou de Mont Blanc du domaine Belluard


- les petites annonces de la patronne


- souper fin (costume de ville et pas de chichi pour les dames)


- un pot pourri des Rita Mitsouko par Catherine Ringer


- la pochette-surprise sur le bateau du retour


Des deux rives, et Marie l’avait manuscrit de sa main, partiraient des bateaux afin que cette soirée sur cette île, atypique et mystérieuse mais hospitalière, marque un réel trait d’union et devienne le symbole du renouveau de Bordeaux.

 

Que faire ?

 

Ne pas y aller équivalait à une déclaration de guerre. Y aller c’était passer sous les fourches caudines de cette gourgandine. Les partisans du boycott furent vite mis en minorité lors de la réunion de l’UGCC. L’affaire fut pliée dès que l’on sut que Bernard Arnault y enverrait sa fille, François Pinault son fils et que Christian Moueix s’y rendrait en personne.

 

(15) Les plus gros courtiers et les grands négociants étaient furax de ne pas être invités au pince-fesses du « hérisson » et ils ruminaient leurs mesures de rétorsion. Quelques-uns, clients de Paul de Candolle, prirent contact avec lui discrètement en son nouveau cabinet pour tenter d’obtenir une invitation en prétextant, pour certains, qu’ils étaient aussi propriétaires de GCC. Ils reçurent pour toute réponse de celui-ci « Mes chéris notre Marie ne veut pas mélanger les torchons et les serviettes, vous êtes ses obligés. Il va falloir vous y faire et je vous suggère de l’inviter à la prochaine réunion de vos syndicats. Je puis vous assurer qu’elle ira... »

 

Ça sentait à plein nez les éléments de langage, l’enfumage, les plus outrés se tournèrent sitôt vers Alain Juppé, le maire, pour qu’il veuille bien actionner son compère du Grand Emprunt, Michel Rocard, avec qui il venait même d’écrire un livre au titre très sexy : La politique telle qu’elle meure de ne pas être. Ils furent assez fraîchement accueillis. « Messieurs, revenez à la raison, mademoiselle de Saint-Drézéry, même si elle vous défrise un peu, est libre du choix de ses invités. Je n’ai pas envie de lire dans le Canard Enchaîné que le Ministre des Affaires Etrangères  a joué les messieurs bons offices par l’entremise de Michel Rocard auprès d’une péronnelle qui, vous en conviendrez, sous ses airs de grande nunuche, semble mener sa barque avec détermination et discernement. Et puis, de toute façon, en ce moment Rocard est injoignable, il fait le compte des populations de manchots empereur dans les terres australes... »

 

Déconfits, outrés, ils se replièrent en bon ordre et décidèrent en bureau de leurs syndicats respectifs qu’il était urgent d’attendre. Le jour dit, sur les quais de Bordeaux et sur ceux du port de Blaye, la fine fleur des deux rives se pressait pour embarquer sur les bateaux affrétés par de Candolle pour le compte de Marie. Sur le premier, ils furent accueillis par un Eric Cantonna martial dans une tenue de Grand Amiral de la Flotte Impériale Russe. Lénine, le chat de Marie, se tenait à ses côtés dans un panier d’osier. Sur l’autre rive c’est François des Ligneris, vêtu comme un Cap-hornier, qui tint le rôle flanqué de Tintin au Congo qui débitait quelques jurons cultes du capitaine Haddock. La baronne G, très entourée eu égard à sa présence au fameux déjeuner de l’Envers du décor, racontait à ces messieurs abasourdis entretenir une correspondance régulière avec un certain Luc Charlier, néo-vigneron grand admirateur du Léon à barbichette. En retrait, les dames de ces messieurs soupiraient, s’éventaient, l’une d’elle se risquait même à dire : « j’ai bien peur que nous fuissions sur le Titanic... »  

 

(16) Marie accueillit chacun de ses invités avec un mot gentil. Elle les reconnut tous sans exception ce qui fit grosse impression. Dans son tailleur-pantalon noir Saint-Laurent, juchée sur de beaux talons, Marie de Saint-Drézéry, qui avait domestiqué au mieux ses cheveux en les piquetant de fleurs des champs, rayonnait. À son côté Paul de Candolle, chemise rose à col ouvert sous un costume gris lamé, orchestrait le ballet des serveurs tous issus d’une entreprise de réinsertion d’anciens taulards.

 

Tout au fond de la salle un pupitre, juché sur une petite estrade et pourvu d’un micro, attirait l’attention de tous car il ne faisait aucun doute que Marie allait y faire, avant le souper, comme c’était écrit sur le carton d’invitation : ses petites annonces. Verres à la main ces messieurs et quelques dames des propriétaires s’agglutinèrent en demi-cercle avec un sens aigu de la hiérarchie des GCC. C’est le grand Eric qui testa la sono en déclamant sérieux comme un Pape «On dit d'un bon vin que c'est la Vierge qui vous pisse dans le gosier» provoquant des rires forcés. Précédée par Paul de Candolle qui tenait sous son bras un maroquin de cuir patiné, Marie fendit le demi-cercle pour prendre place sur la petite estrade. Elle chaussa des petites lunettes à monture métallique pendant que de Candolle posait sur le pupitre deux feuillets. Un silence à couper au couteau s’était installé. Marie s’éclaircissait la voix.


« Mesdames, mes chers collègues,


Tout d’abord merci d’avoir répondu aussi massivement à mon invitation. Je suis vraiment touchée. Vous pardonnerez je l’espère mon inexpérience. Mon invitation en ce lieu magique, entre les deux rives de la Gironde, outre le plaisir d’apprendre à mieux vous connaître, marque ma volonté de participer pleinement à la prospérité de notre vignoble prestigieux. Le destin funeste vient de me placer brutalement à la tête d’un patrimoine remarquable et j’entends en être digne.

 

L’hypocrisie n’étant mon fort je ne vais vous la jouer grave – désolé je sors du texte de Paul, j’y reviens – mes tantes et mes oncles, famille de sang, ne constituaient pas ma famille de cœur et, tout en respectant leur mémoire, je ne me sens en rien leur héritière. Pour autant, même si certains d’entre vous le croient, je ne suis pas une révolutionnaire. Ce qui m’importe c’est de bien faire. De mon père je tiens le goût des chiffres. J’aime jongler avec eux et, même si jusqu’ici les valeurs monétaires m’étaient étrangères, je puis vous assurer que j’ai comblé mon retard en moins de temps qu’il faut à une pouffiasse pour perdre quelques kilos – pardon Paul c’est plus fort que moi il faut toujours que je fasse ma ramenarde.


Sans faire un mauvais jeu de mots je souhaitais vous accorder la primeur de la nouvelle orientation que je veux impulser à ces propriétés qui me sont tombées dessus comme la vér... – oui Paul, toi l’homme qui a quitté tes actes authentiques pour guider une pauvre fille comme moi, je reviens à ton beau texte. »


Marie but d’un trait son verre d’eau et passa la première page sous la seconde.

 

 

(17) « Ma première décision va sans doute vous surprendre mais je la trouve, bien au contraire, conforme au respect que l’on doit au vin et à ceux qui le font. Aucun de nos châteaux ne présentera ses vins à la dégustation dite des Primeurs. Je suis une prématurée. J’ai passé quelques semaines en couveuse, ce qui ne m’a pas empêché de pousser comme une asperge ou de la folle avoine si vous préférez, alors je souhaite que les vins présentés aux dégustateurs soient ceux qui seront effectivement dans les bouteilles mises sur le marché.

 

Dans un souci d’égalité d’accès au marché comme disent les nazes de l’OMC – dixit le Michel – nous ne pratiquerons plus le système des allocations au Négoce de la Place de Bordeaux... »


Là, il y eut un oh !

 

« Je sais, comme le disait à tort et à travers un candidat président « c’est une vraie rupture, j’en conviens aisément. Cependant, le système de commercialisation que nous sommes en train d’étudier sera une forme de vente directe très innovante. Ce soir je ne puis vous en dire plus car je réserve mon annonce au  négoce de la place... »


Là, il y eut des ah !

 

« Pour vous mettre plus encore l’eau à la bouche, si je puis m’exprimer ainsi face au gotha des GCC, je peux quand même vous dire que nous pratiquerons des ventes en duo avec des châteaux moins renommés que nous mais dont l’excellence n’est plus à prouver. En un raccourci un peu rapide nous nous inspirerons du système de la Romanée-Conti. Sans vouloir jouer les donneuses de leçon, ce qui serait de ma part une forfaiture, j’estime que le haut du panier des Grands Crus Classés ne peut se désintéresser du sort du gros du peloton. Même si dans le monde des affaires ce mot n’est pas de saison je me veux solidaire.


Là, il y eut des ricanements.

 

«  Je sens vraiment que je vais finir sous vos applaudissements comme disait l’ex-premier mari de Cécilia. Bien sûr je plaisante. Reste encore à vous dire que nous n’élaborerons plus de second vin, et bien évidemment de troisième ou même de quatrième comme certains de nos éminents et prestigieux confrères.


Là, il y eut des rires.

 

« Pour sûr mon comique de répétition porte ses fruits. Ne vous privez pas je suis de très bonne composition. Donc très chers confrères tous les vins qui n’iront pas dans nos grands vins seront assemblés en Vin de France par nos amis de la coopérative emblématique d’Embres&Castelmaure dont le président, Patrick Hoÿm de Marien est ici présent. La première cuvée issue de la prochaine récolte portera le nom de NOAH, clin à mon ami Yannick et symbole d’un cépage réprouvé, et l’étiquette sera imaginée par Vincent Pousson qui lui n’a pu être des nôtres car il souffre du mal de mer.


Là, il y eu des applaudissements.


Merci de votre attention et maintenant passons à table... »  

 

 

(18) Dès qu’elle descendit de l’estrade Marie fut très entourée. Ce fut le bal des faux-culs. Tous pensaient « elle est givrée ! » et les plus lèche-bottes s’exclamaient :


« Quel panache ! »


« Vous apprenez vite ! »


« Vous allez faire des adeptes ! »


« Quelle classe, bravo ! »


« Excellente prestation, mes félicitations ! »


Les plus âpres se taisaient en se félicitant que dans quelques temps de beaux arpents de vignes seraient à l’encan. Les plus futés la scrutaient sans aménité car il sentait que cette grande duduche, qu’ils avaient sous-estimée, n’était pas allé jusqu’au bout de sa logique et qu’elle leur préparait un coup de Jarnac. La dame permanentée d’un de ces messieurs se permit de faire remarquer au cercle des sceptiques qu’ils n’avaient pas tout à faire tort de se montrer circonspect car, pointant son index sur le carton d’invitation elle lut « la pochette-surprise sur le bateau du retour » Le menu était affiché, les tables numérotées et chaque convive avait reçu un carton sur lequel il était porté.

 

MENU : Patchwork de tomates anciennes à la mozzarella di Buffala de Caserte

                Coucou de Rennes méli-mélo de vieilles patates

                Fromages : Boulette d’Avesnes, Maroilles et Salers

                Dessert : feuilleté de fraises des bois

 

VINS : À Ligoter tirage de printemps 2010 Vin de France O de Moor 

             Vin de Pays de l’Hérault 2010 Catherine Bernard

              Champagne Les Rachais  brut nature Francis Boulard       

 

Vous décrire le placement aux tables des uns et des autres serait fastidieux et sans intérêt mais Paul de Candolle, à l’instar de ce qui s’était fait pour l’inauguration du chai de Cheval Blanc, avait formé les tables en fonction de la hiérarchie des GCC.

 

Simplement, pour mettre un peu de piment, chacune de ces tables étaient présidées par les amis de la Marie : le grand Éric à la table number one, François des Ligneris à la 2, la baronne G à la 3, Patrick Hoÿm de Marien à la 4, Patrick Baudouin à la 5, Marc Parcé à la 6, Catherine Bernard à la 7, Luc Charlier à la 8... et ainsi de suite.

 

La grande surprise de la soirée fut que Marie n’était à aucune table car, micro à la main, elle assurait l’ambiance en allant de table en table. Lorsqu’à l’approche du dessert Catherine Ringer et ses musiciens montèrent sur l’estrade l’ambiance était chaude bouillante et même que certains, d’ordinaire coincés de chez coincés, oubliant les menaces à venir se laissèrent aller à frapper dans leurs mains et quelques couples improbables se formèrent pour danser des rocks endiablés. La bienséance m’interdit de les mentionner.          

 

 

(19) Dans la longue chenille qui regagnait l’embarcadère les conversations allaient bon train. Beaucoup se gaussaient « C’est une folle furieuse. Les occasions de se réjouir sont si rares ma chère. Vraiment, il y a fort longtemps que je ne m’étais autant amusé... Nous faire boire du vin de France et du Vin de Pays de l’Hérault, il fallait l’oser, non... J’avoue que le de Moor très frizzante m’a ravi et le Champagne de Boulard est franchement un petit bijou. »

 

Les « ma chère » jugeaient que l’ébouriffée savait recevoir, service impeccable, mets simples mais raffinés, et puis tout de même ce vin de pays de l’Hérault très ligérien formait un couple ravissant avec le Coucou de Rennes. Un peu en retrait, la petite poignée de ceux qui s’estimaient les maîtres du beau troupeau devisait avec sérieux. « Ils ne pouvaient continuer de subir les diktats de cette grande sauterelle sans réagir l’heure était venue de lui clouer le bec et de reprendre la main. Voldemort – tel était son surnom hors de ses oreilles –, lui, restait silencieux. Son atavisme familial lui dictait la circonspection : avant de faire de Marie une ennemie jurée mieux valait tenter de se concilier avec cette astucieuse.

 

Bien évidemment il se garda bien d’exprimer son sentiment profond à ses très chers collègues, bien au contraire sur sa face lisse et compassée il laissa transparaître des signes d’approbation courroucée. L’héritière et l’héritier de qui vous savez ne savaient pas sur quel pied danser d’autant plus qu’ils s’étaient fait chier toute la soirée en se disant que Marie de Saint-Drézéry avait une chance inouïe de ne pas avoir à subir la tutelle de ses ascendants.

 

La chenille se scinda en deux : la Rive Gauche et la Rive Droite. Sur le pont de chacun des « petits navires » se tenaient quelques membres du club du troisième âge de Saint-Emilion pour la rive droite et de Listrac pour la gauche que Marie avait conviés à la réception. Discrets, nul ne les avaient remarqués, ils avaient beaucoup apprécié de côtoyer autant de beau linge et jouèrent à merveille leur rôle de distributeurs de la « pochette surprise »

 

Celle-ci, cachetée à la cire, était logée dans de belles enveloppes en papier recyclé violet et il fut demandé aux récipiendaires de ne l’ouvrir qu’au signal donné par le capitaine : un coup de corne de brume. Les disciplinés majoritaires surveillant du coin de l’œil les impatients nul ne se risqua à enfreindre la consigne. Les bateaux appareillèrent avec la lenteur de limaces. Des haut-parleurs diffusaient en sourdine le « Beau Danube bleu », l’ambiance était joyeuse et rieuse, même que certains se laissèrent aller à quelques grivoiseries jusqu’au moment où le grand Éric actionna sa trompe suivi en écho par celle de François.

 

(20) Pour une surprise ce fut en effet une grosse surprise, oui ! En effet, dans l’enveloppe les propriétaires découvrirent une simple clé USB posée sur une belle feuille de vigne en papier aluminium accompagnée d’un petit post-in « Belle et douce nuit à tous » Des oh de désappointement fusèrent, un « ah, la petite garce » jaillit d’une bouche d’ordinaire plus amène, des rires nerveux secouèrent des poitrines formatées à la retenue, une dame plus que pompette se mit à valser seule sur les accords du « Beau Danube bleu.

 

Le grand Eric, profitant d’un blanc, plaça d’une voix de stentor un aphorisme qui jeta plus encore le trouble dans l’assistance « Quand on ne sait pas, on a peur.» Les plus inquiets, sans vouloir l’avouer, étaient ceux qui ne savaient pas utiliser une clé USB. Attendre le lendemain matin que leur fidèle et dévouée collaboratrice, celle qui sait si bien tout faire, introduise cette foutue puce dans le ventre de l’ordinateur, équivalait au supplice de Tantale. Réveiller le petit dernier en pleine nuit pour lui demander de faire la manip équivalait à une capitulation sans condition lourde de conséquences pour l’avenir.

 

Bref, la lenteur exaspérante de la barquasse provoquait des prises de bec entre époux. Dans le bateau pour Blaye dont le temps de traversée était plus court Voldemort se contentait de glisser la clé dans la poche de son veston en pensant qu’il venait de trouver un adversaire à sa mesure et qu’il lui fallait vraiment tout mettre en œuvre pour contourner l’obstacle, l’affronter de face, comme allaient le faire tous ces boutefeux, relevait de la charge de la brigade légère.

 

François des Ligneris proposait à la cantonade de venir terminer cette belle soirée à l’Envers du Décor et qu’il se ferait un plaisir de projeter le contenu de la clé USB sur un bel écran plat. Hormis ses habituels affidés, dont je tairais le nom de peur de les compromettre, les autres s’engouffrèrent dans leurs puissantes autos pour foncer jusqu’à leurs châteaux. Ensuite, comme lors de la nuit de la Saint-Sylvestre, le réseau sans fil fut chauffé à blanc, les appels se croisaient, se buttaient aux boîtes vocales, les sms volaient, rebondissaient. Les plus modernes lancèrent même sous des pseudos des philippiques sur Twitter pour tenter de discréditer Marie de Saint-Drézéry. Au petit matin une dépêche de Reuters tombait  « L’Ouragan sur les Primeurs se prénomme Marie » 

 

(21) Sur la vidéo Marie, micro-cravate, entourée de ses chefs de culture se promenait dans ses vignes. Elle ne s’embarrassa pas de circonvolutions elle alla droit au but.  Si Marie s’était contentée d’annoncer une simple baisse, même forte, de ses prix, la place de Bordeaux ne se serrait pas autant émue. La mécanique qu’elle venait d’enclencher était beaucoup plus subtile car la conjonction de son retrait des primeurs, de son refus des allocations au négoce et de la programmation d’une forte baisse modulée, suivant un savant calcul qu’elle détaillait, et étalée sur trois années, plaçait les propriétaires haussiers en porte-à-faux. Pour les courtiers la messe semblait dite, Marie avait annoncé la couleur « Pourquoi m’encombrerais-je d’un entremetteur pour fixer mes prix ? Moi la tendance je m’en balance tout comme ce que mijotent mes concurrents. Je connais mes prix de revient et l’important pour moi est de pouvoir financer mes investissements, qu’ils soient physiques ou commerciaux. Me goinfrer et faire du surprofit ne m’intéresse pas. »

 

Ce froid langage glaça d’horreur ceux qui espéraient voir en Marie une Cigale dispendieuse. D’ailleurs, avec son ton gouailleur, elle avait signifié qu’elle ne partait pas au combat sans d’importantes réserves de munitions.

 

« Je succède à cinq fourmis, des vrais, des âpres au gain, des qui vivaient chichement sur des matelas bourrés d’or. Moi, jusqu’ici, sans faire grand-chose de mes dix doigts, je vivais de trois fois rien qui était déjà beaucoup. Comme vous l’ai dit je sais et j’adore compter alors, ne comptez donc pas sûr moi ni pour dilapider le capital qui vient de me tomber dessus, ni gonfler un bas de laine comme une grosse reine. Nous allons faire du vin, des vins, et nous allons les vendre au plus prêt de ceux qui peuvent ou qui veulent les consommer. Sans doute allez-vous me trouver prétentieuse mais me contenter de jouer à la châtelaine, très peu pour moi ! Bien sûr, mon expérience commerciale est mince : vendre de la charcuterie au Monoprix de la rue de Rennes doit vous paraître à la portée de n’importe quelle grande idiote de mon acabit. Franchement, sans vouloir vous vexer, croyez-vous vraiment que vendre certains de vos GCC à des prix astronomiques est une tâche qui requiert des compétences particulières ?  Vu l’emballement actuel ce n’est pas du commerce qui se fait ici mais plutôt du nursing pour nouveaux riches. Bien sûr tout le monde n’est pas logé à la même enseigne et, sans être vraiment à la peine, beaucoup de mes chers confrères ne pètent pas dans la soie. Donc c’est clair ne comptez pas sur moi pour participer à cette version financière de la Grande Bouffe de Ferreri. Ceci dit, qui trop embrasse mal étreint, que les maisons de négoce se rassurent je ne souhaite pas les mettre hors-jeu. Simplement il leur faudra me persuader que le service qu’elles m’apportent justifie le passage de nos vins en bouteilles par eux pour être distribués dans certains pays. Même si vous me prenez pour une nase, je sais cela. Que je sache nous ne sommes à la Bourse des Grains de Chicago ou sur le marché spot du Brent mais rien qu’à Bordeaux. Moi j’aime les contacts directs, la vie quoi. Pas des jeux d’écritures ou des ordres donnés au téléphone. Enfin si j’ai choisi  de m’exprimer par ce moyen un peu déshumanisé c’est pour que vous puissiez m’écouter tranquillement chez vous hors d’une assemblée où, sans vouloir vous offenser, il facile à certains d’emporter l’adhésion. Sachez que j’ai pour principe de dire ce je fais et de faire ce que je dis, alors si ce que je dis vous déplaît ma porte est grande ouverte...

 

(22) Le désarroi, tel fut le sentiment qui s’abattit sur beaucoup d’intervenants de la place de Bordeaux suite à la réception entre les deux rives. « Mais où voulait-elle en venir cette diablesse sans jupon ? Le savait-elle au moins, grinçaient les plus obtus. Les plus aigus, eux, attendaient stoïquement la prochaine livraison de Marie. Voldemort, lui, plaçait ses pions. Surtout ne rien laisser paraître, tisser tel une araigne sa toile, attendre que l’imprudente s’y englue. Rendons tout de même à la vérité que les idées de Marie firent leur chemin dans les esprits les plus éclairés et, fort discrètement, sur les deux rives, des petits groupes en discutèrent, sans pour autant dévoiler la sympathie que cette Marie de Saint-Drézéry leur inspirait.

 

Les seuls grands absents du débat furent, comme à l’accoutumée, ceux que par facilité nous désigneront sous le vocable « journalistes du vin ». Ils étaient tous en vacances. Seuls quelques bloggeurs par l’odeur du buzz alléchés se fendirent de posts : Lalau toujours prompt à dégainer en pleine nuit, à 3 heures 15 très précisément, lorsque la dépêche Reuters tomba sur son télescripteur de poche posé sur sa table de nuit ; Antonin le basque bondissant fut plus vindicateur que jamais même si cette Marie venait impunément piétiner ses plates-bandes ; dans les 5 du Vin Michel WS quittant pour un temps la môme Carignan donna  un sacré coup de chapeau à celle qu’il surnomma la reine du Petit Verdot ; Hervé Bizeul toujours à l’affut des idées neuves invita Marie à venir chez lui partager le pain et le sel, et la Petite Sibérie aussi.

 

Et pendant ce temps-là Marie arpentait ses vignes. S’imprégnait. Posait des questions. Noircissait son petit calepin de notes. Paul de Candolle, lui, préparait la seconde phase de la blitzkrieg avec le think tank « Sans Interdit » où, un drôle d’escogriffe bien connu des services officiels, tenait lieu dans la plus grande discrétion bien sûr, d’éminence grise. Juillet touchait à sa fin et un matin, en suçotant sa paille, Marie face à Lénine qui s’étirait et à Tintin au Congo qui sifflotait la Paimpolaise, pensa « Ils sont tous à Ferret, je vais me payer le luxe de les tirer de leur farniente » et se saisissant de son Iphone elle balança un SMS à Paul de Candolle : « feu vert pour l’opération « un peu de vent dans les branches de sassafras » Avant qu’elle ne rengaine son téléphone Marie fut hélé par la cuisinière marocaine « Mademoiselle, y’a encore le monsieur Leclerc des magasins qui voudrait vous causer... 


- Encore lui ce casse-couilles...


- Qu’est-ce je lui réponds au monsieur casse-couilles ?


- Rien Aziza je vais le prendre l’appel de ce gros malin dans le salon. « Tel est pris qui croyait prendre » je vais le ferrer...

 

(23) Le matin de l’opération « un peu de vent dans les branches de sassafras » Marie se leva de bonheur pour marcher dans ses vignes. Elle jetait sur elles un autre regard que celui du premier jour et elle déclamait du Onfray face à elles « Les pierres qui font les vins sont roturières pour la plupart. Mais toutes sont mêmement chargées de magnétisme : brûlées par le soleil, fendues et fondues par la foudre, polies par les sacs et ressacs, lustrée par l’entropie des vents violents et brefs ou doux et longs, elles eurent pour destin moins les palais et les chefs princiers que les ornières des champs, les fondrières des chemins. On ne les vit pas serties sur un chaton à la main d’une belle, ni pendues autour du cou d’une courtisane, scintillantes de tous leurs feux, en représentation et habits d’apparats, mais révélées à la lumière par le soc d’une charrue, mélangées à la terre et offertes à l’œil par l’acier tranchant d’une araire, ou tout simplement irradiant dans la main de l’homme de l’art qui l’aura extraite de la glèbe qu’il travaille quotidiennement. »

 

Onfray, qu’elle avait croisé dans un truc organisé par « les folles de Télérama du VIe arrondissement » au marché St Germain, Marie le trouvait un peu casse-couilles pour un hédoniste avec une forte tendance à beaucoup aimer le son de sa voix, mais pour autant dans son livre Les formes du temps, théorie du Sauternes certains passages la trouaient. Sur son épaule Tintin au Congo s’égosillait « Onfray n’est pas gai » pendant que Lénine se goinfrait de Merlot jusqu’à en avoir les babines rougies tel un vampire des Carpathes. Paul de Candolle la rejoignit après avoir laissé dans la chaintre son nouveau scooter rose fluo.


- Prête ?


- Oui j’adore le sprint long.


Le programme tenait en effet d’un 1500 mètres : à 10 heures rencontre avec le Syndicat des Négociants, à midi déjeuner avec le Président et le Bureau du CIVB, à 15 heures intervention devant l’AG du CIVB, le soir enfin, à Beychac-et-Caillau dîner-débat avec le syndicat des Bordeaux et Bordeaux Sup. Powerpoint or not Powerpoint ? Marie avait très vite tranché : elle ne voulait pas être enserrée dans un carcan pour pouvoir s’adapter aux réactions du public. Sa seule concession fut l’élaboration un dossier papier qui serait distribué en temps et en heure aux participants. Sur la page de garde du dossier une simple étiquette, genre pot de confiture, collée avec calligraphié à l’encre violette : « Le contrat de confiance Saint-Drézéry » et tout en bas une citation de Henri Bergson « J’ai toujours voulu que l’avenir ne soit plus ce qui va arriver mais ce que nous allons faire. » que lui avait soufflé son pote Luchini qui d’ailleurs serait de la partie aujourd’hui

 

(24) Leur arrivée, bras-dessus, bras-dessous, elle et Fabrice, lui en polo rouge, toujours dans sa phase Murray, clamait que l’aristocratie des châteaux de Bordeaux constituait le dernier rempart face au totalitarisme. » et, elle, souriante, tout de blanc vêtue, ne passa pas inaperçue dans la petite salle qu’avait réservé le syndicat des négociants de la place de Bordeaux. Ils étaient tous là, même le patriarche Pierre venu avec son jet de Genève, le challenger Joseph en provenance de Petersbach par Easy Jet, et bien sûr le ban et l’arrière-ban des négociants au sein duquel s’étaient glissés quelques courtiers ulcérés d’être boudés par cette pétroleuse.

 

Luchini pour détendre l’atmosphère se proposa de lire du Paul Valéry. Ce qu’il fit « Ce qui nous force à mentir est fréquemment le sentiment que nous avons de l'impossibilité chez les autres qu'ils comprennent entièrement notre action. Ils n'arriveront jamais à en concevoir la nécessité, qui à nous-mêmes s'impose sans s'éclaircir. Je te dirai ce que tu peux comprendre. Tu ne peux comprendre le vrai, je ne puis même essayer de te l'expliquer. Je te dirai donc le faux. C'est là le mensonge de celui qui désespère de l'esprit d'autrui, et qui lui ment, parce que le faux est plus simple que le vrai. Même le mensonge le plus compliqué est plus simple que le vrai. » Puis il se rassit sagement aux côtés de Marie en déclarant « Ça lève, là, quand même, la langue... ».

 

L’assistance applaudit même si l’aridité de Valéry les avait un peu surpris. Marie se leva, micro-cravate fixé au col de son corsage, et avec aisance, tout d’abord remercia son cher Fabrice pour la pertinence de sa lecture introductive puis bien évidemment les participants, les citant un à un par ordre d’importance sans en oublier aucun, même les courtiers resquilleurs. Elle souligna qu’elle tenait à donner la Primeur au négoce de la place de sa nouvelle approche du marché.

 

Applaudissements polis.

 

Son exposé sur le « Contrat de confiance Saint-Drézéry » fut d’une grande limpidité, il se fondait sur une philosophie d’une grande simplicité : si vous souhaitez achetez mes vins pour les revendre il vous faudra vous conformer à des obligations simples : absence de spéculation, qualité du service rendu aux clients, concurrence loyale, fidélité et capacité à  lier des relations durables avec des importateurs... Tout manquement à ces conditions contractuelles vaudrait, selon la gravité, un carton jaune ou rouge, soit une exclusion temporaire ou définitive. Bien évidemment Marie tiendrai compte de l’antériorité, elle ne souhaitait pas mettre ses partenaires négociants en difficulté mais consolider sur de nouvelles bases les relations commerciales. Afin que la confiance règne, que le suivi soit facile, toutes les bouteilles du prochain millésime seraient munies d’une puce et l’étiquette d’un QR code permettant au client d’accéder à la fiche d’identité du vin.

 

L’assistance était bouche bée. Marie termina son exposé en indiquant aux négociants que son contrat duo avec des châteaux partenaires leur était aussi ouvert. « En ramenant mes prix à des niveaux conformes à une saine économie de marché je dégage ainsi des moyens pour que nos acheteurs puissent s’intéresser à des vins de moindre renommée mais de belle qualité. Ainsi je participe à l’Extension du domaine du Vin » conclut-elle sous des applaudissements nourris.

 

(25) Ces messieurs du négoce s’était fendus d’un vin d’honneur et, pendant que Paul de Candolle, très froufroutant, distribuait le contrat de confiance Saint-Drézéry, suivi de Luchini qui petit à petit se faisait cerner par une grappe d’admirateurs le suppliant de leur faire Bardamu. Ce qu’il fit, avec une certaine discrétion, pendant que Marie s’entretenait avec un monsieur Pierre tout ragaillardi qui, avec son petit sourire aux lèvres, lui confiait « même si je ne partage pas toutes vos idées mademoiselle ce que je puis vous assurer c’est que vous possédez, bien plus que la grande majorité de cette assemblée, le sens du commerce. Croyez-moi, puisque vous dites savoir compter, et je vous crois, vous irez loin... »

 

Cet aparté fut l’objet de toutes les suppositions car nul même en tendant l’oreille n’avait pu saisir des bribes de leur conversation car Luchini avait légèrement haussé le ton  « Moi je m'étais trouvé pour la pratique un petit appartement au bord de la zone d'où j'apercevais bien les glacis et l'ouvrier toujours qui est dessus, à regarder rien, avec son bras dans un gros coton blanc, blessé du travail, qui sait plus quoi faire et quoi penser et qui n'a pas assez pour aller boire et se remplir la conscience. Molly avait eu bien raison, je commençais à la comprendre. Les études ça vous change, ça fait l'orgueil d'un homme. Il faut bien passer par là pour entrer dans le fond de la vie. Avant on tourne autour seulement. On se prend pour un affranchi mais on bute dans des riens... »

 

Le déjeuner avec le Président et son bureau fut d’un chiant et d’un convenu absolus car le Fabrice s’était esbigné pour aller rendre visite à Alain Juppé qui voulait qu’il soit du prochain « Bordeaux fête le vin ». Marie un peu vénère entreprit Roland Feredj, l’inamovible directeur du CIVB, sur son allergie à l’égard des ronds-points avant d’abréger les agapes pour, dit-elle, aller s’acheter quelques bouquins chez Mollat qu’est à deux pas.

 

De retour pour quinze heures, remontée comme une pendule, disséqua devant une Assemblée générale stupéfaite le plan « Bordeaux demain » avec la précision d’un chirurgien, mettant le doigt là où ça faisait mal, affirmant qu’être en retard d’une guerre n’a jamais amené à la victoire, que seul le passage à l’acte permettrait à l’ensemble du vignoble de mieux vivre. Foin des égoïsmes, des faux-semblants, des larmes de crocodiles, du laxisme, de l’opposition stérile négoce-propriété, il fallait faire des choix clairs, arrêter de vouloir tout faire, d’emmerder les Languedociens, et de conclure que son contrat de confiance Saint-Drézéry pouvait constituer une base intéressante pour un véritable partenariat entre les vignerons, leurs coopératives et un négoce qui ne vendrait pas que du vin.

 

Dans le fond de la salle Paul de Candole était en lévitation, atteignant un quasi-extase alors qu’à grandes enjambées Fabrice Luchini rejoignait l’estrade pour déclarer devant le public médusé

 

« La Fontaine est supérieur à Baudelaire parce que ce n'est pas la forme mais l'éblouissement. Baudelaire, c'est le génie de la forme, une ciselure qu'on peut simplement suivre. Mais je crois qu'il faut se méfier du génie de la forme. La Fontaine, on peut l'aborder sans cette méfiance. Sans aucune méfiance « Il est bon de parler mais meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais, alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avait affaire dans les lieux que l'ours habitait, si bien que tout ours qu'il était, il vint à s'ennuyer de cette triste vie. » Vous rendez-vous compte ? "Si bien que tout ours... » D'ailleurs, on ne doit pas dire le s de "ours" : « Si bien que tout our qu'il était, il vint à s'ennuyer de cette triste vie. Il est bon de parler, meilleur de se taire, mais tous deux sont mauvais, alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avait affaire dans les lieux que l'our habitait. » A chaque fois il nous en envoie une ! Il y a tout Raymond Devos, en une phrase. Voilà : d'un côté, on a Baudelaire qui est un génie de la forme, de l'autre, on a La Fontaine qui est un génie tout court. » Le public debout l’ovationnait.

 

(26) À Beychac-et-Caillau les échos de ses déclarations du jour avaient largement déblayé le terrain pour Marie, qui, sans être en terrain conquis se retrouvait face à une assistance assez bien disposée à son égard. De plus, fine mouche, elle s’était fait accompagnée par David Cobbold qui avait reçu en début d’année, au pavillon Ledoyen, le « Prix de la presse » accordé aux journalistes de la presse du Vin, pour le soutien qu'ils procurent à la filière par leur travail, des mains de Bernard Farges président du Syndicat Bordeaux&Bordeaux Supérieur. David, elle l’avait rencontré au Juvéniles et ils avaient sympathisés autour d’un Beaujolais de Chermette.

 

Sitôt que Bernard Farges l’eut présenté, Marie embraya sur un vibrant hommage à Louis Marinier le précurseur. Face à une salle ébahie par le culot de cette gamine ébouriffée elle indiquait que c’était son pote Michel Rocard qui lui avait fait la confidence un soir qu’il s’épanchait sur les deux merveilleuses années qu’il avait passé au 78 rue de Varenne grâce à cette vieille fripouille de Mitterrand.

 

Le public était sous le charme. C’est le moment que choisit Marie pour aborder de nouveau le sujet de son vin d’assemblage estampillé Vin de France. Il y eut un grand blanc. Sans se démonter Marie cita le Plan « Bordeaux demain » : tous ces vins qui ne trouvaient plus leur place sur le marché sauf à des prix de casse, pourquoi ne pas réfléchir à leur donner une autre destination ? « Mais attention, mesdames messieurs, pour adhérer à mon projet ce sont des vins voulus et non des vins subis qu’il me faut ! » Et de citer René Renou, puis un rapporteur tombé en désuétude et reconverti en pisseur de copie électronique.

 

« Moi je ne ferai plus de second vin. Certes j’en ai les moyens, mais vous pourquoi ne feriez-vous pas un choix similaire pour une partie de votre vignoble ? Je sais ce ne sera plus du Bordeaux mais avec le temps, des volumes conséquents, du sérieux, de l’obstination vous pourriez sucer la roue de ma première cuvée que j’ai baptisé, avec une certaine malice Noah, et bâtir une belle marque de vin d’entrée de gamme, avec cépage et millésime. Je vous invite à venir avec moi après la vendange chez mes amis d’Embres&Castelmaure. Je puis vous assurer que le Président Patrick Hoÿm de Marien vous y accueillera avec sa courtoisie d’aristocrate terrien. Au fond de la salle des courtiers tapotaient nerveusement des sms pour leurs mandataires « le hérisson est en train de gagner la partie. L’état d’urgence doit-être proclamé, le plan déclenché... » Marie, en bonne politique, plaçait son dernier coup gagnant en soulignant que ceux qui avaient jeté au caniveau les droits de plantation serait bien avisé de s’acheter une épuisette pour aller les récupérer. Les pompiers pyromanes ne sont pas ma tasse de thé ajoutait-elle avec perfidie.

 

La salle lui réservait une standing-ovation... Marie réclamait à boire.

 

(27) Toute la presse la voulait. Les chaînes de télévision la suppliaient. Même les anglo-saxons si prompt à chercher des poux dans la tête des français s’impatientaient. Quelques coups de fils discrets lui firent même savoir qu’en haut lieu elle serait la bienvenue.

 

Et pendant ce temps-là Marie dormait comme une bienheureuse avec Lénine lové sur le second oreiller et Tintin au Congo qui logeait dans une grande volière posé sur un tapis persan. Elle rêvait d’Abraham son grand kanak si doux, si prévenant. Elle se voyait nager à ses côtés dans le lagon de la mer de Corail. Elle lui téléphonait. Il répondait de sa voix chantante. « Quand viens-tu me rejoindre » l’interrogeait-elle ? « Dès que je peux ma belle » lui répondait-il. Le lendemain matin Marie s’éveillait à l’aurore et tout en sirotant son café avec une paille elle appelait César Compadre pour lui accorder une interview exclusive. Il rappliquait dare-dare. Avec gentillesse  elle se pliait au jeu des questions-réponses puis, elle lui déclarait, « et si je vous livrais un vrai scoop, ça vous ferait plaisir ? Le grand César en riait de bon cœur « Je vous écoute mademoiselle de Saint-Drézéry... »


« Beaucoup de beaux vins fait d’excellents vignerons ne sont pas vendus à leur juste valeur car leur appellation manque de notoriété. Alors comment faire pour percer dans un univers qui privilégie les situations acquises, comme celles des GCC qui vendent du luxe, du statut avant de vendre du vin, ou comme celles des vignerons stars qui vendent des mots avant de vendre leur vin, ou qui s’en remet le plus souvent à ceux qui sont en capacité d’aligner des budgets de promotion permettant de mettre en avant les vins auprès des  consommateurs ? Efficacité commerciale avant tout : les distributeurs de vin ne sont pas des mécènes. Pour autant faut-il tout sacrifier pour entrer dans le système médiatique qui permet de capitaliser de la notoriété par le truchement de la presse spécialisée, des faiseurs de roi ou des juges aux élégances ?

 

« Mais alors ce n'est plus la bouteille qu'on juge... C'est l'attachée de presse ? » Je ne sais pas pourquoi la profession est trustée que par des nanas ? (rires) La notoriété se bâtit-elle sur le seul bruit du tambour médiatique ? La réponse est bien évidemment non car dans cet univers de l’instantanéité, du scoop, de la fausse différence, une nouvelle « découverte » chasse très vite « la petite merveille » dénichée la veille chez un small is beautiful du fin fond du terroir. Le nouveau vieilli vite aussi bien pour les produits de pur marketing que pour ceux surfant sur des tendances pas toujours solides... »


« Mon cher César, si je puis me permettre cette familiarité, puisque je vous ai tiré si matinalement de votre lit je vous propose que nous déjeunions à l’ancienne, sans chichis, avec le chef de culture et le maître de chai. Nous reprendrons ce bavardage le ventre plein.

 

(28) Marie reprenait le fil « Sans m’en référer à l’histoire des 3 petits cochons, je pense que pour bâtir il faut des fondations, du solide, et du temps, donc une forme de patience. C’est de l’investissement d’image, et comme l’irruption d’une nouvelle génération de vignerons « atypiques », se référant à des pratiques « durables », met en orbite sur le marché une nébuleuse de points, à la fois indépendants les uns des autres tout en gravitant autour d’un corps de doctrine commun, sans pour autant produire un langage commun ni dessiner une nouvelle géographie des vins de terroir. Trop de fragmentation, de personnalités fortes, de singularité identitaire, implique des démarches solitaires. Le potentiel actuel des consommateurs se reconnaissant dans ces « pratiques » étant restreint – le bruit médiatique n’étant pas un indice probant de la capacité de ces vins  à trouver leur public – ce segment de marché reste marginal et la frilosité des distributeurs peut se comprendre. En effet, comme me le faisait remarquer le patron du principal site de vente de vins en ligne : mettre en avant des « valeurs sûres » c’est la garantie d’un taux de visite 10 fois plus important que lorsqu’on se risque à mettre en avant des « découvertes ».


Pour sortir du cercle, se faire reconnaître de façon durable, plus particulièrement en dehors du marché domestique, tout en restant attaché à ses valeurs, à son indépendance, sans sacrifier au maelstrom médiatique, il me semble que nos « indépendants », au sens des peintres du Salon des Indépendants, devraient tenter de susciter l’émergence d’un nouveau métier : éditeur de vin. Je n’aurais pas ici l’outrecuidance de rappeler le rôle de l’éditeur auprès des écrivains mais de souligner que l’une de ses fonctions essentielles est de découvrir de nouveaux talents, de prendre le risque de les éditer, de les promouvoir. Dans le passé des négociants, de grandes ou de petites maisons de commerce, ont joué, et quelques-uns jouent encore, à leur manière, ce rôle d’éditeur auprès de domaines ou de châteaux. Pourquoi ne pas imaginer – ça ne mange pas de pain d’imaginer – que nos « atypiques » puissent confier, pour certains pays, tout ou partie de leurs enfants à des « éditeurs de vin » afin de construire avec eux cette fameuse notoriété. Celle-ci, une fois acquise, même si en ce domaine rien n’est jamais acquis, quelques-uns pourront ou voudront voler de leurs propres ailes, d’autres viendront les remplacer. Je rêve direz-vous – c’est beau aussi de rêver – mais comme je ne recule devant aucune provocation j’avoue que je me verrais assez bien dans ce rôle d’éditeur de vin, appuyé bien sûr, vu mon incompétence, sur un comité de lecture – pardon de dégustation – dans le giron d’une maison de confiance. »

 

(29) La chute

 

« Marie occupait tout l’espace médiatique du vin ce qui bien sûr irritait fort les habitués des faveurs des magazines sur papier glacé. En attendant la vendange elle décidait d’organiser deux pique-niques dits « Vin sur l’herbe », le premier à Hyde Park à Londres, avec le patronage d’Eric Cantona dont le nom sonnait encore dans l’oreille des Anglais, le second à Central Park à New-York, avec les Noah, Yannick et son fils Joachim qui joueaussi  en NBA aux Chicago Bulls.

 

Serait de la partie le Secrétaire Perpétuel autoproclamé de l’Amicale du Bien vivre et de son Shadow-cabinet. Au retour, après un saut de puce par la Côte Ouest, et une petite virée dans le vignoble de la Napa, Marie irait rejoindre Abraham sur l’île de Lifou. À ceux qui lui demandaient : « pourquoi snobez-vous Paris ? » Marie rétorquait « Impossible, le Maire comme le Préfet Police penseraient que j’organise un apéro Facebook ! En France tout est pris au tragique. Plus personne ne sait vivre. Mais croyez-moi nous allons changer cette frilosité... Vendre du vin c’est tout de même mieux que vendre des armes, non !»

 

La veille de son départ pour Londres par l’Eurostar Marie s’immergea toute la journée dans Paris. Le macadam lui manquait un peu. Elle alla claquer des bises à ses anciennes collègues vendeuses du Monop de la rue de Rennes, toutes voulurent se faire photographier avec elle. On frôla l’émeute. Elle déjeuna à la Boissonnerie rue de Seine, ensuite elle disparut. Les paparazzis qui planquaient place Fürstenberg firent chou blanc. Mais où était donc passée Marie de Saint-Drézéry ? Tout le monde avait perdu sa trace. Paul de Candolle, en vacances à Féret, déclara à l’AFP « elle vit sa vie... » Le lendemain, Gare du Nord, le Secrétaire Perpétuel autoproclamé de l’ABV lu un long communiqué :

 

« Marie de Saint-Drézéry, marquise de Bombon, en plein accord avec le taulier de l’espace de liberté qui l’a hébergé gratuitement, déclare que la plaisanterie a assez duré. Bosser gratos, ça suffit ! La suite de son histoire est suspendue à la bonne volonté d’un éditeur. Si par hasard, Gallimard est intéressé, il sait où la trouver. Plus modestement, si des auteurs de BD veulent prendre le relais elle se déclare prête à leur filer le bébé. Cet arrêt momentané de l’image n’est en aucun cas du à une panne d’inspiration, ni à un quelconque désir légitime de faire du pognon. Ce n’est qu'une forme de révolte pacifique contre la pure gratuité de la Toile. À quoi cela servirait que la Marie continuasse (je sais c’est continuât) à se décarcasser pour des roupies de sansonnets ? 


À rien !


Et pourtant elle en a des choses gratinées en magasin notre Marie de Saint-Drézéry. En voici une liste non exhaustive :


- Quelle était donc la proposition que le petit Leclerc lui avait faite au téléphone ?


- Que projetait donc Voldemort pour lui rabattre son caquet ?


- Qui soutiendrait-elle pour succéder à Yves Bénard comme Président du Comité Vin de l’INAO ?


- Était-il vrai qu'elle projetait de racheter les Girondins de Bordeaux à M6 pour en confier la direction à Eric Cantona ?


- Que pensait-elle de l’inclusion du champ de courses de Libourne dans l’aire de Pomerol ?


- Pourquoi avait-elle convoqué Rémi Gaillard, l’homme du « c’est en faisant n’importe quoi qu’on devient n’importe qui ? » pour le ban des vendanges de Pomerol?


- Projetait-elle de construire un nouveau chai totalement « Green » baptisé Winehouse en hommage à la grande Amy ?


- Démentirait-elle avoir affirmé : « Vinexpo n’est qu’une grosse foire-expo pour gogos ? »


- Avait-elle des ambitions politiques ? Si oui qui soutiendrais-je à la Présidentielle ?


- Robert Parker aurait-il droit de cité dans mes chais ?


- Allait-elle racheter la branche vins du groupe Pernod-Ricard en s’alliant avec Pierre Castel ?


- Etait-elle biodynamique ?


- La rumeur selon laquelle elle aurait fait des extras chez la madone du Poitou lorsqu’elle logeait encore avec le père de ses enfants le François de Corrèze, avait-elle un fondement ?


- Comment avait-elle connu de Secrétaire Perpétuel autoproclamé de l’ABV ?


- Pourquoi Luc Charlier était-il allergique à l’utilisation du pic à glace ? Est-ce le syndrome de Léon ou celui de Sharon ?


- Pourquoi avait-elle confié avant sa disparition Tintin au Congo mon mainate à la baronne G ?


- Avant son départ avait-elle déjeuné au Quai d’Orsay avec Alain Juppé ?


- La dernière phrase culte de Cantona était-elle « Les escarpins rouges d’Eva sont les échasses que Dieu nous a donné pour monter au 7ième Ciel ! »


- Est-il vrai que François Desperriers de Bourgogne Live avait appelé Marie pour qu'elle achète quelques centiares en Bourgogne afin qu'il puisse faire quelques brèves sur elle ?

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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