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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 00:09

 

Avec Jean-Paul Kauffmann nous ne nous croisons que peu souvent, physiquement du moins, mais mon petit doigt me dit que, chaque matin, ou presque,  ça nous arrive. Des liens quoi ! Alors, lorsque le postier a déposé un petit paquet emplit de deux livres dans ma boîte aux lettres, j’ai beaucoup aimé cette réciprocité. Et puis,  il y avait un petit mot sur chaque page de garde, bien plus qu’une dédicace, je vous assure ça encourage.

 

Je commence, en respectant la chronologie, par « Voyage à Bordeaux 1989 » chez Équateurs parallèles. Dans sa postface de JPK écrit que cette période, qui évoque un monde obsolète, celui du début des années 80, voire la fin des années 70, fut celui de sa découverte de l’univers du vin. Il menait, comme je le fais ici, une double vie, en étant rédacteur en chef de l’Amateur de Bordeaux le week-end et journaliste en semaine au Matin de Paris. « C’était mon hobby. En guise de délassement, certains choisissent le rugby, la guitare électrique ou la collection de timbres, moi je passais mon temps dans le Médoc ou à Sauternes, une distraction et non un métier. Je me suis toujours considéré comme un amateur, sans esprit de compétition ou d’autorité. L’amateur ne boit pas pour exhiber son savoir ou son habileté de dégustateur mais pour discerner ce qu’il aime et mieux comprendre sa délectation en se conformant à son propre jugement (…)

 

« J’abordais alors le vin avec une certaine naïveté dans ce moment unique qui précède la connaissance. Je le découvrais en même temps que mes lecteurs, les premiers essais constituant souvent les meilleures leçons (…)

 

« L’époque n’était sans doute pas ingénue, mais elle était plus simple, plus lisible, moins rouée qu’aujourd’hui. Elle se caractérisait surtout par un état mouvant, incertain. Ce champ des possibles avait un côté bon enfant (…)

 

« J’étais enthousiaste. Mon zèle devait attendrir mes interlocuteurs capables de perdre un après-midi dans des dégustations où l’on retraçait l’histoire complète du vin. Nous remontions le sens interdit du temps en goûtant tous les millésimes disponibles, les années moyennes ou franchement médiocres voisinant avec des bouteilles de légende telles que 1928, 1929, 1945, 1947, 1949. Une longue halte marquait le 1961 : « Le premier millésime moderne, le millésime Peynaud.  (…)

 

« J’ai toujours eu un faible pour les sciences inexactes telles que la météorologie, l’économie, sans compter la plus irrationnelle, la science-fiction. Mais de tous ces savoirs improbables, la dégustation reste sans doute le plus fascinant parce qu’il est une herméneutique, c’est-à-dire un art tout d’interprétation. À l’époque, cet exercice n’en était qu’à ses balbutiements. Il reste toujours à mon sens empreint d’une certaine puérilité dans la mesure où, sous couvert d’une description exhaustive, chacun interprète en fonction de ses propres représentations et de ses préférences.

 

Goûter le vin reste néanmoins une excellente école du jugement personnel. Il est aussi un assez bon révélateur de l’individualité. Interpréter ne consiste pas seulement à identifier mais aussi à s’identifier. « Le vin est professeur de goût et, en nous formant à la pratique de l’attention particulière, il est le libérateur de l’esprit et l’illumination de l’intelligence* », à écrit Paul Claudel. La dégustation possède au moins cette vertu qu’elle démasque la nature profonde des êtres. L’arrogance, la rigueur, l’humilité, la poltronnerie, la sagacité, l’opportunisme, la ruse, la cuistrerie, une certaine forme de sagesse (la liste n’est pas exhaustive) s’y découvrent fugitivement. Il suffit d’observer et d’attendre l’instant de l’aveu.

J’ai beau me méfier de l’exercice, je garde de ces dégustations passées un souvenir émerveillé. J’y ai appris le caractère relatif de la connaissance même s’il m’arrive de succomber parfois à la fatuité de celui qui identifie ou devine. »

 

Comme vous le savez je suis un grand amateur de petits livres (j’évoque ici le format bien sûr) que je peux aisément glisser dans la poche de ma veste ou dans mon célèbre sac Pan Am. Ce sont mes livres de soif, légers mais indispensables à ma satiété en tout lieu et en tout temps. Autant mes livres de chevet sont pansus, lourds, intransportables, mes petits livres jaillissent et m’abreuvent dans les salles d’attente bruyantes des aéroports que je fréquente pour aller voir mes vaches ou à la terrasse d’un café tranquille alors que je viens d’attacher mon grand destrier noir à la grille d’un jardin public.

 

« Voyage à Bordeaux 1989 » de Jean-Paul Kauffmann 17x11, 150 g, 150 pages, fut donc ces derniers jours mon compagnon fidèle et discret. Il en a fait des voyages avec moi, sans jamais se plaindre de mes traits de crayon  ni rechigner à se voir manipuler aussi bien dans les airs qu’au fond de la terre (le métro seulement). Mais puisque j’évoquais samedi Bordeaux-Bourgogne je ne puis m’empêcher d’évoquer le fait que, comme lui, ce fut Lalou Bize-Leroy qui m’a appris à aimer le Bourgogne. Comme lui j’ai déjeuné à Auvenay après avoir recollé les morceaux, non du vase de Soissons, mais d’une affaire déclenchée par Henri Nallet Ministre de l’agriculture link Je la vois bien dire à JPK, inflexible, intransigeante, comme elle le fit souvent avec moi qu’elle était perturbée par cette histoire d’assemblage : »Disposer de plusieurs cépages est une manière d’apporter des correctifs. Je suis opposée aux artifices qui permettent le repentir. J’aime cette idée qu’un cépage est une clé, la clé unique qui ouvre un terroir et permet d’en atteindre la vérité et le mystère. »

 

Ce livre a été écrit, dans la maison des Landes que Jean-Paul Kauffmann venait d’acquérir à un « moment périlleux de son existence »,  il y a 22 ans dans la foulée d'un texte qui lui est cher Le Bordeaux retrouvé où il relatait certains épisodes de sa captivité – trois années du 22 mai 1985, son enlèvement à Beyrouth avec Michel Seurat, jusqu’à sa libération le 4 mai 1988 – à travers la métaphore du vin. J’ai donc choisi pour illustrer ma chronique un beau dessin de SERRE. 

arton28066-565bd.jpg 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

Michel Smith 16/11/2011 08:12



Oui, ce qui est bien avec le vin c'est que l'on se posera toujours des questions... Que nos donneurs de leçons, nos patentés experts dégustateurs, s'en souviennent.



Vincent POUSSON 16/11/2011 07:53



Indispensable, savoir demeurer amateur ! Et pas seulement de bordeaux…
Apprendre la confiance en soi, douter aussi et conserver "ce faible pour les sciences inexactes".
Merci Maître Jacques et merci Jean-Paul.



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