RELATIONS CONVAINCANTES OU PROBABLES CONDUISANT À DES RECOMMANDATIONS POUR LA PRÉVENTION PRIMAIRE DES
CANCERS
Évolution des connaissances
Depuis près de 40 ans, de très nombreux travaux ont cherché à identifier et à
préciser le rôle de certains facteurs nutritionnels susceptibles d’intervenir en tant que facteurs de risque ou, au contraire, de protection, dans le développement des cancers. Ces recherches
confrontent des données issues de travaux sur modèles cellulaires ou animaux, mais aussi chez l’homme sain ou malade, et à l’échelle des populations.
Elles ont mis en évidence, avec des degrés de certitude variables, le rôle de
facteurs nutritionnels dans l’initiation ou l’expression clinique des différents cancers.
En novembre 2007, à l’issue d’une expertise collective internationale de
grande envergure, le rapport du WCRF/AICR « Food, Nutrition, Physical Activity, and the Prevention of Cancer : a Global Perspective »3 a été publié. Actualisation complète du premier rapport
publié en 1997, il fait le point des connaissances dans le domaine des relations entre nutrition et cancers.
Ce rapport est actuellement un document de référence dans différents pays du
monde pour les acteurs de la prévention nutritionnelle des cancers (chercheurs, professionnels de la santé, enseignants, professionnels de l’agroalimentaire et de la restauration, décideurs,
médias…).
Méthodologie retenue dans cette brochure
Dans le but d’établir des recommandations, le WCRF/AICR a qualifié le niveau
de preuve des relations entre nutrition et cancers comme « convaincant », « probable », « limité mais évocateur » ou « effet substantiel sur le risque peu probable ». Étant donné que cette
brochure reprend ces niveaux de preuve, la méthodologie de leur établissement est précisée ci-après.
Établissement du niveau de preuve
Le rapport WCRF/AICR 2007 repose sur les revues systématiques et les centaines
de méta-analyses réalisées par neuf centres internationaux à partir de 7 000 articles scientifiques originaux publiés jusqu’en 2006 et identifiés comme pertinents. Les résultats de ce travail
scientifique considérable sont disponibles sur le CD-Rom accompagnant le rapport.
Toutes ces revues et méta-analyses ont ensuite été soumises à une évaluation
indépendante par un panel de 21 experts internationaux.
Boissons alcoolisées et risque de cancers
Épidémiologie
La consommation de boissons alcoolisées est associée à une augmentation du
risque de plusieurs cancers : bouche, pharynx, larynx, œsophage, côlon-rectum, sein et foie.
Une relation dose-effet significative a été mise en évidence. Le pourcentage
d’augmentation de risque a été estimé par verre d’alcool consommé par jour (tableau 1). Il varie entre 9 et 168 % selon les localisations. En particulier, l’augmentation de risque de cancers de
la bouche, du pharynx et du larynx est estimée à 168 % par verre d’alcool consommé par jour.
Tableau 1 : estimation de l’augmentation du risque de cancers par verre d’alcool consommé
WCRF/AICR 2007)
Localisation Pourcentage d’augmentation du risque de cancers par verre de
boisson alcoolisée par jour*
Bouche, pharynx et larynx 168
Œsophage 28**
Côlon-rectum 9
Sein 10
* Significatif pour ces localisations. Une augmentation de risque de cancers
de 10 % pour les sujets consommant un verre par jour correspond à un risque relatif estimé de 1,10. Une consommation d’un verre par jour correspond aussi bien à une consommation journalière d’un
verre qu’à une consommation de sept verres une fois dans la semaine (pendant une soirée le week-end par exemple).
** Augmentation de risque estimée à partir d’une méta-analyse d’études
cas-témoins.
L’augmentation de risque est significative dès une consommation moyenne d’un
verre par jour. De plus, l’effet dépend de la quantité totale consommée et non du type de boisson alcoolisée.
Mécanismes
Plusieurs mécanismes peuvent expliquer l’augmentation de risque de cancers
associée à la consommation de boissons alcoolisées.
Certains mécanismes sont communs à plusieurs localisations de cancers. Le plus
important d’entre eux est la production de métabolites mutagènes à partir de l’éthanol. En effet, l’éthanol est métabolisé en acétaldéhyde (molécule très réactive à l’égard de l’ADN, reconnue
cancérogène pour l’homme), principalement par l’alcool déshydrogénase (ADH), exprimée dans le foie, mais aussi dans d’autres tissus, et par des bactéries présentes dans la bouche et le côlon. En
cas de forte consommation d’alcool, il y a induction du cytochrome P450 2E1 hépatique qui va aussi transformer l’éthanol en acétaldéhyde avec, en plus, une production d’espèces réactives de
l’oxygène (également capables d’altérer l’ADN). L’acétaldéhyde est progressivement éliminé par l’acétaldéhyde déshydrogénase (ALDH2) qui le transforme en acétate. Cependant, la concentration
d’acétaldéhyde sanguine ou tissulaire peut rester élevée chez les personnes qui ont une consommation d’alcool importante et/ou des polymorphismes
génétiques défavorables pour ces enzymes de transformation de l’éthanol.
D’autres mécanismes semblent plus spécifiques de certaines localisations, par
exemple :
> L’éthanol contenu dans les boissons alcoolisées consommées entre directement en contact avec la muqueuse des voies
aérodigestives
> La consommation chronique d’alcool induit une déficience en folates, elle-même favorable au développement et à la
progression du cancer colorectal ;
> La consommation d’alcool augmenterait les taux d’hormones stéroïdes circulantes et agirait sur les récepteurs
hormonaux, mécanisme impliqué dans le cas du cancer du sein ;
> Une consommation régulière et élevée de boissons alcoolisées favoriserait le développement de pathologies hépatiques
telles que la stéatose, l’hépatite ou la cirrhose, qui sont elles-mêmes facteurs de risque de cancer du foie.
Niveau de preuve
La relation est jugée convaincante pour les cancers de la bouche, du pharynx,
du larynx, de l’œsophage, du côlon-rectum (chez l’homme), et du sein (chez la femme).
Elle est jugée probable pour le cancer du foie et pour celui du côlon-rectum
(chez la femme).
Par rapport à l’état des connaissances des années 1990, le niveau de preuve
concernant la relation entre la consommation de boissons alcoolisées et le risque de cancers est devenu convaincant pour la plupart des localisations de cancers.
Autres arguments
Interaction avec d’autres facteurs
La consommation de boissons alcoolisées interagit avec d’autres facteurs de
risque tels que le tabac, ainsi qu’avec certains polymorphismes génétiques (Inca, 2007).
Cancérogénicité chez l’homme
Les boissons alcoolisées ont récemment été classées par le Centre
international de recherche sur le cancer dans le groupe des agents cancérogènes pour l’homme (Baan et al. 2007).
Fractions des cancers et des décès par cancers attribuables à la consommation
d’alcool
En 2007, la fraction des cancers attribuables à la consommation d’alcool en
France a été estimée à 10,8 % chez l’homme et à 4,5 % chez la femme pour l’année 2000 (IARC, 2007). Selon ce même rapport, la consommation de boissons alcoolisées est la deuxième cause évitable
de mortalité par cancers, après le tabac.
Conclusions
La consommation de boissons alcoolisées augmente le risque de plusieurs cancers
(de 9 à 168 % par verre consommé par jour, selon les localisations).
Le risque augmente avec la quantité totale d’alcool consommée.
L’augmentation est significative dès une consommation moyenne d’un verre par
jour, qu’elle soit quotidienne ou concentrée sur certains jours de la semaine.
Quel que soit le type de boisson alcoolisée, il existe un risque.
Étant donné la consommation élevée de boissons alcoolisées en France, il est
important d’inciter les consommateurs à réduire leur consommation et de prendre en charge les buveurs dépendants.
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