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16 août 2009 7 16 /08 /août /2009 00:00

D’Espéruche lui trouva de suite une tête de mal baisé : « il ne boit que de l’eau et ne bouffe que de la salade… Je le trouve contraint, comprimé, sournois, le genre de gus dont il faut se méfier dans une chambrée : un pointeur… »  Raymond, plus bienveillant, n’en exprimait pas moins son malaise face à ce petit bonhomme, terne, faussement modeste, qui en dépit de ses fonctions de chargé des relations publiques du Ministre semblait vouloir fourrer son nez partout en se parant d’un titre bien plus respecté dans les antichambres politiques : «d’ami du Ministre ». En sirotant son aligoté Raymond balança « c’est un fouille merde » ce qui lui valut l’approbation grasse de notre culotte de peau : « reçu 5 sur 5 Raymond, comme tu le dis mieux que moi ce type est un expert en rondelle à la ville comme au pieu… » Pour moi, le nouvel arrivant, que je n’avais pas encore croisé, possédait deux qualités essentielles qui en faisait la cible idéale me permettant de mettre en œuvre mes projets : la proximité du Ministre et, semble-t-il, selon mes acolytes, son côté je lave plus blanc que blanc. Pour m’en assurer il ne me restait plus qu’à consulter les fichiers de ma crèmerie, les Renseignements Généraux, qui devaient, je n’en doutais pas, s’être intéressé à cet étrange personnage qui avait gravité autour du Ministre lorsqu’il présidait la Banque Vernes et Commerciale de Paris.

Notre homme avait 34 ans, célibataire ce qui pour mes petits camarades des RG constituait un indice sérieux soit de pratiques sexuelles déviantes, soit d’une vie de patachon. L’auteur de la fiche le suggérait tout en notant le caractère quasi-monacal du mode de vie de l’intéressé – le vocabulaire utilisé était plus grivois : vit comme un vieux garçon, genre tapette qui s’intéresse aux culottes des gamines – ce qui ne laissait ouverte que la première branche de l’alternative, mais comme la grande maison avait d’autres chats à fouetter que d’aller enquêter dans les alcôves sur ce second couteau, on en restait au stade des soupçons. Beaucoup plus intéressant était la description du parcours professionnel de celui qui pour moi endossait de mieux en mieux ses habits de pigeon. C’était un pur autodidacte : origines modestes, pâtissier dans sa jeunesse, il avait commencé à travailler comme apprenti sitôt son certificat d’études, à 14 ans, puis cours du soir sitôt le travail, ce qui signifiait avec l’étude et les devoirs un coucher autour de minuit pour se lever à 5 heures du matin. Trois années de galère qui le menaient à ses 18 ans dans un obscur emploi au Ministère des Finances puis aux Assurances Sociales. C’était un ambitieux, il souffrait de sa condition. Il voulait s’élever donc il continuait de bucher ce qui lui permettait d’entrer au bureau d’études de la SNECMA comme technicien. Ensuite, comme tous les jeunes français, à 20 ans, il partait pour 24 mois et demi à l’armée. Bizarrement, pour des raisons pas très claires, il ne suivait pas le parcours des OER. À son retour de l’armée, où il semblait avoir passé le plus clair de son temps à bouquiner les grands auteurs de la science économiques, il entrait comme journaliste dans le magazine économique et financier Entreprise. Lorsqu’il rencontrait le futur Ministre alors banquier, en 1965, il avait 27 ans, et il était chef du service économique et financier du magazine.

Notre première rencontre, dans le bureau du Ministre, purement fortuite, j’y entrais, il allait en sortir, accentua le portrait du méritocrate bâti de bric et de broc. Le son enjoué de la voix du Ministre, lorsqu’il me salua, provoqua sur son visage, qui se voulait impassible, une légère crispation. À la seconde même il se découvrait un rival, jeune, décontracté, s’adressant d’égal à égal à son idole. Celle-ci, non dépourvue de cruauté à son égard, me présenta comme la meilleure plume du Tout Paris politique, en ponctuant son compliment d’un « il me change de toute cette bande de tête d’œufs prétentieux et des minables qui me font la cour » qui dut lui labourer le cœur. Qu’un va-nu-pieds comme moi, puisse conquérir les faveurs de son Ministre avec un bagage aussi léger relevait de la pure injustice. Je pressentais que, sous ses airs d’humble chanoine se cachait la flamme d’un Savonarole. Impression confirmée dans le livre qu’il écrira pour se justifier « car je suis de ceux qui pensent que sur le plan moral, l’homme détendu est un homme relâché, et qu’un homme relâché est un homme perdu. » Aucun doute n’étais permis, j’étais un beau spécimen d’homme relâché et il ne pouvait que craindre mon ascendant naturel sur son Ministre. Son beau parcours du fournil aux ors de la République en passant par le parfum entêtant de la gestion de fortune dans une banque réputée, qui le mettait « sur un pied d’égalité avec des polytechniciens et des hauts fonctionnaires… » ne lui suffisait pas. Pour apaiser sa souffrance et étancher son incommensurable orgueil il lui fallait s’élever au-dessus du commun, devenir l’Archange Gabriel.

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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 00:01

 

Les français de toutes conditions, même s’ils s’en défendent, restent toujours fascinés par la « pompe » du pouvoir. Être reçu par le Ministre en personne constitue une faveur suprême dont les récipiendaires font état dans les salons ou les dîners en ville avec des trémolos dans la voix. Ça en impose aux pékins, aux concurrents, aux relations,  et surtout ça met le Préfet et ses services dans une position inconfortable lorsqu’il s’agit pour eux d’appliquer la loi. Tout ce petit monde se tient par la barbichette avec plus ou moins de force. Du côté des hauts-fonctionnaires le maître mot est avancement, plus précisément le tableau d’avancement. La confection de celui-ci est entre les mains du Chef du Corps : Ponts&Chaussées, Mines, Génie Rural, Eaux&Forêts mais la décision finale revient au ministre, c’est-à-dire dans la majorité des cas à son directeur de cabinet. Celui-ci étant la plupart du temps lui-même issu du sérail des Grands Corps de l’État nos têtes d’œufs sauront être attentifs à ses humeurs et à sa volonté d’arranger des affaires réservées concernant ses amis politiques. L’esprit de sérieux prévaut, ces gens sont d’un triste et d’un convenu fascinant. Leur capacité à avaler des couleuvres est proportionnelle à leur désir de marier compréhension et efficacité sur les dossiers épineux qui sont les plus sûrs gages d’une future nomination en Conseil des Ministres. Les Ministres savent reconnaître les bons domestiques. Ils adorent leur accrocher aux revers de leurs costumes trois pièces des médailles avec de beaux rubans.

À l’hôtel de Roquelaure, deux lieux symbolisaient avec éclat l’exercice de la pompe ministérielle : le salon 105 et le bureau du Ministre. Dans le premier, presque chaque jour, se déroulaient des réunions où, durant des heures – en France les réunions commencent toujours en retard et elles sont très bavardes et très longues – en présence d’une poignée de hauts fonctionnaires convoqués pour soutenir l’argumentation technique, le ou les membres du cabinet en charge du dossier et bien sûr les industriels bétonneurs ou dérouleurs d’autoroutes, les promoteurs venus exposer au Ministre leurs doléances. Le salon majestueux dégouline de dorures qui font flamboyer des boiseries d’époque. Accrochés au plafond où des nymphes potelées batifolent de lourds lustres en cristal tintinnabulent au rythme des vibrations du plancher qui le surplombe. Les séances de travail se déroulent autour d’une imposante table rectangulaire d’où les quémandeurs peuvent voir, s’ils sont placés face au Ministre, le parc, ses pelouses, ses arbres centenaires et ses massifs de roses. Le Ministre se tient toujours à la même place avec à ses côtés sa garde rapprochée elle-même cernée par les représentants des services. Ce premier lieu de contact avec le Ministre est important mais il ne marque aucune proximité personnelle avec lui. En afficher une, trop appuyée, trop ostensible, serait contre-productif. Le jeu à ses codes, tout le monde les respectait. Être reçu dans le bureau du Ministre marquait un réel privilège dont l’intensité variait selon l’heure de la réception. Les visiteurs du soir, qui avaient droit au tête à tête, constituaient l’élite des « amis » ou des « obligés du Ministre.

Le bureau du Ministre, l’ancienne bibliothèque chargée de plusieurs milliers de volumes reliés plein cuir sans aucun intérêt, immense et pompeux avec son mobilier prestigieux, son tableau téléphonique désuet, le combiné blanc de l’interministériel posé à portée de main ministérielle – ligne directe hiérarchisée d’où le Président de la République ou le 1ier Ministre pouvaient à tout moment joindre ses Ministres – ses fauteuils profonds, les photos et objets personnels du locataire posés sur le plateau de la cheminée et le bureau, en imposait. Notre Ministre lui aussi en imposait avec son élégance toute britannique, son air las et supérieur, son intelligence vive et ses coups de sang plus ou moins contrôlés. Ses amis politiques lui prédisaient un bel avenir. Lui, tout en affichant de belles ambitions, savait bien que le vrai pouvoir se nichait chez les industriels et les banquiers. Il venait de la banque privée et il en gardait un certain mépris pour côté poussiéreux de l’Administration. Je crois que la fonction ministérielle l’ennuyait profondément. Mes contacts avec lui se réduisaient à quelques conversations détendues autour d’un verre. Ma distance avec la pompe officielle et le jeu politique lui plaisait mais, intuitivement, il pressentait mon côté sulfureux et il se gardait bien de pousser trop avant ses confidences. Je n’en avais nul besoin car mon porte-flingue d’Espéruche m’alimentait avec une précision toute militaire. Sa fonction d’officier de sécurité du Ministre le plaçait au plus près, dans les voitures ou les avions, de tout ce qui se dit dans ces lieux aux dimensions resserrées. À force de vous côtoyer journellement on vous oublie. Mon dispositif était bien en place restait à trouver un vecteur qui le rende opérationnel. Au début de l’année 1971, sans même que je pris la peine de la chercher, il prit la tête d’un drôle de petit homme, un ami du Ministre, qui vint le rejoindre pour occuper les fonctions de conseiller technique chargé des relations publiques.  

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2 août 2009 7 02 /08 /août /2009 00:02

Nul ne se souciait de moi, d’ailleurs beaucoup de membres du cabinet ignoraient jusqu’à mon existence puisque je ne participais à aucune réunion de cabinet et, à fortiori, à tout ce qui touchait à la vie de celui-ci. Je n’existais pas. Mon nom n’était porté sur aucun organigramme. Le standard ne détenait aucun numéro de poste à mon nom. Comme je travaillais essentiellement la nuit les occasions de me croiser dans les antichambres, les lieux de travail et de réception étaient très rares. Hormis la Secrétaire-Particulière, mon chaperon de Bourson – mais il était rarement à son bureau – le directeur de cabinet, qui répondait au nom un peu comique de Chapon, un Ingénieur des Ponts très Grands Corps de l’Etat, et de temps à autre le Ministre lui-même lorsque ma prose lui avait valu des compliments, je ne fréquentais pas le petit monde très gris des conseillers techniques et des hauts-fonctionnaires. Homme de l’ombre, je profitais à plein de l’avantage que me conférait ma position de nègre pour voir sans être vu et surtout d’accéder à tous les bureaux, la nuit bien évidemment, pour feuilleter les dossiers les plus chauds. Vous ne pouvez pas imaginer comme c’était simple et facile. Comme je ne pouvais pas être au four et au moulin, par l’entremise de ce cher de Bourson, l’ami Raymond avait repris du service dans la cohorte des huissiers et cette vieille culotte de peau de d’Espéruche se pavanait aux côtés du Ministre en tant qu’officier de sécurité. Deux positions stratégiques dans la collecte des renseignements et des rumeurs du petit monde qui gravitait autour du Ministre.

Dans un Ministère comme celui de l’Equipement et du Logement où seule une petite poignée de hauts-fonctionnaires détiennent les codes permettant de pénétrer dans l’imposant arsenal juridique des ZAC, des COS, des DUP et autres machines infernales, la proximité politique avec le Ministre et son entourage ne suffit pas pour décrocher la manne des grands travaux et des grands chantiers, des HLM, il est nécessaire d’entrer dans une forme de connivence avec eux. Officiellement, pour garantir l’égalité des entreprises face aux appels d’offre, le code des marchés publics déploie des digues, présumées solides et sans la moindre fissure. Les fissures se sont les hommes. La Haute-Fonction Publique française est difficilement achetable mais elle a l’échine souple et un sens aigu de ses intérêts collectifs, alors tout doit être mis en œuvre pour la contourner, pour qu’elle ferme les yeux en se pinçant les narines. Le Ministre et ses conseillers influents jouent donc un rôle déterminant dans la sape des dispositifs jugés sans faille. Comme ce sont des politiques, émanations d’une majorité parlementaire qui, par la grâce du scrutin d’arrondissement, se transforme facilement en porte-paroles de ses électeurs, surtout ceux dont le portefeuille peut-être sollicité pour financer les campagnes électorales, la proximité est naturelle. Les pompes à finances, les bureaux d’études liés aux partis politiques, les enveloppes ou valises de billets, émanant de marchés publics et, quelques années plus tard, des autorisations d’implantation de grandes surfaces par les commissions d’urbanisme commercial nées de la loi Royer, vont alimenter les grosses machines électorales des petits comme des grands politiques.

Les interventions pleuvaient comme à Gravelotte et la litanie des « monsieur le Ministre et cher ami » déferlait sur le bureau du cabinet chargé de dispatcher les courriers parlementaires sur les membres du cabinet compétents qui, eux-mêmes sous-traiteront la réponse technique aux services du Ministère. Toute une terminologie d’accompagnement de ces courriers permettait, en principe, de les hiérarchiser en fonction surtout de la qualité et de l’influence du demandeur. Tout ça pour vous dire qu’il me suffisait de pister dès la source : le bureau du cabinet, les gros poissons, pour détenir de la dynamite en barre. L’Administration, la petite, la besogneuse, possédait deux qualités inestimables pour le chasseur que j’étais : elle est lente, donc les dossiers stationnaient longtemps dans le même lieu, et elle ignore la mise sous clé de ses dossiers : ils étaient soigneusement empilés sur les bureaux de jour comme de nuit. Toute la fange tombait donc, sans grand effort de ma part, dans mon escarcelle. Mes deux acolytes me fournissaient eux de précieuses indications qui enrichissaient mon précieux butin : Raymond me transmettait les noms des solliciteurs qui défilaient chez le Ministre, d’Espéruche notait les appréciations du Ministre sur les dossiers sensibles.

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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 00:02

 

Si vous souhaitez lire l'épisode en écoutant Astor Piazzolla interpréter la Cumparsita cliquez sur la flèche du petit poste de radio.

Sous les lambris de ce qui fut, lorsque l’hôtel de Roquelaure fut affecté sous la Monarchie de Juillet au Conseil d’Etat, la salle des séances créée pour l’occasion en 1832 par l’architecte Pierre-François-Léonard Fontaine, j’ai découvert, dans des conditions d’audition minimale, celui dont le nom de nos jours évoque à lui tout seul le tango argentin : Astor Piazzolla. La belle Angélique possédait tous ses enregistrements. Assis à mes côtés sur une bergère Louis XV elle me gava comme une oie de cette musique envoutante. Ce fut radical. Tous les petits nœuds qui m’enserraient se déliaient sous l’impact des accords vertigineux du bandonéon de Piazzolla. Envouté, chamanisé, ma tête « de Blanc qui croît détenir le pouvoir de commander au mouvement en s’opposant à lui, au lieu d’aller avec lui, de se fondre en lui, d’abord, et d’obéir ensuite à ce que décide le corps », comme l’écrivit Gheerbrant bien plus tard, abdiquait. Possédé par la musique, lorsque, sans même prendre la peine de le lui demander, je pris la taille d’Angélique pour l’entraîner sur la piste de danse, mes pieds effleurèrent à peine le parquet, tout mon corps faisait corps avec le sien, je traçais des diagonales, muscles tendus, regard perdu, en une liberté nouvelle proche de celle que je connaissais dans les jeux de l’amour. Lové dans cette musique du diable j’enchaînais, sans la moindre césure, des mouvements d’une sensualité torride, à la fois charnelle et éthérée, proche de l’extase. Le retour sur terre, à l’instant où le saphir dérapait sur la plage lisse, proche de la petite mort, me laissait pantelant. Angélique glissait sa main sous ma chemise mouillée de sueur avant de murmurer « vous m’avez bouleversé… »

Le tango, je le découvris ce matin-là, est un merveilleux exhausseur d’une sensualité pure. L’imbrication de nos corps, bassins quasi-soudés, le frôlement de nos cuisses, le choc permanent de nos poitrines, me galvanisaient sans me mettre en érection. Je dominais ma partenaire ; elle s’abandonnait à moi ; le tango est machiste ; la danse érotise les corps, les esthétise, sans les faire basculer dans la bestialité de l’accouplement. Même si ça peut vous surprendre, Angélique et moi en sommes restés à ce stade suprême de l’érotisme. Repus, nous montions prendre douche commune. Je la caressais. Elle me caressait. Nous nous installions dans mon lit de repos et nous bavardions. Son père étant argentin elle savait tout sur Piazzolla. Je l’écoutais me raconter les années parisiennes de celui-ci lorsque boursier il entre dans la classe de Nadia Boulanger. Cette découvreuse de pépites : Quincy Jones, Lalo Schifrin, Léonard Berstein, va l’aider à se transcender, à se débarrasser de sa frustration de « tanguero » qui rêve d’être Bartók ou Stravinsky. Être soi-même, revisiter ses origines, utiliser l’inépuisable vivier de l’art populaire pour créer une musique contemporaine, Astor Piazzolla avait trouvé sa voie. Moi aussi je venais de trouver la mienne. Jamais je ne serais un grand écrivain mais j’allais écrire. Angélique, elle, avec qui je dînais une fois par semaine, trouva vite sa voie : elle devint l’attachée parlementaire d’un vieux sénateur influent de la majorité avant de fonder quelques années plus tard un cabinet de relations publiques.

Mon talent de « nègre », discret et efficace, m’ouvrit toutes les portes. Les barons me sollicitaient. J’engrangeais les commandes, les triaient, les hiérarchisaient, les satisfaisaient avec parcimonie. Ce qui est rare est cher. Ma vie, divisée en tranches égales, l’écriture, un peu de sommeil, le marigot politique, l’ébullition des groupuscules gauchistes, devint monacale. J’en avais exclu les femmes, sauf Chloé lorsqu’elle venait s’oxygéner à Paris. Je m’inquiétais d’elle car l’Italie se radicalisait. Elle riait en me disant que je m’embourgeoisais. Un soir, je la demandai en mariage. Elle pâlit, « je suis italienne mon beau légionnaire… » J’ironisai « ça c’est un scoop ! » Chloé me serra fort le poignet « je crois que tu ne comprends pas ce qu’est une épouse italienne, fusse-t-elle libérée, révolutionnaire. C’est une place forte dont on ne s’échappe pas ! Tu aimes trop les grands espaces pour finir tes jours en tête à tête avec une mama cernée de mômes… » J’eus beau protester que c’était mon rêve de vivre dans une grande maison de la campagne toscane avec plein d’enfants d’elle, que je torcherais, Chloé resta inflexible. Elle savait bien que ce que je disais était vrai et c’était cela qui lui faisait peur. Persuadé que le temps jouait en ma faveur je me gardais bien de le lui dire me contentant d’un laconique « je t’aurai » auquel elle n’opposait aucune résistance. Tout baignait jusqu’au jour où j’ai croisé dans les couloirs de l’hôtel de Roquelaure un petit homme chauve et discret, l’Archange Gabriel, autrement dit Gabriel Aranda, un conseiller influent dans le cabinet de mon Ministre.

 

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 00:07

Depuis mon bref passage au commissariat du Blanc-Mesnil où, comme tout bon fonctionnaire de police judicaire, j’avais sué sang et haut sur le clavier d’une antédiluvienne machine à écrire pour dactylographier, avec un doigt : l’index de la main droite, des procès-verbaux, je vouais à cet engin de torture une répulsion que je croyais éternelle. Qui se souvient de nos jours, où règnent les scanners, de l’horreur absolue du papier carbone ? Pas grande monde sans doute car, comme les stencils ou autres joyeusetés de la reproduction à l’alcool, ce papier souillon, gorgé d’encre, baveux, est tombé dans les oubliettes de la bureaucratie d’Etat. Toutes ces heures passées à m’échiner sur ces pages immondes ne m’empêchaient pas de rêver à la mythique Underwood. Bien plus tard, dans les années 80, dans les toutes premières pages de « La solitude est un cercueil de verre » de Ray Bradbury, je meublerais de mots mythiques mon petit jardin d’intérieur dévasté. Pensez-donc, tout y était dit, dans un minimalisme qui me coupait le souffle : « à l’intérieur m’attendaient : un studio vide de six sur six contenant un divan élimé, une étagère comprenant quatorze livres et beaucoup d’espace disponible, un fauteuil rembourré acheté au rabais aux Good Will Industries, un bureau en pin brut venu de chez Sears Roebuck et sur lequel trônait une machine à écrire Underwood Standard modèle 1934, non huilée, aussi grosse qu’un piano de concert et aussi bruyante que des sabots dansant des claquettes sur un parquet nu. »

L’IBM 196 C à boule a débridé mon écriture. Balourde, telles les limousines américaines, elle cachait bien son jeu. En effet la pataude en avait sous le capot. C’était une petite merveille de mécanique, entrainée par un seul moteur électrique mettant en branle une chaîne de mouvements quasi-horlogers d’une rare complexité. Elle me semblait magique. Les allers et venues virevoltants de la boule vers le haut, vers la droite ou la gauche, pour soudain se bloquer sur le caractère choisi par la touche, loin de la danse des claquettes en sabots de l’Underwood de Bradbury, s’apparentaient aux entrechats d’une danseuse étoile. Fluide, rapide, précise, elle jaillissait, déposait le signe, rebondissait, enchaînait mots et phrases au rythme des doigts sur son clavier. Avec elle, pour exploiter son potentiel, je me devais de me jeter à corps perdu dans la maîtrise de la frappe. Impatient, sous la direction patiente de la blonde remplaçante de Simone qui se prénommait Angélique, je fis des gammes des nuits entières. Main droite, main gauche, cette dernière peinait, traînait, se décourageait. Je luttais. Le bout de mes doigts s’échauffait, fondait, se liait à la machine. Angélique me massait le cou. Mes rêves se peuplaient du ballet dément de cette fichue boule. Je me sentais besogneux alors que j’aspirais à la perfection. Mon salut vint de la belle Angélique qui, face à mon vain acharnement, me susurra « vous pensez trop… laissez vous aller comme si vous dansiez le tango… » et moi de lui répondre : « mais je ne sais pas danser le tango… »

La thérapie d’Angélique fut radicale. Dès le lendemain, tôt le matin, elle pointait son joli minois dans ma geôle où je mettais la dernière main au discours d’inauguration par le Ministre d’un ensemble HLM à Sarcelles. Je m’étais laisser-aller au lyrisme sur le thème de la salle d’eau enfin accessible aux classes populaires. J’aspirais à la douche et aux draps frais. « D’accord pour la douche cher monsieur – elle persistait en dépit de mes protestations à me donner du monsieur – mais ensuite tango, tango… » Elle exhibait sous mon nez la mallette écossaise d’un électrophone Teppaz. J’eus un cri du cœur « Ici ! » Elle pouffait « Pas ici, dans la salle de réception, le parquet y est plus lisse que de la glace… » Je l’enveloppais d’un regard implorant. Elle minaudait « Je vous ai aussi apporté des croissants ». Je rendais les armes sans protester. La suite releva de l’extraordinaire. Je convoquai le chef des huissiers. Il m’écouta sans broncher, sans faire le plus petit commentaire ou la moindre objection et, laconiquement, lorsque j’en eu terminé avec l’exposé de mes exigences, il se contenta de dire « je donne toutes instructions pour que vous ne soyez pas dérangés. » Angélique, mignonne comme un cœur, jambes nues, portait une jupe blanche à pois rouges tenue à la taille par une large ceinture du même rouge, un corsage de mousseline blanche avec des manches ballons et des ballerines d’un lumineux blanc nacré. Moi, dans mon costume froissé, j’avais l’air d’un clochard rasé de prêt. « L’important pour le tango c’est d’être bien chaussé… » avait rétorqué la belle lorsque, dans une dernière tentative pour m’éviter le ridicule, je lui fis remarquer l’état de ma vêture. Comme je ne portais que des mocassins à semelles cousues Goodyard je ne pus qu'abdiquer, me laisser faire. « Asseyez-vous ! » Je m’exécutais pendant qu’elle déposait la galette de vinyle sur le plateau. Au bord des premiers sillons le saphir fit cracher au minuscule haut-parleur une bordée de grésillements. Les premiers accords du bandonéon me donnaient des frissons.

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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 00:04

 

Mon petit bureau demi-circulaire, au rez-de-chaussée, donnait de plain-pied sur le parc du très bel hôtel de Roquelaure implanté au 246 Bd Saint-Germain. Je m’y trouvai de suite bien car j’aime les cocons, ils enserrent mon irrépressible besoin de fuir, me contraignent à une immobilité que j’ai su rendre féconde. Tel n’était pas le cas pour moi en ces temps où la rue et le verbe délirant tenaient lieu, pour beaucoup d’intellectuels, de pensée politique. Bien évidemment je n’avais jamais écrit de discours et mes travaux littéraires se résumaient à quelques notes ou réflexions écrites sur des petits carnets. Alors pourquoi m’étais-je fourré dans une telle aventure sans même savoir si j’étais capable de m’en tirer ? J’ai toujours eu besoin de défis, d’adrénaline pour progresser, pour me prouver que j’étais capable d’effacer n’importe quelle barre. Là, je me retrouvais face au vide de la page blanche sur laquelle il ne s’agissait pas de broder une histoire mais de mettre en forme audible des trucs imbittables écrits par des hauts-fonctionnaires ou des petits chefs de bureaux. L’aridité des notes des services me plut. En les lisant j’entrais dans un monde étrange, plein de codes, de sigles, de références, qui me donnaient le sentiment que l’univers bureaucratique tissait une toile dans laquelle les politiques s’empêtraient. Le vrai pouvoir se situait là. Très vite je compris qu’il me fallait imaginer une méthode pour me mettre en état de pondre ces foutus discours. Elle vint empiriquement sans même que je la formalise. Lire, dormir, écrire : mon bureau se transforma en un vaste souk où s’empilaient des livres, des rapports, des notes, des JO et autres publications maison et nul n’était autorisé à toucher à mon désordre. Sitôt le déjeuner j’allais faire la sieste dans une chambre de bonne. Je n’écrivais que la nuit en fumant des cigarettes que je roulais dans une petite machine Riz-La-Croix.

L’écriture des premiers discours fut un réel et douloureux chemin de croix. Comme je ne supportais pas, et que je ne supporte toujours pas, les ratures j’écrivais avec un crayon de papier et je faisais un usage constant de la gomme. Mon problème c’est que la vitesse de mon crayon s’accommodait mal avec le jaillissement de mes phrases. Très souvent je perdais en chemin des formules qui, une fois tombées à la trappe, me semblaient géniales et alors, en cherchant à les retrouver, je bloquais. Je m’engueulais. Je transformais en boules de papier des heures d’efforts, me gorgeais de café, grillais des cloppes. C’était l’horreur absolue. Mon salut vint d’IBM. Le secrétariat particulier du Ministre était régenté par une vieille harpie à moustaches qui régnait sur une armée de petites mains terrorisées. Lorsque je venais déposer mes œuvres fumantes entre les mains du dragon pileux mon œil exercé de chasseur n’avait jamais repéré un gibier de choix : madame la secrétaire-particulière veillait à ce que le cheptel ne fusse un objet de tentation pour notre Ministre bien connu pour ses goûts de jupons légers. Ce matin-là, épuisé par un discours pour l’inauguration de je ne sais quel machin dans je ne sais quel patelin, hirsute et pas rasé depuis 3 jours, je déboulai dans le SP à une heure où normalement la petite troupe n’était pas encore à pied d’œuvre. Et pourtant tout au fond du bureau j’aperçu, au-dessus de sa machine à écrire, le haut d’un corsage blanc entrouvert d’où émergeait un cou gracile surmonté du visage enfantin d’une blonde des blés. À ma vue elle se redressa : « Je suis la remplaçante de Simone… » balbutiait-elle alors que mes yeux restaient scotchés au vallon profond de sa poitrine.

Vu mon état de déliquescence jouer les jolis cœurs aurait relevé de la faute de goût. Gentiment je lui demandai de se rasseoir et, tout en me rapprochant d’elle, je lui conseillai très paternellement de mettre sous protection ce que j’avais très envie de désincarcérer. En reboutonnant jusqu’à l’encolure son corsage la mâtine se contenta de rosir. Les choses étaient très simples en ce temps-là mais, à cette heure matinale, je repoussai dans les ténèbres extérieures ma folle envie de la culbuter sur le tas de stencils posé à côté de sa machine à écrire. Et pourtant je la sentais frétiller sur son joli popotin. Pour faire diversion je m’intéressai à sa machine. Elle parut surprise et me gratifia d’une moue qui aurait du se transformer en baiser de feu. Pour résister à la tentation je gardai serré sur ma poitrine mes œuvres de la nuit. Pour autant la délurée ne se tint pas pour vaincue elle contre-attaquait en se proposant de me faire une démonstration avec la toute nouvelle IBM à boule que le SP venait de toucher. Sans réfléchir je lui tendis mes feuillets. « Vous écrivez bien… » minauda-t-elle. J’acquiesçai bêtement. Elle posa la première page sur un chevalet puis ses doigts fins aux ongles peints se lançaient dans une sarabande qui me stupéfiait. La nouvelle machine émettait des sons feutrés, à cent lieux du cliquetis des vieilles draisines mécaniques. La petite effleurait son clavier, le buste bombé et le regard droit. J’étais subjugué. Quand elle eut essoré ma première page je posai ma main sur son épaule. Elle sursautait à peine. « Vous voulez bien m’apprendre ? » lui demandais-je d’une voix aussi serrée que celle d’un jouvenceau déclarant sa flamme. « Ce sera un grand plaisir pour moi… » me répondit-elle en plantant ses yeux verts dans les miens.

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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 00:06

La IVe, avec ses gouvernements éphémères, souvent nés d’improbables combinaisons parlementaires, laissait, car le temps était à la reconstruction, les mains libres aux hauts fonctionnaires des grands corps d’Ingénieurs de l’Etat, ces grands planificateurs détenaient, bien plus que les industriels du CNPF, les manettes du pouvoir économique. L’avènement du gaullisme, avec ses désirs de grandeur, d’indépendance nationale allait, avec la création de l’ENA par Michel Debré, amplifier cette mainmise et surtout ouvrir grandes les portes du politique à des palanquées de hauts fonctionnaires issus des cabinets ministériels. L’accélération des carrières, le pantouflage dans les entreprises nationales, les parachutages dans de bonnes circonscriptions parlementaires, conférait à l’école de la rue des Saints Pères une aura sans précédent. L’énarque généraliste, s’attribuant le droit de tout faire tout en ne sachant rien faire de très précis, allait s’engouffrer dans tous les plis du pays, tout contrôler, tenir l’Etat avec une froide détermination et un esprit de corps indéfectible. Aux réseaux de l’après-guerre, nés de la Résistance, des conflits coloniaux, où se mêlaient baroudeurs, condottieres, têtes brulées, fils de famille en rupture de ban, aventuriers de haut vol ou de petit calibre se substituaient ceux de nos grandes écoles méritocrates, monstres froids, calculateurs, sans expérience de la vraie vie, qui allaient mailler le monde des affaires et de la politique et le verrouiller.

Et pourtant, lorsque sous le président Pompe, dans le gouvernement Chaban, je me retrouvai bombardé conseiller technique au cabinet du Ministre de l’Equipement et du Logement, par l’entremise de l’amant de l’ambitieuse Yvette – Ava dans l’intimité de la couche de cet aristocrate désargenté – le comte Charles Henri de Bourson, la vieille garde des barons du gaullisme, avec ses portes-flingues, semblait tout contrôler alors qu’ils réchauffaient en leur sein de jeunes aspics déjà venimeux. Les circonstances de mon recrutement, jugées à l’aune du temps présent, relèvent du n’importe quoi, d’une forme de j’m’en foutisme à nul autre pareil. Le comte m’invita à déjeuner chez Lipp où le Tout-Paris de la politique se bousculait. Nous déjeunâmes à l’étage, là où seul le gratin avait accès, et en bonne place non loin de François Mitterrand, de ses amis Patrice Pelat et de Georges Dayan. Avant de m’y rendre j’avais réussi à joindre Chloé à Milan par le réseau protégé du Ministère de l’Intérieur. Comme convenu, la veille au soir je lui avais fait parvenir un télégramme : « le petit à la varicelle – stop – température stabilisée – stop – traitement en cours – stop – tendres baisers – Marcello ». En clair dans notre code : urgence – mais pas de problèmes – situation en évolution – besoin de te parler. Un tel luxe de précautions peut prêter à sourire sauf que Chloé évoluait dans un essaim de frelons hautement dangereux où se mêlaient, sans vraiment se distinguer, le fous de l’extrême-gauche des futures Brigades Rouges et les implacables néo-fascistes de la Loge P2, les multiples cercles de la Démocratie Chrétienne, les groupes maffieux et les communistes. Au bout du fil elle m’apparut lasse, tendue, je m’inquiétais. Chloé me rassura, ce n’était que la conséquence d’une nuit de palabres avec la branche la plus extrémiste des Milanais, dissidente d’un groupuscule lui-même partisan de la lutte armée radicale et qu’une bonne nuit la remettrait d’aplomb. J’en acceptai l’augure sans trop y croire et je lui fis part du nouveau tournant que prenait ma vie. Sa réponse fut sans ambigüité « Fonce mon grand ! Tu vas te retrouver au cœur du pouvoir et c’est le meilleur endroit pour le véroler. Dès que tu peux, viens me voir… »

Foncer ! Chez Lipp, signe du destin, la seule femme présente à l’étage était Catherine Nay qui faisait face à un jeune loup UDR. Tout le monde savait que, sauf moi ! De Bourson la gratifia d’une courbette pleine de déférence. Carnassière elle l’ignorait et me déshabillait sur pied. Je lui souriais bêtement. Le nouveau marigot où je me risquais pullulait de prédateurs bien plus redoutables que mes petits frelons de la GP mais je pressentais leur point faible : le cul ! Ma connexion avec les RG, très friands de tout ce qui touchait aux parties fines ou aux déviances sexuelles, me donnait un avantage certain sur mes futurs collègues de cabinet. En observant de Bourson, très fin de race, bellâtre prétentieux, je me remémorais mon étrange parcours et je diagnostiquais, à un terme proche, l’éclatement de ce bubon purulent. Comment ce type pouvait-il me proposer un poste dans le cabinet d’un baron du gaullisme sans se soucier de savoir qui j’étais, d’où je venais, rien que pour les belles miches d’Yvette ? Je m’attendais à quelques questions, il n’en fut rien. Pire, de Bourson sollicitait mon imagination pour me trouver une position dans l’organigramme du cabinet : « que pourriez-vous bien faire pour nous ? » J’aurais pu répondre porte-flingues mais la réponse qui fusa de ma bouche me surpris moi-même par son caractère incongru : « nègre ! » De Bourson cilla. Sourit. Frisa sa petite moustache à la Clark Gable. « Vous voulez dire, je suppose, que vous vous sentez une âme de faiseur de discours… » J’opinais.  De Bourson, ravi, me congratula chaudement « vous tombez bien cher Monsieur, nous cherchions une plume… »      

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28 juin 2009 7 28 /06 /juin /2009 00:02

 

Mon entreprise de séduction, même discrète, n’était pas dépourvue de risques eut égard au caractère ombrageux du compagnon corse d’Yvette. Curieusement, mes bonnes manières, ma distance, mes propos très mesurés, mes silences aussi, semblaient le rassurer et, à aucun moment, il ne décela le trouble de sa concubine. Raymond, en bon allié, ne ménageait pas ces efforts pour le distraire et, à ma grande surprise, Marie-Églantine, elle aussi, mettait tout en œuvre pour que sa mère tombât dans mes bras. Dès le début du repas elle avait annoncé la couleur : « après le dessert je sors… » et surtout elle avait convaincu son « beau-père », vu l’heure tardive, de lui servir de chauffeur. Cette annonce et cet accord, même si je n’y avais pas été sensible sur le moment, avaient placé Yvette dans une situation idéale pour parvenir à ses fins. La fenêtre de tir, si je puis m’exprimer ainsi, serait ouverte dans des conditions idéales et pour un temps suffisamment long. À chaque fois qu’Yvette se levait pour vaquer à ses devoirs de maîtresse de maison, et surtout lorsqu’elle se rasseyait, le frôlement de ses jambes contre les miennes ne me laissait aucun doute sur la suite des évènements. Stoïque je lançais à Raymond des regards résignés qui manifestement le mettaient en joie. Alors que nous dégustions notre part d’omelette norvégienne sous la véranda, avant de prendre congé, Marie-Églantine vint me claquer deux bises sur les joues et en profiter pour me susurrer « Bon courage… »

Ce qui m’excitait le plus dans la situation c’était de voir comment Yvette allait me prendre d’assaut. Le départ de son cher et tendre déblayait certes le terrain mais restaient les autres invités, deux collègues d’Yvette flanquées de leur mari et un de leur voisin célibataire qui ne pensait qu’à bouffer et picoler. Ce fut du grand art. Le premier acte fut bref mais violent : le temps d’un aller-retour à la cuisine où elle m’avait demandé de l’accompagner pour, dixit, « l’aider à faire du café… » L’assemblée n’y trouva rien à redire et nous laissa filer. Le dos appuyé à la porte du frigo je la laissais faire. Lorsque nous revîmes, comme si de rien n’était, elle portant le café, moi le plateau avec les tasses, nul se soucia de notre état, le mien surtout. Naïvement je pensais que nous resterions-là. Que nenni, le second acte me tomba dessus sans que je n’y prenne garde. Yvette décrétait qu’elle avait envie de danser. Raymond se transformait illico en disc-jockey. Ce salaud embrayait en direct sur Procol Harum. Sans aucune gêne Yvette sortait le grand jeu du slow et sollicitait très vite mes lèvres. J’étais mal mais je cédais. Manifestement il n’y avait que moi qui m’offusquais. Les petits bourgeois tiraient les dividendes de la « libération sexuelle » des soixante-huitards.

Le dernier acte, à l’heure du départ, vit mon atterrissage en détresse sur le ventre. Mon orgueil de mâle en fut certes blessé mais la suite des évènements versa sur lui beaucoup de douceurs. La séquence me prit de court, alors que je pensais basculer Yvette sur le capot de la 403 de Raymond, une Yvette me confiant qu’elle adorait qu’on l’appela Ava dans les désordres de l’amour, elle me repoussait, glaciale, et sans détour, exigeait de moi que je devienne l’instrument de ses amis du cabinet du Ministre de l’Equipement et du logement, plus précisément de son amant, Charles-Henri de Bourson. J’aurais pu l’envoyer au pelotte en lui rétorquant que ses exigences elle n’avait qu’à se les mettre dans sa petite culotte ; qu’elle n’avait aucune prise sur moi ; que j’étais déjà dans une partie de billards à bandes et que je n’allais pas en rajouter. Au lieu de cela j’acquiesçais. Pourquoi ? Je ne saurais le dire, mais ce qui est sûr c’est que la perspective de pénétrer dans le Saint des saints des pots de vin, chasse gardée des grands prédateurs constructeurs de routes, d’autoroutes et de logements, dont les noms s’étalent maintenant au sommet du CAC 40, y fut pour beaucoup. Dans la vie, les blessures d’amour-propre sont celles qui cicatrisent le plus vite sans laisser de traces. Sur l’instant je l’ignorais mais ma vie venait de prendre un virage brutal qui allait me mener tout droit à Sainte Anne.

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 00:00

 

Ma trajectoire de petit « barbouzard à la manque » avait subi une rude inflexion lors de ma rencontre, chez le père de Marie, avec Ange-Raymond Antonini. L’homme, qui venait de commettre chez Fayard un brulot : « Le temps des policiers » sous le pseudonyme de Jacques Lantier, haut fonctionnaire de l'Intérieur, ancien agent secret, cité à l'Ordre de la Nation pour faits de Résistance, jouissait d’une réelle notoriété dans la Police vérolée de la IVe République. En 1960, il se portait volontaire pour la Coopération et partait en Afrique Noire, d'abord au service de la France, puis ensuite comme expert de l'Organisation des Nations Unies. En Afrique, Ange-Raymond Antonini se convertit à l'anthropologie et se livre à des recherches au cours de ses voyages. De retour à Paris il fait, au Musée de l'Homme notamment, des conférences qui lui valent d'être admis à la Société d'Anthropologie de Paris. Son livre véritable acte d'accusation contre notre société demeurée selon lui, proche des sociétés primitives, en proie aux angoisses collectives, à la merci des ambitions et des appétits de minorités dénuées de scrupules. Pas vraiment le genre de la grande maison poulaga.

De Gaulle m’avait-il confié « avait du militaire à la fois la grandeur et les faiblesses. Tout comme Pétain, on le savait obnubilé par des histoires de 2e Bureau, de police, d’espionnage, de barbouzes, de dames Bonacieux… » et que « l’un et l’autre couvrirent la France et le reste de réseaux jacassiers où l’on retrouvait parfois des moines ferrailleurs, comme on allait autrefois des mousquetaires de la reine aux mousquetaires du roi… » Le père de Marie, bien évidemment, pas du tout innocent dans cette affaire, lui fit remarquer qu’il ne m’apprenait rien. Ange-Raymond ne put réprimer un sourire narquois. « Ce jeune homme, en dépit d’un réel talent pour nager en eaux troubles, si vous me le permettez, cher ami, ne nage pas dans le bon bassin pour tirer le meilleur parti de son action. Nos Excellences ne se salissent pas les mains, elles délèguent l’intendance à leur cabinet. Je trouve l’appellation fort adéquate car ces cabinets sont bourrés de personnages aux qualifications douteuses qui coiffent les administrations sans subir de concours, qui ne doivent qu’au piston les pouvoirs qu’ils s’accordent, qui accaparent l’Etat au profit des clans. Ce sont des milliers de prébendiers, des mangeurs de crédits, des rongeurs de budget, des croqueurs de fonds secrets, des dévoreurs de bénéfices qui régentent, exploitent, tètent, sucent et épuise la France par la seule volonté de la camarilla qui règle nos affaires… »

En bon corse, Ange-Raymond, jouait les Casamayor – pseudonyme d’un haut magistrat adepte des tribunes libres dans le Monde de Beuve-Méry –  version lyrique, en durcissant le trait mais, sans contestation, il plaçait le doigt sur un bubon gorgé de pus. À juste titre il avait raison de souligner, et ce n’est pas moi qui allais le démentir, que « la police publique est devenue peu à peu une police privée. À quoi servirait la suppression des polices parallèles si, par des missions obliques, les services officiels exercent leurs mandats occultes parallèlement au droit et à la justice ? » Cette soirée se plaçait dans la semaine qui suivit la soirée d’anniversaire d’Yvette la sœur de mon vieux copain Raymond. Encore un enchaînement du hasard qui me permis de rompre avec mon statut de flambeur désordonné. La réception d’Yvette, très BCBG, très Marie-Chantal, fut à la hauteur des prévisions de Raymond. « Donne-lui l’occasion de rompre la digue en lui donnant le sentiment qu’elle est une vraie dame, de celles que l’on invite aux soirées mondaines, et tu ne seras pas déçu du voyage mon grand… » Mon quasi baisemain initial fut la première banderille, ensuite je l’entourais d’une attention discrète qui, je le sentais lui échauffait les sens. De suite j’avais décelé chez elle le même tempérament volcanique que chez Marie-Jo, la pulpeuse et tendre épouse de mon ami le commissaire Bourrassaud qui, au temps de mon séjour au Blanc-Mesnil, m’avait fait connaître les joies de fornications débridées en des lieux incertains. À table, placé à sa droite, je pus tout à loisir, sans jamais me départir de ma réserve, lui faire gravir un à un les degrés de l’excitation.

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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 00:03

 Pour ranger mes tonnes de livres j’avais fait l’acquisition, aux Puces de Saint Ouen, d’un superbe et authentique meuble-bibliothèque Louis XVI, à la patine blanc de gris bleuté, rien que pour ses portes grillagées. C’était mon seul luxe ; un luxe qui d’ailleurs n’en n'était pas un puisque je n’avais fait là que réaliser un rêve d’enfant : je ne sais pourquoi j’ai toujours voué aux portes grillagées des bibliothèques une vénération absolue. Garde-manger de la pensée, je voulais préserver mes livres sans pour autant les enfermer, les couper de la vie. Mes explications embrouillées firent beaucoup rire Jasmine qui s’émerveillait déjà de la proximité de tous ces livres pour son petit. Le reste du mobilier était quasi-monacal. Sur les murs, pour la première fois de leur existence les tableaux, que j'avais achetés au gré de mes errances, trouvaient enfin place. La soixantaine venue, moi aussi, pour la première fois, je m’installais. Mon statut tout neuf de futur père, sans épouse, m’allait comme un gant. Le dénouement au point haut de mon portefeuille boursier, en dépit de la ponction opérée par l’achat de la maison, me mettait à la tête de liquidités que je décidai de gérer moi-même. Le temps des folies, pour ça aussi, était terminé, je voulais engager tout ce fric dans des activités, certes moins juteuses, mais qui donneraient un peu de sens à ma vie chaotique. Après les valeurs volatiles des brokers déjantés j’aspirais aux valeurs pérennes et, dans mon imaginaire, la vigne incarnait le mieux ce ré-ancrage à la réalité.

 































Jasmine, profitant de mon anniversaire, me dotait de ce qui se faisait de mieux en matière d’ordinateur ultra-portable et de joujoux de communication. « Tu as l’âme d’un nomade, alors lorsque tu iras planter ta tente loin de moi tu garderas ainsi le lien avec notre petit Louis… » Plongé dans l’édition du Monde électronique je lui fis remarquer avec une légère pointe d’ironie que ce prénom était aussi celui du petit de Cécilia et de notre Président. Face à l’outrage elle se regimbait en agitant son écumoire – Jasmine fourmi se consacrait à la confection de confitures et toute la maison embaumait des odeurs sucrées des fruits de saison – « mais qu’est-ce que tu me chantes-là beau légionnaire – Jasmine, après lecture de mon manuscrit, avait repris à son compte l’appellation chère à Chloé – moi je ne barbote pas dans Voici ou dans Closer et je ne vais pas chercher le prénom de notre fils dans la rubrique mondaine des peoples. Moi je suis une fille toute simple : vu ton allergie « native », comme tu l’as écrit,  je ne pouvais prénommer notre enfant Benoît, comme toi, alors j’ai choisi Louis, comme ton grand-père, car j’ai oublié le prénom de ton père, comme ça c’est comme si le petit reprenait la tête de ta lignée… » En l’écoutant, pour la première fois depuis notre fameux pacte, je prenais pleine conscience que j’allais laisser derrière moi un petit qui porterait mon nom. L’idée même de cette transmission ne m’avait jamais effleuré.

 

Pour écrire j’aime la nuit, son silence, sa tiédeur, son flouté, sa capacité à donner au territoire de mon imaginaire une profondeur, du champ ; elle m’enveloppe, me borde, pèse sur mes épaules, j’y suis chez moi et j’y suis bien. Reprendre le fil de mon récit, interrompu par notre départ précipité de Corse, me semblait vain. Rien que de la poussière, et encore oubliée, aspirée puis dispersée par la fuite du temps. Le tintamarre du présent déversé à jet continu, en direct, avec une frénésie inquiétante, par des canaux irrigants la terre entière, ne laissait plus le temps de la réflexion. Les écrans plats, tels des gargouilles modernes, affichaient de sinistres comptabilités, des attentats, des pandémies, des tueries, avec une linéarité qui les rendaient froides, aseptisées, sans épaisseur humaine. Mon retrait du court de la vie, ce long isolement, cure de désintoxication, rendait le choc encore plus rude. Pour autant, je ne me réfugiais pas dans mon attitude favorite, l’évitement. J’affrontais. J’assurais. Je lisais. Ma boulimie de lecture se révélait être le meilleur antidote à mon aquoibonisme congénital. J’opérais des razzias dans mes librairies favorites et, environné de piles branlantes, je m’imprégnais de vraie vie, puisais dans l’imaginaire des autres des raisons de continuer. Parfois, pour lire, j’allais m’allonger aux côtés de Jasmine. Ses hanches s’ouvraient. Elle s’arrondissait. Elle resplendissait. Quand elle s’endormait, que sa respiration régulière faisait onduler le drap, je me laissais aller de nouveau à explorer mes souvenirs et l’envie d’écrire me revenait.   

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