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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 06:00
L’industrie la plus florissante de la Corse dans les années 60 : l’usine d’amiante de Canari au Cap Corse… l’enfer blanc…

Au cœur du mois d’août beaucoup d’entre vous ont découvert Sisco sur la côte orientale du Cap Corse.

 

 

J’ai séjourné à Erbalunga.

 

Et puis, comme de bien entendu, j’ai exploré le Cap sous toutes ses coutures et j’ai découvert la Marina d’Albo à Nonza.

 

Si un jour vous passez à l’à pic de la Marina d’Albo, sur la côte occidentale du Cap Corse, vous serez, comme moi, stupéfiés par la couleur du sable de la plage : un étrange gris bleu.

 

 

En effet, dès 1948, les déchets de l’usine d’amiante de Canari y ont été déversés en mer, à quelques kilomètres du site, à proximité de la marina d’Albo. D’après les estimations de Guy Meria*, l’usine a déversé près de 12 millions de tonnes de « stériles » – les débris de la carrière – dans la mer, alors même qu’un arrêté préfectoral le lui avait interdit.

 

Plus loin, à flanc de colline, au bord de la route pittoresque du Cap Corse, entre montagne et mer, les anciens bâtiments de l’usine d’amiante de Canari, monstrueuse verrue qu’on ne peut ni désamianter, ni dynamiter. Je reviendrai sur ce point en fin de chronique.

 

Ma science je la tire du livre de Guy Meria L’aventure industrielle de l’amiante en Corse aux éditions Alain Piazzola

 

 

Avant de devenir une ruine et un bubon, le filon d’amiante découvert en 1898 et l’imposante usine de Canari achevée en 1953, ont dynamisé l’économie de toute la région. L’exploitation, par la société Eternit, n’a commencé que dans les années 1920. Le minage de cette fibre minérale aux propriétés ignifuges a d’abord été artisanal, jusqu’à la construction de l’usine.

 

 

La production a alors crû en flèche jusqu’à atteindre 28 000 tonnes de minerai par an. Un résultat qui a un temps placé la France au 7e rang mondial pour la production d’amiante, grâce au seul site de Canari. Celui-ci couvrait un cinquième des besoins industriels français en 1962.

 

« La mine d’amiante de Canari, est de loin l’entreprise industrielle la plus florissante de l’île, sa production de l’ordre de 25 500 tonnes par an, représente une valeur marchande de 9 400 000 MF, ce qui en fait la troisième richesse de la Corse après les produits de l’exploitation forestière et les spéculations pastorales. »

 

Pierre Sini

 

  • L’amiante 35,5% des exportations du port de Bastia en 1960 (72 000 tonnes) et 23,8% de l’ensemble des exportations insulaires (107 000 tonnes).
  • En 1960, la SMA a versé 2 595 000 MF et acquitté 1 929 743 MF.
  • La commune de Canari, propriétaire du terrain recevait 1% du CA (10 M AF).
  • Le département percevait 16 M AF de patente.

 

« Après la guerre, quelque trois cents familles sont venues s’installer à Canari et dans les villages environnants, sans compter ceux qui travaillaient pour les sous-traitants, raconte Armand Guerra. Ces familles étaient des continentaux, mais aussi des Italiens et des Polonais. On dansait tous les week-ends et les bars étaient pleins ! »

 

« L’usine a permis de restaurer beaucoup de maisons en ruines, dont les habitants avaient quitté le village, faute de travail. On a même pu créer un centre culturel. A cette époque, Canari était une municipalité riche », Thierry Santini premier adjoint. »

 

Ainsi le canton de Nonza, va prospérer de 567 habitants, de 1946 à 1963, de 127 à 1824.

 

Canari passe de 462 à 968 habitants.

 

Le village de Canari voit l’effectif scolaire passer de 46 élèves en 1950 à 160 élèves.

 

Envoyé spécial en 1963, André Remacle journaliste de la Marseillaise, après avoir contourné la Punta Bianca, écrivait « la route tombe brusquement dans un monde effarant de poussière, de boue, un véritable enfer blanc. »

 

« Dès qu’on se trouve près de la SMA, une odeur âcre vous prend à la gorge et l’on a tout de suite envie de fuir. »

 

« Le plus dur et le plus inhumain du travail était effectué par les tâcherons. Inutile de chercher des acteurs de ce drame, ils sont tous morts. Ils travaillaient par équipe de 2 ou 3 et s’enfonçaient dans la montagne par des galeries qu’ils creusaient eux-mêmes : objectif, trouver les filons d’amiante. Ils rentraient dans des boyaux de 2 m de diamètre pouvant atteindre plusieurs centaines de mètres. À l’intérieur, pas d’aération ni d’eau, les tâcherons avaient juste des lampes pour éclairer la roche. Sur le sol courraient deux rails sur lesquels ils faisaient glisser des petits wagonnets chargés de gravats d’amiante. Pour percer les trous, de la dynamite, la direction de l’usine interdisait aux tâcherons de faire plus d’une volée par jour, mais aucun tâcheron ne respectait le règlement. La raison de ce non respect était simple, ils étaient payés au prorata des gisements d’amiante qu’ils découvraient et certaines fois les galeries résonnaient de deux, voire de trois explosions dans la journée. La poussière, prise au piège dans la galerie, mettait parfois deux jours avant de se dissiper. Les tâcherons transformés en taupes continuaient à percer la montagne, dans la poussière et la chaleur. Pas un seul n’a survécu. La durée de vie d’un tâcheron était de 5 ans après la cessation de son activité. »

 

Murati a commencé comme manœuvre puis, par la suite est devenu chef de poste : « ici, la poussière était si épaisse que les gars ne se voyaient pas. L’ensachage, c’était le plus terrible. Il y avait un gars qui tenait la gueule du sac et l’autre, avec une pelle en bois, remplissait. Dès les premières pelletées, l’amiante s’envolait partout, alors ils gueulaient pour savoir où ils en étaient. En disant cela il montrait de sa main tremblante, les quatre espaces séparés par des murs de ciment. Chaque espace correspondait à une qualité d’amiante. Il y avait la M1 puis la M2, des qualités supérieures, puis les autres. Quand les gars avaient fini de remplir un sac, ils le fermaient avec une grosse aiguille et un fil de couleur rouge pour la M1, bleu pour la M2. »

 

« Nul ne s’imaginait alors que l’amiante pouvait tuer. « Le matin, quand j’arrivais au travail, mon bureau était recouvert de deux centimètres de poussière d’amiante. Je passais un coup de chiffon », se souvient Armand Guerra. Des masques étaient mis à disposition des ouvriers, mais ils ne les portaient guère, les jugeant trop inconfortables. A l’extérieur de l’usine et de la carrière, des nuées de poussière grisâtre étaient constamment en suspension dans l’air et recouvraient les zones environnantes.

 

De graves soupçons ont bientôt commencé à peser sur la nocivité de l’amiante. Des ouvriers sont tombés malades. « La médecine du travail savait, l’inspection du travail aussi, mais on ne les voyait jamais sur le site », assure Armand Guerra. En 1963, un délégué syndical découvre par hasard les radiographies d’ouvriers envoyées par la Sécurité sociale à l’employeur, qui n’avait rien dit. Il était clairement indiqué dans ces dossiers que plusieurs ouvriers étaient atteints d’asbestose, une maladie chronique de l’appareil pulmonaire due à l’inhalation prolongée de fibres d’amiante.

 

« Il avait été démontré dès les années 1930 au Royaume-Uni que l’amiante était à l’origine de maladies professionnelles », tonne le retraité Guy Meria, ancien inspecteur des affaires sanitaires et sociales. Il a passé des années à rechercher d’anciens ouvriers de l’usine pour analyser leurs dossiers médicaux. « En 2001, parmi les 583 personnes auprès desquelles j’ai pu enquêter, 73 étaient décédées des suites de l’amiante, soit 12,5 %. Aujourd’hui, je pense que l’on a dû dépasser la centaine de victimes. » Impossible d’être plus précis. Guy Meria n’a pu retrouver la trace de la totalité des 1 413 ouvriers qui ont travaillé sur le site, ni des employés des sous-traitants ou des anciens habitants de Canari et des environs.

 

« L’usine a fermé définitivement ses portes le 12 juin 1965. Cinquante ans plus tard, cette friche industrielle et sa carrière continuent, année après année, d’engloutir des millions d’euros d’argent public, dépensés dans le seul but de limiter la menace qu’elles font peser sur l’environnement.

 

Lorsque la commune de Canari (Haute-Corse) décide, en 1973, de racheter le site pour un franc symbolique à Eternit, le géant français de l’amiante qui l’exploitait, elle est loin de se douter des tracas qu’il lui causerait. A flanc de colline, au bord de la route pittoresque du Cap Corse, entre montagne et mer, les anciens bâtiments de l’usine paraissent aujourd’hui difficiles à désamianter ou même à dynamiter. « Si on détruisait le site, les fibres d’amiante s’envoleraient dans l’air, se désole Armand Guerra, maire de Canari, réélu en 2014 (sans étiquette), qui a travaillé dans les bureaux de l’usine de 1959 à 1964. Laisser le bâtiment tel quel est le seul moyen de se protéger de la poussière toxique. »

 

Comme le relève un rapport d’information du Sénat de 2005, à cause de sa position topographique, de l’impact potentiel sur l’activité touristique, de l’ampleur du chantier et des impératifs de sécurité de plus en plus drastiques, la réhabilitation du site paraît aujourd’hui des plus improbables. A chaque fois que des travaux sont entrepris, les contraintes se multiplient : mesures de la concentration en amiante, port de combinaisons et de masques réglementaires, temps de travail fortement réduit, ou encore arrosage régulier du site pour empêcher les poussières de s’envoler. Aucune étude portant sur la destruction potentielle de l’ancienne usine n’a pour l’heure été menée.

 

Ce statu quo coûte très cher. Entre 2009 et 2014, des travaux de « mise en sécurité » ont été financés par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), pour un total de près de 12 millions d’euros, et par le Fonds européen de développement régional. Il s’agissait notamment d’empêcher les éboulements sur la route en contrebas de la carrière d’amiante. De nouveaux travaux sont à l’étude, car les intempéries ont provoqué des glissements de terrain au printemps. Coût estimé par l’Ademe : 2,6 millions d’euros. »

 

Début 1965, la nouvelle de la fermeture prochaine de la mine fait le tour du Cap Corse où vivent la plupart des familles ouvrières.

 

La SMA, avait pourtant modernisé ses installations et obtenu la prolongation de son bail d’exploitation jusqu’à l’an 2000 (…) La SMA, voulait qu’on lui consente des prêts pour moderniser l’exploitation, mais, elle disait en même temps que les produits n’étaient pas de bonne qualité, que le prix de vente était bas, que les charges e l’insularité étaient lourdes et enfin que la concurrence d’autres pays, comme l’URSS ou le Canada était rude. Enfin elle ne pouvait résoudre seule, le problème du stérile qui polluait le littoral… »

 

Pendant cette période de négociation on apprend que les actionnaires de la SMA refusent d’augmenter le capital et que l’Etat rechigne, à aider une entreprise peu rentable au regard des investissements qu’il faudrait réaliser, tant au niveau de l’exploitation, que de celui de la protection du littoral.

 

Le 27 janvier les ouvriers participent faiblement à une grève.

 

Deux grandes manifestations ont lieu, à Bastia le 26 mai, et à Ajaccio, le 10 juin 1965.

 

L’usine fermera ses portes le 12 juin 1965, à 10 heures du matin, dans l’indifférence et même le soulagement.

 

Source : Guy Meria L’aventure industrielle de l’amiante en Corse et Loup Espargilière Cinquante ans après sa fermeture, l’usine d’amiante de Corse reste un problème insoluble

 

Le Monde.fr | 02.09.2015 ICI 

 

Lire La France VUE D'ICI / La France VUE D'ICI / UNE HISTOIRE FRANÇAISE DE L'AMIANTE 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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