Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 07:00

Afin de ne pas tomber sous le coup d’une accusation de casse burettes avec mes souvenirs du 78 rue de Varenne, ce matin je vais tenter de ne pas trop beurrer la tartine.

 

Au premier temps de ce qui n’était que le Marché Commun les technos du Grand Charles imposèrent à leurs partenaires, les allemands de l’Ouest s’en tamponnaient et les Bataves étaient résolument libéraux, sur le dossier agricole, qui occupait une grande partie de l’espace de négociation, une politique de soutien de la production par les prix et de protection extérieure par la préférence communautaire. Bien évidemment les premiers servis furent les grandes cultures céréalières, la betterave à sucre, le lait, le bœuf ne fut pas suivi, le cochon et les poulets livrés à la bouffe étasunienne : PSC et soja, les maltraités : les fruits et légumes et le vin.

 

Alors ça se fut les fleuves de lait, les montagnes de beurre, des céréaliers qui se foutaient des tonnes de blé dans les fouilles, les OCM (organisations communes de marché) inondaient et nourrissaient avec force de restitutions (subventions) la terre entière, les cocos de derrière le rideau de fer essentiellement.

 

La maison Europe s’élargit : les rosbifs et les Grecs d’abord, puis l’Espagne et le Portugal…

 

En 1983, premier coup de frein : les quotas laitiers négociés et adoptés sous présidence française : Rocard.

 

Pour assécher le fleuve rouge du vin de table franco-italien en 1984 ce furent les accords de Dublin instituant la distillation obligatoire et l’arrachage.

 

En 1986 le GATT pointa le bout de son nez avec  l’Uruguay Round lancé à Punta del  Este par le couple Guillaume-Noir.

 

Pour tenter de contrer les partisans de zéro subvention, le groupe de Cairns, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Iles Fidji, Hongrie, Indonésie, Malaisie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Thaïlande et Uruguay, et concurrencer les ricains, une première réforme de la PAC fut négociée : plus de soutien par les prix, mais des aides surfaces et de la jachère.

 

La Commission avant cette échéance signa l’accord de Blair House.

 

Le mur de Berlin tomba et la maison Europe tendit les bras aux ex-assujettis de Moscou, et gonfla jusqu’à 27 membres.

 

La jachère obligatoire mis le feu au poudre, les gros tracteurs des céréaliers menacèrent de bloquer Paris, la Coordination Rurale naquit d’un lambeau de droite de la FNSEA qui penchait déjà beaucoup de ce côté-là. Les confédérés paysans de José Bové applaudirent du bout des doigts.

 

Vous avez tous ce qu’est la jachère et je ne vous ferai pas l’injure de vous en donner la définition. Pour faire plaisir à mademoiselle Saporta, qui fustige à raison les technos, pondeurs invétérés de normes, la jachère moderne fut transformée en un monstre de papier. Ils s’en donnèrent à cœur joie, voyant dans cette procédure une manière de remettre leur joug sur les agriculteurs.

 

Avant de tirer ma révérence, lors des réunions de Polytechniciens sans bottes, j’ironisai sur le tout ça pour ça. Ils étaient vénèrent, il ne faut jamais bouder les petits plaisirs.

 

Je m’arrête là, après cet épisode je retournai planter mes choux et mes navets.

 

Ayant officié à la SIDO, en tant que PDG de cette SA, j’ai vécu en direct l’application des Accords de Blair House.

 

LA RÉFORME DE LA PAC ET LE PRÉ-ACCORD DE BLAIR HOUSE

 

La réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) était devenue inévitable en raison de la croissance des exportations communautaires et de l'usage quasi systématique des restitutions qui accroissaient la pression internationale sur la Communauté Européenne (CE) et, en particulier, celle des grands exportateurs de produits de zone tempérée. Elle était également indispensable pour préparer l'agriculture communautaire de demain: modérément exportatrice et plus respectueuse de l'environnement.

 

La négociation du GATT (Accord général sur le commerce et les tarifs douaniers) se révèle progressivement plus tolérante à l'égard des niveaux de soutien interne des revenus. Elle reste très stricte sur les politiques commerciales, barrières à l'importation et surtout, aides aux exportations. La réforme de la PAC ne suffira vraisemblablement pas à remplir les exigences du compromis de Washington sur la réduction des exportations subventionnées, tout au moins pour la totalité des productions. Il y a toutefois plusieurs éléments d'incertitude à considérer dans l'examen de cette compatibilité, parmi lesquels figurent l'infléchissement des rythmes de productivité, l'évolution des marchés mondiaux, les variations des taux de change, ... Il est donc intéressant d'examiner la "distance" entre l'agriculture de la CE après réforme et les exigences du pré-accord de Washington.

 

ICI 

 

 

Est-il possible de nourrir l’Europe en ayant uniquement recours à l’agroécologie ? ICI

 

Réduire l’utilisation des pesticides et des engrais, voilà la promesse de l’agroécologie. Si ces pratiques agronomiques vont faire baisser mécaniquement les rendements, elles ne vont pas pour autant empêcher l’Union européenne de rester autosuffisante pour son alimentation.


Ouest-France Fabien CAZENAVE. Publié le 22/10/2020 à 16h00

 

La réforme de la politique agricole commune (PAC) actuellement en discussion cette semaine promet un verdissement des pratiques tout en assurant une autosuffisance alimentaire. La question se pose de savoir si l’agroécologie pourrait permettre d’atteindre cet objectif.

 

« L’agroécologie est l’utilisation intégrée des ressources et des mécanismes de la nature dans l’objectif de production agricole », selon une définition fournie par la FAO. L’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture y ajoute une dimension écologique et sociale.

 

Est-il possible de supprimer l’utilisation des pesticides ?

 

« L’idée de l’agroécologie est de produire de l’alimentation en s’appuyant sur les ressources naturelles, plutôt que d’utiliser les intrants (engrais et pesticides, énergie, eau d’irrigation, tout ce qui vient de l’extérieur) », explique Marie-Catherine Schulz-Vannaxay, chargée des questions agricoles à la fédération France Nature Environnement (FNE). « Par exemple, on peut implanter des haies, des mares ou des bosquets dans les fermes pour héberger des auxiliaires de cultures (des insectes et des oiseaux) qui vont se nourrir des insectes ravageurs et qui vont ainsi aider à la production. C’est utiliser la biodiversité à des fins de production. »

 

Cela passe aussi par une mise en jachère et une rotation plus importante des surfaces agricoles. Une partie d’entre elles en Europe est, en effet, fatiguée par l’usage répété d’intrants (tous les produits nécessaires au fonctionnement de l’exploitation agricole) qui appauvrissent la terre à force d’être optimisée sans avoir le temps de se régénérer.

 

Paradoxalement, les agriculteurs sont de plus en plus en demande d’intrants en raison du dérèglement climatique. Déjà endettés et ayant besoin de maintenir un niveau élevé de production, ils sont confrontés à des phénomènes météorologiques intenses qui, couplés à une maladie, peuvent réduire à néant tous les efforts mis en place pour la récolte. Or, on sait que l’agriculture biologique sans pesticide réduit mécaniquement les rendements. Cela est constaté sur les 7,5 % de terres agricoles qui sont passés à la bio.

 

Pourtant, l’agroécologie a le vent en poupe en Europe. Que cela soit auprès de plus en plus d’agriculteurs, d’associations environnementales ou bien de la Commission européenne. Cette dernière a cité le 20 mai 2020 l’agroécologie dans sa « stratégie de la ferme à la table » qui vise à réduire l’usage et le risque des pesticides de 50 % d’ici 2030.

 

Si l’utilisation d’intrants synthétiques ne sera donc pas supprimée totalement à moyen terme, elle devrait être grandement réduite au profit de mécanismes naturels combinés à l’agriculture de précision avec les nouvelles technologies (sondes dans le sol, images satellitaires…).

 

« En France, on avait l’objectif du plan Écophyto issu du Grenelle de l’Environnement de réduire de 50 % l’usage des pesticides en dix ans, mais sur cette période, on a constaté une augmentation de 25 % des pesticides », tempère-t-on à la FNE. « C’est très compliqué de changer le système et cela demandera beaucoup d’accompagnement des agriculteurs. »

 

Quel impact sur la production agricole ?

 

Avec l’agroécologie, on verrait un retour des terres en jachère, pratique abandonnée depuis quelques années. La mise en repos des terres était vue seulement du point de vue économique dans les années 1980 et 1990 pour limiter la production et maintenir les prix en réduisant l’offre.

 

On parle désormais dans la PAC actuelle de « surfaces d’intérêts écologiques » ou favorables à la biodiversité. « Le verdissement de la PAC n’a pas été assez ambitieux jusque-là », estime-t-on à la FNE. « L’objectif de 5 % de surface d’intérêt écologique par exemple inclut dedans des éléments cultivés comme des légumineuses. Résultat en France, seulement 5 % de ces 5 % sont réellement dédiés à des infrastructures agroécologiques, le reste étant principalement des cultures. »

 

Deux chercheurs, Pierre-Marie Aubert et Xavier Poux de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) ont proposé en 2018 une stratégie pour encourager l’agroécologie. Selon eux, il faut réorienter l’alimentation des Européens vers plus de céréales, de fruits et de légumes, plus de protéagineux et moins de viande, d’œufs, de poisson et de produits laitiers.

 

Mais il sera difficile de changer des filières d’exportations et d’importations qui sont déjà bien en place. De manière surprenante, l’Union européenne est un des plus gros producteurs agricoles mondiaux, mais importe régulièrement du blé venu d’Ukraine ou d’ailleurs. Il est également peu probable qu’on réduise les surfaces agricoles dédiées à l’exportation des céréales, des produits laitiers ou du vin. Un paradoxe alors que la politique agricole commune a été créée dans les années 1960 car l’Europe de l’Ouest n’avait pas une agriculture suffisamment performante pour être autosuffisante.

 

« Il y a des productions qui ne sont pas adaptées au climat européen, par exemple le café ou le chocolat », constate Marie-Catherine Schulz-Vaxannay de la FNE. « Mais le climat européen permet de produire l’essentiel de notre alimentation et d’avoir une certaine autonomie, notamment grâce aux grands pays agricoles dans l’Union européenne. »

 

Que pourrait-on arrêter d’importer grâce à l’agroécologie ?

 

« L’idée n’est pas d’être totalement autosuffisant dans toutes les productions mais de réaffirmer notre souveraineté alimentaire et de réduire la politique d’importation massive de protéines notamment et d’exportation », pointe Marie-Catherine Schulz-Vannaxay. L’Union européenne importe en effet des tonnes de soja d’Amérique du Sud, du Brésil principalement. Cette culture riche en protéine fournit une alimentation optimale du bétail, mais le climat tempéré de l’Europe ne permet pas d’en produire suffisamment sur le continent.

 

« En plus, la réforme de la PAC réintroduit dans l’article 33 les accords de Blair House », peste l’eurodéputé écologiste Benoît Biteau alors que le Parlement européen est justement en train de réviser la PAC. Selon lui, cet accord « verrouille la production de protéines en Europe et nous oblige à importer des protéines produites de l’autre côté de l’Atlantique ». À la base, ces dispositions visaient à limiter la possibilité pour l’UE de soutenir massivement une production.

 

La Commission a publié un rapport en novembre 2018 sur les protéines en Europe qui pourraient permettre d’offrir en partie une alternative. Certaines légumineuses (comme le pois, le lupin ou la luzerne) sont jugées très intéressantes tant pour leurs protéines que du point de vue environnemental. Elles captent en effet l’azote de l’air et permettent d’éviter de fertiliser le sol avec des intrants synthétiques. Mais pour qu’elles remplacent le soja importé du Brésil, c’est toute une filière de production et de transformation de ces produits-là qu’on devra créer.

 

L’agroécologie, futur « soft power » européen ?

 

« Il faudrait réduire la consommation de protéines animales (viande et lait), revoir en amont la filière pour réduire les cheptels et les adapter aux ressources du territoire local », estime Marie-Catherine Schulz-Vannaxay. « Nous avons besoin d’avoir des élevages qui soient dimensionnés de manière à être nourris par les terres environnantes, ces dernières absorbant leurs déjections en retour pour avoir un cycle équilibré. »

 

Autre atout de l’autonomie acquise avec l’agroécologie, être moins dépendant de pays tiers en cas de grave crise sanitaire, comme avec celle du Covid-19. Surtout, cette nouvelle étape dans les pratiques agronomiques pourrait apporter plus d’indépendance des filières et des agriculteurs vis-à-vis des multinationales qui fournissent les intrants.

 

Avec un modèle plus vertueux et durable, l’Europe aurait alors la possibilité d’imposer sa démarche à ses partenaires commerciaux. Un nouvel élément du soft power européen, cette capacité à faire bouger les lignes au niveau mondial, comme on l’a vu avec la réglementation générale sur la protection des données, la RGPD.

 

Partager cet article
Repost0
23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 06:00

Dans la cour de la Sorbonne à Paris, le 21 octobre.

Dans la cour de la Sorbonne à Paris, le 21 octobre. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE POUR « LE MONDE »

 

Emmanuel Macron a rendu hommage à ce prof fils de profs, qui croyait en la République, ainsi qu’à tous les maîtres et professeurs, appelant à considérer et à défendre tout le corps enseignant.

 

Un professeur, mercredi 21 octobre, a été honoré à la Sorbonne. Un prof discret et humble, prof de collège, prof de banlieue, passionné d’histoire, de géographie, de livres et de connaissances, le goût de la liberté et celui de la pédagogie chevillés au corps.

 

Un prof fils de profs, qui croyait en la République, en la laïcité, en l’éducation civique, dans les vertus du dialogue. Un professeur magnifique, assassiné vendredi 16 octobre par un islamiste pour avoir fait consciencieusement son métier. Un « héros tranquille », selon les mots du président de la République, Emmanuel Macron, qui n’aurait jamais imaginé recevoir un jour pareil hommage dans ce temple de savoir universel, ce lieu si symbolique des humanités et de la transmission.

 

Le silence s’est brusquement imposé et alors que la nuit avait envahi la cour, tout le monde s’est levé. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, le président de la République venait de remettre la Légion d’honneur et les palmes académiques à titre posthume à Samuel Paty, devant sa famille et sans la moindre caméra.

 

A 19 h 30 précises, le cercueil du professeur, porté par des gardes républicains, est entré dans l’enceinte, suivi de sa photo, crayon en main, visage expressif, tourné vers ses élèves dans une salle de classe. Et un air du groupe U2, One, a résonné dans la cour. Une chanson sur la force et la difficulté de l’amour, une chanson compliquée ; une chanson qu’aimait le professeur et qui finit ainsi : « Un sang, une vie, l’amour, il faut en payer le prix. Une vie avec l’autre, nos frères, nos sœurs, nous deux, nous ne faisons qu’un. Chacun doit soutenir l’autre, soutenir l’autre. Un. Un. »

Enfin, une élève de 14 ans a lu la lettre envoyée par Albert Camus à son ancien instituteur, Louis Germain, son maître à l’école communale de la rue Aumerat à Alger.

Cette lettre a été écrite le 19 novembre 1957, quelques jours après que l’écrivain a reçu le prix Nobel de littérature. Albert Camus l’a destinée à Louis Germain, son premier instituteur, à qui il souhaitait rendre un hommage appuyé.

 

19 novembre 1957

 

Cher Monsieur Germain,

 

J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler un peu de tout mon cœur.

 

On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous.

 

Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé.

 

Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève.

 

Je vous embrasse, de toutes mes forces.

 

Albert Camus

L’hommage au « héros tranquille » Samuel Paty et à tous les professeurs, qui « font des républicains » ICI

Par Annick Cojean

 

RÉCIT Emmanuel Macron a rendu hommage à ce prof fils de profs, qui croyait en la République, ainsi qu’à tous les maîtres et professeurs, appelant à considérer et à défendre tout le corps enseignant.

 

Un professeur, mercredi 21 octobre, a été honoré à la Sorbonne. Un prof discret et humble, prof de collège, prof de banlieue, passionné d’histoire, de géographie, de livres et de connaissances, le goût de la liberté et celui de la pédagogie chevillés au corps.

 

Un prof fils de profs, qui croyait en la République, en la laïcité, en l’éducation civique, dans les vertus du dialogue. Un professeur magnifique, assassiné vendredi 16 octobre par un islamiste pour avoir fait consciencieusement son métier. Un « héros tranquille », selon les mots du président de la République, Emmanuel Macron, qui n’aurait jamais imaginé recevoir un jour pareil hommage dans ce temple de savoir universel, ce lieu si symbolique des humanités et de la transmission.

 

La justesse de la cérémonie conçue par sa famille et le chef de l’Etat a semblé, un bref instant, rassembler et unir toute la communauté nationale. C’est en tout cas ce qu’a ressenti le public, environ 400 invités à l’intérieur de la cour pavée de la Sorbonne, et quelques centaines d’autres, massées devant l’édifice sous un écran géant.

 

Tout y contribuait : l’élégance, l’histoire et la solennité du lieu ; les textes, courts et puissants, lus par des proches ou des collègues de Samuel Paty ; le discours d’Emmanuel Macron, hommage vibrant aux maîtres, aux professeurs, à tout le corps enseignant, et engagement fougueux à les considérer, à les défendre, à les soutenir afin qu’ils continuent, selon l’expression de Jean Jaurès, de « faire », au sens de « former », des « républicains ».

 

« Rassembler la communauté des Français »

 

A gauche de la cour, une centaine d’élèves venus de nombreux établissements scolaires, dont celui de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), avaient pris place timidement, tandis qu’à droite se retrouvaient côte à côte, près des membres du gouvernement, anciens premiers ministres, députés, sénateurs, chefs de parti politique, représentants des cultes religieux, des syndicats d’enseignants, recteurs d’académie, présidents d’université, représentants d’associations d’aide aux victimes d’attentats, etc. « On a besoin de ces moments d’union, a dit François Hollande. Besoin d’instants solennels pour rassembler la communauté des Français, mobiliser la jeunesse, lui donner le sens de l’engagement citoyen. »

 

L’ancien chef du gouvernement Alain Juppé s’est félicité du choix du lieu de la cérémonie : « L’université, l’alma mater, le symbole des Lumières, le lieu de la transmission du savoir et surtout de l’apprentissage du libre arbitre. » Ancien ministre de l’éducation, Vincent Peillon a rappelé avoir été à l’origine des cours sur « la morale laïque », devenus l’enseignement moral et civique (EMC), et confié même s’être senti « une part de responsabilité dans ce qui s’est produit », Samuel Paty ayant montré les caricatures sulfureuses dans le cadre de ce cours. « Un programme pourtant modéré, responsable, raisonnable, fait justement pour unir les élèves », a estimé l’ancien professeur en jugeant « crucial qu’on protège davantage nos profs et qu’on pacifie la société autour d’eux ».

 

Mais le silence s’est brusquement imposé et alors que la nuit avait envahi la cour, tout le monde s’est levé. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, le président de la République venait de remettre la Légion d’honneur et les palmes académiques à titre posthume à Samuel Paty, devant sa famille et sans la moindre caméra.

 

A 19 h 30 précises, le cercueil du professeur, porté par des gardes républicains, est entré dans l’enceinte, suivi de sa photo, crayon en main, visage expressif, tourné vers ses élèves dans une salle de classe. Et un air du groupe U2, One, a résonné dans la cour. Une chanson sur la force et la difficulté de l’amour, une chanson compliquée ; une chanson qu’aimait le professeur et qui finit ainsi : « Un sang, une vie, l’amour, il faut en payer le prix. Une vie avec l’autre, nos frères, nos sœurs, nous deux, nous ne faisons qu’un. Chacun doit soutenir l’autre, soutenir l’autre. Un. Un. »

 

« L’innocent qu’on tue, je ne m’habitue pas »

 

Devant le cercueil déposé sur de fins tréteaux, un ami et collègue de Samuel Paty, Christophe Capuano, maître de conférences en histoire à Lyon, a alors lu d’une voix ardente un texte de Jean Jaurès – dont on oublie souvent qu’il fut professeur de philosophie – adressé « aux instituteurs et institutrices ». Une succession de « conseils » auxquels Samuel, a-t-il dit, a toujours été fidèle.

 

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits elle leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin, ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fermeté unie à la tendresse (…). » Et l’ami de lancer : « Adieu Samuel ! »

 

A son tour, une autre professeure, Marie Cuirot, s’est avancée vers l’estrade installée entre les statues massives de Victor Hugo et de Louis Pasteur. Et c’est avec force, rage, qu’elle a déclamé un court poème écrit par Gauvain Sers, chanteur creusois, lui-même fils d’un professeur de mathématiques, publié sur Twitter, au lendemain de la décapitation de Samuel Paty

 

« Paraît qu’on s’habitue, Quand l’infâme est légion, Tous ces hommes abattus, Pour les traits d’un crayon. Paraît qu’on s’habitue, A défendre à tout prix, Les trois mots qu’on a lus, Aux frontons des mairies. Paraît qu’on s’habitue, Quand on manque de savoir, Par chance, on a tous eu, Un professeur d’histoire (…) Paraît qu’on s’habitue, Aux horreurs qu’on vit là, Mais l’innocent qu’on tue, Je ne m’habitue pas. »

 

Une lettre de Camus à son ancien instituteur

 

Enfin, une élève de 14 ans a lu la lettre envoyée par Albert Camus à son ancien instituteur, Louis Germain, son maître à l’école communale de la rue Aumerat à Alger. Elle est datée du 19 novembre 1957, quelques jours après sa réception du prix Nobel de littérature, et elle est devenue virale, sur les réseaux sociaux, depuis la mort de Samuel Paty.

 

« Cher Monsieur Germain,

 

J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler un peu de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous
assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. »

 

D’un pas lent, Emmanuel Macron s’est alors dirigé vers le pupitre et a entamé un hommage vibrant à celui qu’il a constamment appelé « monsieur le professeur ».

 

Pas question, a-t-il dit, de parler ce soir des terroristes et des lâches qui ont commis ou permis l’attentat. « Non. Ce soir, je veux parler de votre fils, je veux parler de votre frère, de votre oncle, de celui que vous avez aimé, de ton père. Ce soir, je veux parler de votre collègue, de votre professeur tombé parce qu’il avait fait le choix d’enseigner, assassiné parce qu’il avait décidé d’apprendre à ses élèves à devenir citoyens. » Un de ces professeurs « qu’on n’oublie pas ». Le professeur dont rêvait Jean Jaurès. « Celui qui montre la grandeur de la pensée, enseigne le respect, donne à voir ce qu’est la civilisation. Celui qui s’était donné pour tâche de faire des républicains. » Tâche, a-t-il estimé, plus essentielle et plus actuelle que jamais et pour laquelle il faut redonner aux professeurs autorité, formation, considération, soutien et protection.

 

« Je voudrais que ma vie et ma mort servent à quelque chose », aurait dit un jour Samuel Paty. « Comme par prescience. » Alors, a demandé le président : pourquoi Samuel a-t-il été tué ? « Parce que les islamistes veulent notre futur et qu’ils savent qu’avec des héros tranquilles tels que lui, ils ne l’auront jamais. Eux séparent les fidèles des mécréants. Samuel Paty ne connaissait que des citoyens. Eux se repaissent de l’ignorance. Lui croyait dans le savoir. Eux cultivent la haine de l’autre. Lui voulait sans cesse en voir le visage, découvrir les richesses de l’altérité. » Samuel Paty, a-t-il dit, « est devenu vendredi le visage de la République, de notre volonté de briser les terroristes, de réduire les islamistes, de vivre comme une communauté de citoyens libres dans notre pays, le visage de notre détermination à comprendre, à apprendre, à continuer d’enseigner, à être libres, car nous continuerons, Professeur ! (…) Nous continuerons, oui, ce combat pour la liberté et pour la raison dont vous êtes désormais le visage parce que nous vous le devons, parce que nous nous le devons, parce qu’en France, Professeur, les Lumières ne s’éteignent jamais. »

 

« J’ai pris de la force, ce soir »

 

L’orchestre à cordes de la garde républicaine a alors joué La Marseillaise, chantée à l’extérieur par un public bouleversé, trop impatient d’applaudir le professeur, et même de l’applaudir à tout rompre, pour observer la minute de silence. A 20 h 15, les gardes républicains emportaient le cercueil, suivis de la famille de Samuel Paty et du président. Déclarée cas contact d’une personne contaminée au Covid-19, Brigitte Macron, ancienne professeure, avait dû renoncer à assister à la cérémonie.

 

Parmi les lycéens présents dans la cour, Enora, 17 ans, venue d’Orléans, s’est sentie galvanisée. « J’ai pris de la force, ce soir. Je vais me battre. Pour la tolérance. Pour le dialogue. Pour la liberté. Les islamistes ne voleront pas mon futur ! »

 

Raphaël, 17 ans, parisien, était complètement sous le choc. « Quel moment. Quelle gravité ! Je m’en souviendrai toute ma vie. Heureusement que ce discours nous donne un objectif, et même une mission. Car je vous avoue que je trouve l’horizon bien sombre, et l’humanité très stupide. » Il veut être chirurgien, parce qu’il adore la science. Et prof, quand il sera « vieux ». Prof de français ou de philo. Mais pourquoi donc quand il sera vieux ? « Parce que j’aime l’idée d’avoir successivement deux métiers, et deux vies. Et que si je risque d’être assassiné, il vaut mieux que ça m’arrive à un âge avancé… »

Partager cet article
Repost0
22 octobre 2020 4 22 /10 /octobre /2020 06:00
La SCIERIE récit anonyme « La scie, ce putain d'outil qui m'en fera tant baver pendant dix-huit mois. La lame, jamais fatigué, qui exige le travail de dix hommes pour la nourrir, pour la satisfaire »

Suis en avance, elle n’est jamais à l’heure c’est ce qui fait son charme, alors je pousse la porte de la librairie d’en face, je suis mon parcours habituel en zigzaguant entre les rayons, j’hume, j’effleure leur robe, je les retourne pour lire la 4e, je les ouvre, je lis.

 

Pour la Scierie la couverture a attiré mon œil, m’a séduit, sobre, dessin enfantin, numéroté 673368, et surprise estampillée récit anonyme.

 

J’ouvre :

 

 

J’achète.

 

Comme l’écrit sur le site Babelio un critique fanfanouche24   09 janvier 2014

 

« J'ai lu ce texte en une soirée, happée par la tension extrême du récit… »

 

Sa référence au film de Robert Enrico (1965) « Les grandes gueules », avec Bourvil, Lino Ventura… que je venais juste de revoir sur une chaîne du câble m’a plu.

 

Les Grandes gueules - film 1965 - AlloCiné

 

« Ce monde d'hommes, dans cet univers particulier des marchands de bois, des scieries, des bûcherons, ...une violence entre les hommes liée à la dureté du travail…On retrouve à des niveaux différents, une âpreté terrible, approchante… »

 

Les grandes gueules film complet - Bourvil- Ventura- Constantin | Films  complets, Bourvil, Film

 

Je lui laisse donc la plume :

 

« Il s'agit d'un véritable Ovni littéraire...

 

Un récit authentique sans fioriture… qui dit la violence d'un certain monde du travail, celui des scieries, des travaux de force en plein air, dans des conditions très éprouvantes, les « vacheries » que se font les ouvriers entre eux, alors que le travail est dangereux, et que les tâches nécessitent une solidarité vitale… - La scie, ce putain d'outil qui m'en fera tant baver pendant dix-huit mois. La lame, jamais fatigué, qui exige le travail de dix hommes pour la nourrir, pour la satisfaire- (…)

 

Cette vision de la rencontre de la lame et du bois, je ne l'oublierai jamais. Elle est d'un intérêt toujours renouvelé. Cette rencontre s'appelle – l'attaque-. Dans une scierie, tout le monde regarde l'attaque, le profane comme le vieux scieur qui, le front plissé, souffre avec sa scie, comme l'affûteur qui devine, rien qu'au bruit, si la lame coupe ou non.- (…)

 

Ce n'est pas pour rien qu'on appelle la scierie le bagne. Sortir de là-dedans, c'est une référence. Le gars qui a tenu le coup-là-dedans le tiendra partout, il porte la couronne des increvables. Mais cette couronne, il faut la gagner, il faut la payer, et elle se paye cher. (p.78)

 

Les descriptions du travail des gars à la scierie, par tous les temps, sont tellement « parlantes »et intenses… que nous, lecteurs, entendons les bruits infernaux de la scierie, des lames, des jurons des gars, souffrons avec ces hommes rudes, teigneux… mais aussi parfois tout simplement vulnérables comme des gosses. – Des fois, nous avons des accès de cafard qui se manifestent par des crises de rage ou d'abattement. Il ne reste alors, dans la pauvre cabane perdue dans la tempête et dans les bois, que deux grands gosses qui se serrent près du mauvais poêle- (p.99)

 

-Il m'entraîne et passe la main sur mes cheveux poissés et emmêlés. J'en pleure de plus belle. Il n'y a rien de tel que les brutes quand ils essaient d'être doux. C'est maladroit, gauche, empressé, en somme très sympathique et très marrant. (…) J'ai envie d‘être dorloté, tout simplement. Il est beau, le dur, le bûcheron ! Tout ce qui l'intéresserait, pour le moment, serait d'avoir une femme, pour se cacher la tête dans ses jupes. (p.107)

 

La suite ICI

Les Grandes gueules (1965)

Coup de cœur littérature française par L'équipe du Bateau Livre (Libraire)

ICI

Drôle de texte que ce petit opus anonyme, préfacé par Pierre Gripari, qui déclare que la lecture de "La Scierie" lui a permis de trouver son propre style. D’ailleurs selon les rumeurs, l’auteur ne serait autre que son propre frère… Publié une première fois 20 ans après écriture, on doit aux éditions Héros-Limite la remise en avant de cet ouvrage des années 50, qui vient de décrocher le prix Mémorable décerné par les librairies Initiales.

 

Un jeune homme d’origine bourgeoise se retrouve obligé de travailler car il a échoué à ses examens et ne sera pas appelé pour le service militaire avant deux ans. Plutôt que d’exercer un métier qui correspondrait à son milieu, il va chercher à se confronter au monde des travailleurs manuels, et c’est dans une scierie qu’il échouera. Attendu au tournant – les hommes ne se font pas de cadeaux dans le métier – il démontre un talent et surtout une ardeur au travail qui lui vaut rapidement le respect de la communauté. Mais jusqu’où peut-on repousser ses limites ?

 

Si "La Scierie" transpire la sueur, l’odeur des copeaux de bois, la brutalité des machines et des hommes qui les manipulent, l’ensemble dégage une grande poésie, qui charmera même ceux que le sujet n’attire pas de prime abord !

Scierie à grand cadre de Bellecombe en Bauges - Lo Praz CondusScierie à l'ancienne - notreHistoire.chLes scieries hydrauliques vosgiennes

https://cdn-s-www.vosgesmatin.fr/images/84F355A7-F79A-49B5-A189-B40C8B5423B6/NW_detail_M/title-1595579343.jpg

 

Partager cet article
Repost0
21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 06:00
Samuel Paty Conflans-Sainte-Honorine « Parfois on est sans voix. Ce n’est pas pour autant qu’on doit parler sans discontinuer pour essayer de démontrer qu’on existe.  Se taire fait moins de bruit. Se taire est un hommage. » Régis Jauffret

Conflans-Sainte-Honorine, ça résonne en moi !

 

Longtemps nous y sommes allés nous réunir, en séminaire de cabinet, dans une grande bâtisse, la MJC des Terrasses je crois, notre Ministre en était le maire. Michel Rocard fut maire de Conflans de 1977 à 1994, puis conseiller municipal de 1994 à 2001.

 

C’était le dernier cours de la journée, le dernier avant les vacances scolaires de la Toussaint aussi. Il était 14 heures, vendredi 16 octobre, lorsque Samia (le prénom a été modifié), 12 ans, a dit au revoir à son professeur d’histoire-géographie. « Bonnes vacances, monsieur ! », lui a-t-elle lancé avant de quitter l’enceinte du collège du Bois-d’Aulne, dans le quartier tranquille de Chennevières, à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines. Trois heures plus tard, l’enseignant de 47 ans, Samuel Paty, était retrouvé décapité en pleine rue, à trois cents mètres seulement de l’établissement scolaire, « sauvagement attaqué alors qu’il rentrait probablement chez lui à pied », commente un policier posté aux abords de la scène de crime.

 

C’est ici, au cœur d’un dédale de ruelles bordées de pavillons proprets aux haies bien taillées, au coin des rues du Buisson-Moineau et de la Haute-Borne, qui marque la frontière entre les communes de Conflans et Eragny, entre les Yvelines et le Val-d’Oise, que le drame s’est déroulé. Le témoin qui a prévenu les forces de l’ordre a d’abord cru que « la victime était un mannequin tellement la scène était surréaliste de violence », témoigne un policier.

 

L’horreur, la sidération, le chagrin qui serre le cœur, brouille les yeux, fait surgir l’instinct de vengeance, face à cette sauvagerie, cette barbarie, loin de celles et ceux qui, sur ces foutus réseaux sociaux, s’épandaient, se répandaient, comme Régis Jauffret je suis resté sans voix, me suis tu, oui « se taire est un hommage », le début du deuil.

 

J’ai exercé, et aimé, le métier de professeur tout au long de ma vie professionnelle, en 6e, 5e, 4e au CEG de Pouzauges comme prof à mi-temps pour payer mes études, puis en 2e, 1er, Terminales, BTS à l’école d’agriculture des Établières pendant l’écriture de ma thèse de doctorat, enfin pendant 3 ans à l’Université de Nantes comme prof associé auprès des 3e cycle.

 

Transmettre, expliquer, intéresser, quel beau métier ! Ce fut mon oxygène, et le souvenir de mes gamines, gamins de 6e m’offrant pour mon départ les très vieilles chansons de France, 33 tours de Guy Béart, reste l’un des meilleurs (dans mon portefeuille, outre l’histoire-géographie, j’assurais le cours de musique et de dessin)

 

Guy Béart - Vive La Rose - Les Très Vieilles Chansons De France (1966,  Vinyl) | Discogs

 

Je ne suis pas allé brandir une pancarte place de la République, certains sans honte n’y avaient pas leur place, l’immense majorité partageait mon profond chagrin.

Partager cet article
Repost0
20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 06:00
L’ami JC Ribaut, architecte, m’attribue les propos de Pierre Lamalattie sur la flèche de Notre-Dame et Viollet-le-Duc et me transmets les écrits au vitriol d’un certain Syrus

On ne prête qu’aux riches, je ne suis guère expert en architecture contrairement à PAX, et ma chronique  du 16 juillet 2019 :

 

Paul Claudel rencontra Dieu à N-D de Paris moi, plus modestement, j’ai croisé sur 1 trottoir de Paris Pierre Lamalattie et je lui ai demandé de m’éclairer sur la restauration de Notre-Dame. ICI 

 

N’étais pas de mon cru mais de celui de Pierre Lamalattie, un gus très réactionnaire que j’avais eu comme interlocuteur au temps où j’étais directeur de cabinet.

 

Donc notre Jean-Claude Ribaut, architecte de formation avant de s’intéresser aux casseroles, peu adepte des réseaux sociaux découvre avec retard cette fameuse chronique et me met en lien avec un écrit d’un certain Syrus, pseudo emprunté, semble-t-il, à un poète du 1er siècle avant notre ère publié dans Chroniques d’Architecture :

 

Viollet-le-Duc

 

Notre-Dame : la flèche empoisonnée de Viollet-le-Duc

1 SEPTEMBRE 2020

 

1 SEPTEMBRE 2020

 

Reconstruire la flèche de Notre-Dame à l’identique n’est pas la solution de facilité à laquelle a fini par se ranger le président de la République en juillet 2020. Faut-il en effet re-boulonner Viollet-le-Duc, raciste en diable ? Qu’en pense le CRAN ?

 

Début juillet 2020, on apprenait qu’à la suite d’une réunion de la Commission Nationale du Patrimoine et de l’Architecture, l’Élysée avait « acquis la conviction » (lire : avait changé d’avis) qu’il fallait restaurer la cathédrale à l’identique et allait même jusqu’à préciser : « le président a fait confiance aux experts et pré-approuvé dans les grandes lignes le projet présenté par l’architecte en chef (Philippe Villeneuve) qui prévoit de reconstruire la flèche à l’identique ». Exit donc, le concours d’architecture envisagé un temps pour faire entrer Notre-Dame dans la modernité (sic). Même Jean Nouvel approuve aussitôt par une tribune dans Le Monde.

 

L’architecte en chef, Philippe Villeneuve, partisan déclaré de la solution retenue, s’est habilement gardé de tout triomphalisme, alors même que devant la Commission des Affaires Culturelles de l’Assemblée Nationale, le 13 novembre dernier, le général Jean-Louis Georgelin, représentant spécial d’Emmanuel Macron, favorable, comme le président à l’époque, à un geste architectural contemporain, avait lâché la flèche du Parthe – chacun sa flèche ! –  contre l’architecte en chef, l’invitant sans ménagement à « fermer sa gueule ! »

 

Désavoué par le président, Georgelin allait-il démissionner ou, à son tour, fermer sa gueule, selon la jurisprudence Chevènement de 1991 ? Que nenni, il publiait dans la soirée du 9 juillet un communiqué approuvant docilement le choix de l’Élysée : « Je suis heureux que les Français, les pèlerins et les visiteurs du monde entier puissent retrouver la cathédrale qu’ils aiment ». Entre le sabre et le goupillon, le bouillant général choisissait l’aspersoir pour son homélie à l’eau bénite. Car il faut préciser, malgré ses discours de matamore, que le général Georgelin est oblat chez les bénédictins et membre de l’Académie catholique de France ! On songe au personnage de la Grande Duchesse de Gérolstein d’Offenbach, qui se présente bombant le torse, avec un air martial : « Et pif paf pouf, je suis le général Boum Boum ». Quelle rigolade !

 

La suite ICI

 

Partager cet article
Repost0
19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 06:00

 

Si l’on ne m’avait pas offert À la merci du désir Last Notes from Home, publié par Monsieur Toussaint Louverture, en me la jouant à la Frederick Exley, l’auteur sarcastique et alcoolisé, je me suis dit, dans ma petite Ford d’intérieur, que je l’aurais acheté rien que pour la recherche extrême de son « packaging », couverture et 4e de couverture.

 

 

C’est de la sobriété raffinée, du naturel étudié, élégant, minimaliste, extrémiste, marque de fabrique d’un éditeur bordelais, à rebours de « l'incontinence éditoriale » actuelle. « Moi, je serais plutôt dans le tantrisme éditorial », Dominique Bordes. Il sort rarement plus de trois titres par an, dont beaucoup d'Américains inconnus. ICI 

 

 

 

Démonstration par l’image :

 

 

La production littéraire de Frederick Exley se résume à seulement trois romans:

 

  • Le Dernier stade de la soif (1968)

 

  • Pages from a Cold Island (1975)

 

 

  • Last Notes From Home (1988),

 

… et suffisamment d’articles de presse pour remplir un petit volume. Aucun de ces romans ne fut une réussite commerciale, et seul Le Dernier stade de la soif eut un succès digne d’être remarqué. Cette œuvre de qualité s’attira quelques lecteurs dévoués, elle fut lue et appréciée par des étudiants et des auteurs prometteurs, le phénomène est donc comparable à celui que connut le roman L'attrape Cœur de J.D. Salinger dans les années 1950.

 

« Exley mourut à Alexandra Bay le 17 Juin 1992 à la suite d’une attaque cardiaque. L’ensemble de son œuvre est toujours en attente de la critique approfondie qu’elle mérite. A ce jour, il n’existe aucun livre qui y soit consacré, ni aucune étude biographique, et peu d’essais sur le sujet ont vu le jour. Certains critiques considèrent Le Dernier stade de la soif comme étant le seul véritable succès d’Exley. D’autres trouvent dans toutes ses œuvres un jugement pertinent et approfondi de la culture américaine, une originalité stylistique, et un courage et une passion qui font de lui un grand écrivain. Larry McMurtry disait d’Exley qu’il était, « bien que plus brutal, une sorte de Dante américain. » 

 

 

Lire ICI

L A   V I E
D E   F R E D E R I C K   E X L E Y
C O U R T E   E T   E F F I C A C E
B I O G R A P H I E

J’ai donc découvert Exley en le prenant par son « dernier bout », soit le 3e volet de son unique triptyque et non son dard omniprésent*, et, une fois entré dans son dispositif narratif, « qui relie fiction et autobiographie, son écriture repose sur le mode de la confession », je n’ai pas été déçu et j’ai lu À la merci du désir Last Notes from Home à un rythme soutenu

 

* « Côté cul, ça ne débandera pas. Dialogue entre un barman et une serveuse, à Hawaï : «Dis-donc, je donnerais bien un mois de salaire pour dix minutes avec ça ! - Dix minutes avec ça te coûterait bien plus qu’un mois de salaire.» Quant au narrateur, il a un «petit jeu visant, à terme, à séparer Miss Robin Glenn de sa petite culotte». Ça va se faire. »

 

 

Page 293-294 Ex s’adressa à Alissa sa psy :

 

« Écoutes-moi bien, Alissa : la seule chose à peu près exacte que Robin avait retenue de toute l’histoire, c’est ce que portait la fille, et la fait que, ma génération ne connaissant pas la pilule, il y avait une peur panique de tomber ou de mettre enceinte, et par triples sauts temporels successifs, elle avait transposé cette anecdote aussi ridicule que cocasse…

 

(Ndlr. Faire ce que je voulais avec elle – une condisciple qui jamais ne m’avait jusque-là témoigné le moindre intérêt – se réduisait finalement (oh extase !), à l’embrasser, à jouer à touche-pipi (et encore, sans même pouvoir lui enlever sa culotte) et à me faire branler. Au cours de ce dernier exercice, elle me demande si j’ai un mouchoir, je dis non, elle file dans la cuisine, revient avec un torchon à vaisselle encore humide, et pendant que je décharge là-dedans, elle le laisse bien par-dessus, ses doigts étranglant mon gland et garde la tête tournée, tout en émettant des beurk et en répétant « dégueu, dégeu, dégue, beurk !... » )

 

une ou deux générations plus tard, à sa propre adolescence, bien plus « avertie ». Alors Robin commençait par me tailler une pipe, de façon à pouvoir garder sa tenue de teenager années quarante ; puis je soulevais sa jupe plissée gris acier, lui ôtais sa culotte, lui faisais un cunnilingus, après quoi elle me faisait à nouveau bander avec sa bouche, et comme par hasard, à dix-sept ens, elle avait sous la main un préservatif strié et un tube de lubrifiant (merde, moi je n’ai jamais entendu parler de lubrifiant avant mes quarante ans, par un ami pédé, un comédien que j’admirais beaucoup), et je la sodomisais pour éviter tout risque de grossesse, tout cela, bordel, étant censé se passer à Watertown, dans les années quarante. Écoutes-moi, Al, moi, vu l’âge que j’ai, jamais eu le cran d’aller voir de mes yeux ce qu’il y avait au milieu d’une paire de cuisses avant l’âge de vingt-cinq ans, jamais je n’ai fait de cunnilingus avant toi, et j’en avais alors vingt-huit, toi dix-sept et plus belle que jamais, sans vouloir te vexer, car aujourd’hui tu es bien plus belle, mais pas de la même façon. Et donc là, sur un lit, allongé nu auprès d’une Robin habillée, car elle avait quand même suffisamment d’imagination pour ne pas me demander, Dieu merci, que je sois moi-même accoutré comme je pouvais l’être à l’époque au lycée, elle commençait à me sucer, car jamais, vraiment jamais elle n’avait pu savoir cette simple vérité : sucé, je l’avais beaucoup été quand j’étais au lycée. Mais c’est là une autre histoire, une histoire qui ne parle pas à des givrées comme Robin, car dans cette histoire-là se mêle une tristesse incommensurable, un chagrin si profond qu’il réside dans ces noires abysses où se tapissent la malédiction de la vie, une bonne dose d’humour noir inévitable et une culpabilité si terrible que, même après toutes ces années, je ne suis pas capable de la regarder en face. »

 

Ceci est un échantillon représentatif  d’À la merci du désir/Last Notes from Home de Frederick Exley, qui pourra pour certains jouer le rôle de répulsif, pour d’autres d’hameçonnage, mes goûts, contrairement à ce que pensent les critiques du vin, ne sont que les miens et libre à chacun d’en l’usage qui lui semble opportun.

 

Comme il l’écrit dans Last Notes From Home, Exley est outré par le fait que l’Amérique soit devenue « un spectacle obscène », mais il réalise qu’il doit se confronter à la réalité de cette Amérique, quoi qu’il lui en coûte, et quoi qu’il en coûte à ses personnages. Pour quelques lecteurs, son succès tient à la critique qu’il fait de l’Amérique contemporaine, mais sa véritable force réside dans l’analyse impitoyable qu’il fait de lui-même, dans un style à la fois drôle et émouvant, et dans les portraits à la loupe des personnages que l’on croise au fil d’incidents riches de détails. Tous ces éléments constituent une voie formidable et unique dans la littérature américaine contemporaine.

 

Pourquoi le lire ?

 

« Parce qu'au fond heureusement qu'Exley ne reçut pas (ou ne crut pas recevoir) de son vivant la gloire qu'il méritait. On n'aurait pas eu droit au côté face de sa déprime abyssale et féconde. Parce que c'est rare, une dépression ambitieuse. Parce que le dégoût d'Exley, pour lui et l'univers, est largement partagé par le lecteur, et qu'on en est fou quand même. Parce que cette lecture défoule. Et parce que bien sûr qu'il faut vivre mal pour écrire bien. »

 

Le Dernier Stade de la soif", l'autobiographie cultissime du freak  Frederick Exley

 

Je vous propose l’excellent critique de Mathieu Lindon17 janvier 2020  dans Libération

 

FREDERICK EXLEY, ENTRE L’ENVIE ET LA MORT ICI 

Ça commence dans un avion vers Hawaï où le narrateur, qui s’appelle Frederick Exley comme l’auteur - lequel est né en 1929 et mort en 1992 et a publié deux volumes de «mémoires fictifs» avant celui-ci, le Dernier stade de la soif et A l’épreuve de la faim -, se retrouve coincé entre une hôtesse dont ce n’est rien de dire qu’elle est sexy et un Irlandais dont ce n’est rien de dire qu’il est ivre. Le sexe, l’alcool et les diverses déchéances qu’ils peuvent susciter sont au cœur d’A la merci du désir dont l’harlequinesque titre français est moins bien trouvé que les précédents de la trilogie (le titre original est Last Notes from Home).

 

Le narrateur fait le voyage des Etats-Unis pour assister aux derniers instants de son frère mourant (dont l’une des dernières phrases fut pour savoir «s’il y a quelqu’un qui a déjà dit à Dustin Hoffman qu’il en fait des tonnes»), frère aîné qu’il surnomme «le Général» quoiqu’il ne soit que colonel. Leur proximité fut fluctuante : «Il y avait des jours où je me demandais vraiment comment on avait pu sortir du ventre de la même bonne femme à trois ans d’intervalle.» C’était comme si, estime le narrateur à propos de la verve de son intarissable voisin avec une jambe dans le plâtre qui ne lésine pas sur les termes impolitiquement corrects, lui-même avait obtenu une audience du pape «et que ce dernier avait passé les cinq minutes allouées à me faire l’éloge de tous les avantages pour la santé (bonnes joues rouges, tranquillité d’esprit, sérénité) d’une participation régulière à des partouzes effrénées.» Côté cul, ça ne débandera pas. Dialogue entre un barman et une serveuse, à Hawaï : «Dis-donc, je donnerais bien un mois de salaire pour dix minutes avec ça ! - Dix minutes avec ça te coûterait bien plus qu’un mois de salaire.» Quant au narrateur, il a un «petit jeu visant, à terme, à séparer Miss Robin Glenn de sa petite culotte». Ça va se faire.

 

Partager cet article
Repost0
18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 07:00

Oui, on s'occupait d'hygiène sous Louis XIV

Depuis quelque temps sur mon « immense et incomparable blog » la mouche du coche a un contradicteur qui se plaît, comme à Roland – la terre rouge pilée de la porte d’Auteuil – à lui renvoyer la balle de ses commentaires, parfois en un revers le long de la ligne qui lui donne le point.

 

Ainsi sur la chronique : Louis XIV « le roi sans dents », le père Hollande fut un incompris, il condamnait les excès de sucre des Grands ! ICI   l’éminent PAX commentait : « Ils devaient également puer du bec tous ces braves gens. Quand on sait qu’on ne se lavait pas beaucoup non plus et que, à part quelques chaises percées, on se soulageait n’importe où, le monde du « beau linge » devait schlinger pas mal. »

 

Ce à quoi l’impertinent Pierre lui répondait :

 

« Pas mal de légendes urbaines courent cependant sur l'hygiène à Versailles au temps de Louis XIV. Rappelons que Versailles est à la pointe de la technologie mondiale du moment. Quelques éléments ci-après » :

 

Hygiène à Versailles : bain, dentifrice et chaise percée !

18 mars 2017 /

 

Une légende persistante veut que Louis XIV n’ait pris qu’un seul bain au cours de sa vie… De nos jours, la Cour du Roi-Soleil est particulièrement décriée pour son hygiène déplorable. Il est vrai qu’au Moyen-Âge, on se lave beaucoup plus souvent que sous l’Ancien-Régime, époque qui semble afficher une régression dans ce domaine. Mais les courtisans de Versailles sont loin d’être ces monstres de saleté, ces personnages crasseux et emperruqués qui se soulagent dans les couloirs et se parfument à l’excès dans le seul but de camoufler leurs odeurs corporelles.

 

L’eau et la propreté

 

Contrairement à une idée reçue, Versailles dispose d’arrivées d’eau courante dès le règne de Louis XIII, alors que le château n’est encore qu’un modeste relais de chasse. Pour son palais des merveilles, Louis XIV exige tout ce qui est à la pointe de la technologie, y compris en terme d’installations d’hygiène. Il dépense des fortunes colossales pour faire arriver l’eau jusqu’au château : l’eau pour le parc et ses innombrables fontaines, mais aussi pour les usages quotidiens, la nourriture et les ablutions. Le Roi n’oublie pas non plus sa capitale, puisque dans les années 1680/1685, il fait installer onze fontaines permettant aux habitants d’accéder à ce que l’on appelle alors l’eau « bonne à boire ».

 

Rappelons tout de même qu’à l’époque louis-quatorzienne, la peur de l’eau est très présente : on trouve de nombreux traités mettant en garde contre l’eau qui, en dilatant les pores, pourrait pénétrer à l’intérieur de la peau, contaminer les organes et transmettre des maladies… On préfère donc la toilette sèche : Louis XIV est frotté régulièrement avec une serviette parfumée imbibée d’alcool, qu’un courtisan lui présente religieusement au petit lever et au petit coucher.

 

En outre, la propreté n’a pas la même signification qu’aujourd’hui. Elle est alors plus proche de la notion de netteté : une apparence propre qui montre que l’on respecte son entourage, un visage, des mains et des pieds impeccables.

 

Ce qui nous semble peu « hygiénique » de nos jours se veut pourtant à cette époque le must de la bienséance : le monarque et ses courtisans changent de chemise jusqu’à cinq fois dans la journée ! Le peuple, qui ne peut pas se payer ce luxe, se lave donc plus souvent que les courtisans…

 

On se lave en revanche minutieusement les dents et la bouche : la bonne haleine est un signe de beauté ! Louis XIV par exemple se frotte régulièrement les dents avec un mélange astringent qui est en fait l’ancêtre du dentifrice : racines de bois de rose, de cyprès, du romarin ou du myrte, associés à des pâtes à base d’opium parfumées de plantes aromatiques telles que l’anis, la cannelle, le thym ou la menthe… Certains courtisans persistent cependant à se laver les dents avec du tabac (que l’on croit bourré de vertus désinfectantes !) ou avec de l’essence d’urine, ainsi que le conseille Mme de Sévigné à sa fille… On retiendra la méthode de Louis XIV !

 

La suite ICI

 

 

 

Capture d’écran 2015-12-11 à 12.27.49

Louis XIV et la propreté: une sale affaire ? ICI 

 

« Louis XIV ne se lavait pas », « les rois de France cachaient leur odeur sous le parfum »,… Dans l’imaginaire collectif, la monarchie française sent le soufre. Stanis Perez, historien spécialiste de l’hygiène à la cour nous aide à démêler le vrai du faux.

Quel aspect et quelle odeur avait le château de Versailles sous le règne de Louis XIV ?Le parfumeur de la cour

Quel aspect et quelle odeur avait le château de Versailles sous le règne de Louis XIV ? ICI
Partager cet article
Repost0
18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 06:00

Sacres et sacrifices » à la Cité de la musique

Le sacrifice d'Abraham Rembrandt © DR

Sommités dans leurs domaines, Jacqueline Chabbi, historienne de l’islam, et Thomas Römer, spécialiste de l’Ancien Testament, publient une réflexion conjointe sur la Bible et le Coran. Et enjoignent de ne pas confondre sacré et histoire.

Jacqueline Chabbi et Thomas Römer : « Prenons garde à ne pas fantasmer les origines des religions » ICI

Propos recueillis par Virginie Larousse Publié le 27 septembre 2020

 

L’une exhume dans le texte coranique les traces de ce qu’a pu être la société qui l’a vu naître, l’autre scrute l’Ancien Testament dans les moindres détails, derrière les murs du prestigieux Collège de FranceJacqueline Chabbi et Thomas Römer se sont retrouvés, à l’initiative de l’éditeur Jean-Louis Schlegel, pour dialoguer sur leurs recherches respectives dans un livre intitulé Dieu de la Bible, Dieu du Coran*.

 

De leurs savantes conversations, une évidence s’impose : Bible et Coran sont l’un et l’autre des récits construits pour asseoir une idéologie, une organisation sociale ou politique – ce qui n’enlève rien à leur dimension religieuse. Une approche salutaire, qui vient bousculer les certitudes de tous les fanatiques d’une lecture littérale de la Bible et du Coran, autant qu’elle invite à oser un enseignement des religions digne de ce nom – qui privilégierait l’histoire critique et non la légende dorée.

 

- A notre époque, où les chercheurs ont tendance à être de plus en plus spécialisés dans leurs domaines respectifs, qu’est-ce qui vous a donné envie d’entamer ce dialogue ?

 

Thomas Römer : Nous nous connaissons depuis longtemps, et Jacqueline Chabbi intervient régulièrement dans les colloques que j’organise au Collège de France, où j’aime développer une veine comparatiste et interdisciplinaire. Il est vrai que les gens sont de plus en plus spécialisés, mais on voit tout de même que l’interdisciplinarité est nécessaire. Par ailleurs, nous sommes tous les deux auteurs, entre autres, aux Editions du Seuil. Aussi, quand les éditeurs Jean-Louis Schlegel et Elsa Rosenberger nous ont proposé ce dialogue, nous avons tout de suite accepté.

 

Jacqueline Chabbi : Je crois que ce qui nous unit, c’est notre méthode : l’histoire critique. Alors que cette dernière est très avancée dans les études bibliques, c’est une véritable catastrophe chez les musulmans, qui se bornent pour la plupart à faire de l’histoire sacrée.

 

« Je crois que ce qui nous unit, c’est notre méthode : l’histoire critique »

 

- De manière générale, les personnes qui s’investissent dans le dialogue interreligieux ont tendance à insister sur ce qui rapproche les traditions dites abrahamiques, plus que sur ce qui les sépare. Voyez-vous le judaïsme et l’islam comme les deux faces d’une même pièce, ou jugez-vous les différences plus profondes ?

 

T. R. : Beaucoup tombent dans la tendance à tout mettre sur le même niveau : tout se vaut, les religions abrahamiques sont issues d’un même fonds, etc. Ce livre entend montrer que les choses sont un peu plus compliquées. Evidemment, on peut comparer. Mais dire « c’est la même chose, nous descendons tous d’Abraham », est caricatural.

 

On ne peut pas se contenter de faire une lignée des trois religions : le judaïsme aurait donné naissance au christianisme, duquel serait né à son tour l’islam – manière de voir très fréquente chez les musulmans et les chrétiens. Oui, il y a des influences. Mais si on veut vraiment dialoguer, il faut être en mesure d’entendre les spécificités propres à chacune des traditions. En les gommant, on pense aider à la concorde, alors que cela s’avère contre-productif.

 

Prenons garde, aussi, à ne pas fantasmer les origines : dans le judaïsme, le Talmud est d’une certaine manière plus important que la Torah. Souvent, les gens sont trop centrés sur les écrits fondateurs, alors que la tradition est tout aussi importante. D’ailleurs, aujourd’hui, on voit bien que le judaïsme, le christianisme et l’islam ne sont l’émanation directe ni de la Bible ni du Coran.

 

Dieu de la Bible et Dieu du Coran ont en commun d’être des dieux « uniques », c’est pourquoi on parle de « monothéisme ». A-t-on raison de recourir à ce mot pour caractériser ces deux religions ?

 

T. R. : Pour la Bible, le terme est biaisé, car le texte garde des traces de conceptions polythéistes, avec, par exemple, des références à Yahvé comme le fils du dieu levantin El, de Yahvé dans une cour céleste, ou accompagné d’une parèdre – c’est-à-dire d’une déesse qui lui était associée. Durant et après l’Exil, les Judéens qui se trouvent à Babylone, dès le VIe siècle avant notre ère, commencent à produire une réflexion qu’on pourrait qualifier de monothéiste, mais ce concept est anachronique : dans la Torah, on ne parle ni de polythéisme ni de monothéisme, on parle des autres dieux qu’il ne faut pas suivre.

 

« Dire “c’est la même chose, nous descendons tous d’Abraham”, est caricatural »

 

La Bible étant une collection de textes qui s’étalent sur sept ou huit siècles, les choses évoluent. Ils présentent souvent Yahvé à l’image du grand roi assyrien, celui-là même qui a asservi les royaumes de Juda et d’Israël au VIIIe siècle avant J.-C. Les Assyriens, si décriés dans la Bible, servent pourtant de modèle au discours religieux sur le dieu d’Israël : c’est ce qu’on appelle la compensation ou la « contre-histoire » – on récupère le discours de l’oppresseur et on se l’approprie.

 

Quoi qu’il en soit, parler de manière rapide de monothéisme n’est pas vraiment pertinent. Ce vocabulaire est en fait hérité des Lumières, époque à laquelle s’est développée l’idée d’un évolutionnisme religieux : l’humanité serait passée du polythéisme à l’hénothéisme [forme particulière de polythéisme, dans laquelle un dieu joue un rôle prédominant par rapport aux autres, sans toutefois exclure ces derniers], puis au monothéisme, avec l’idée que le monothéisme serait l’aboutissement de la pensée religieuse – avant de préparer la sortie de l’homme de la religion.

 

J. C. : Les choses sont totalement différentes en islam. Dans l’imaginaire tribal préislamique, des puissances masculines cohabitaient avec des puissances féminines. Les puissances masculines étaient liées à la fécondation : l’eau, la Lune et sa lumière froide étaient associées au masculin, contrairement au soleil et à tout ce qui est chaud, perçus comme des principes féminins, qui demeurent stériles sans la fécondation du principe opposé.

 

Or, La Mecque n’est pas une oasis ; elle ne vit que grâce à un point d’eau qui abrite un dieu masculin. Les Mecquois étaient obligés d’aller s’approvisionner à plusieurs jours de marche, dans la montagne de Taëf, à dos de chameau, et avaient donc besoin de protections extérieures. C’est pourquoi il y avait également, sur chacune des pistes, des déesses vues comme liées à ces espaces de chaleur.

 

« Judaïsme et islam sont marqués par une vision utilitaire du divin, alors qu’il y a chez les chrétiens une approche beaucoup plus mystique »

 

On ne peut pas être plus pragmatique qu’un homme dans le désert, ancré dans un régime de survie : le ou les dieux doivent être utiles. Pourtant, dès le départ, le Coran dit qu’il ne faut désormais rendre un culte qu’au seul dieu du point d’eau, lequel sécurise aussi les pistes. Comment comprendre ce changement ? On sait que Mahomet était orphelin, donc un homme sans père, et qu’il n’a pas non plus eu de fils ayant atteint l’âge adulte, ce qui constituait un handicap dans une société de tribu. Sur le plan psychologique, faut-il voir dans cette mise en avant du dieu du point d’eau une volonté de valoriser le masculin qui lui faisait défaut ?

 

Selon vous, qu’est-ce qui, fondamentalement, rapproche le judaïsme et l’islam dans leur conception du divin ?

 

T. R. : Judaïsme et islam sont l’un et l’autre marqués par une vision utilitaire du divin, alors qu’il y a chez les chrétiens une approche beaucoup plus mystique, plus théologique, dans un sens spéculatif, avec cette obsession de l’après-mort, de l’enfer, du paradis… Bien sûr, il y a aussi des courants mystiques dans l’islam et le judaïsme, mais on y trouve fortement cette idée que la religion doit nous enseigner comment vivre ici et maintenant, avec par exemple les 613 commandements de la Torah qu’il faut interpréter et respecter. Ces traditions ont développé un rapport fondamental à la Loi, qui permet de mener une bonne vie.

 

Et qu’est-ce qui les sépare fondamentalement ?

 

J. C. et T. R. : Finalement pas grand-chose. Judaïsme et islam partagent un certain nombre de figures fondatrices, comme Moïse, Abraham – même si elles sont interprétées différemment –, une ritualité commune.

 

J. C. : Néanmoins, la genèse du judaïsme est très différente de celle de l’islam. Si le premier est devenu une religion au terme d’un processus très long, pour l’islam, cela s’est fait sur un laps de temps extrêmement court. On est passé d’un type de société à un autre très rapidement, de la tribu à l’empire. De ce fait, cela peut donner à penser que tout s’est fait dans la continuité, alors qu’il y a eu une série de ruptures majeures. In fine, cela conduit à sacraliser le Prophète comme figure fondatrice.

 

Or, si cet homme de tribu a eu une inspiration et a réussi à monter une structure politique, il ne s’agissait certainement pas de la nation musulmane qu’on imagine. Il a suivi le modèle de son époque, en montant ni plus ni moins qu’une confédération tribale. Il faut raisonner politiquement et sociologiquement, revenir à la réalité de la société de l’époque.

 

Ce qui frappe, en lisant votre livre, c’est l’insistance que vous mettez quant aux circonstances politiques ayant conduit à l’émergence de ces deux religions. Est-ce à dire que le message spirituel qu’elles portent est, finalement, secondaire ?

 

T. R. : Je ne sais pas s’il faut faire une hiérarchisation. Aujourd’hui, avec la laïcité, on a bien sûr tendance à séparer les domaines. Mais à l’époque où ces textes sont écrits, il est inconcevable de séparer le politique du religieux.

 

J. C. : L’alliance avec le dieu ne fait que reproduire l’alliance entre les hommes. La spiritualité est un luxe qu’on ne peut pas se payer à cette époque ! La notion de fuir le monde, telle que l’apôtre Paul la développera plus tard, n’existe pas : il faut faire des enfants, donner un avenir à sa famille pour faire vivre la tribu. Le célibat est inconcevable dans le judaïsme comme dans l’islam.

 

L’expansion fulgurante de l’islam n’a donc rien à voir avec son aspect religieux ?

 

J. C. : Absolument rien à voir. Ce sont des razzias surdimensionnées, et totalement imprévues, qui se sont produites à un moment où le Proche-Orient était exsangue à cause de l’affrontement récent des Empires byzantin et sassanide. Personne n’attendait la sortie des tribus du périmètre arabique.

 

Ensuite, les tribus ont conquis à leur manière, c’est-à-dire en demandant un tribut en échange de la promesse de ne pas piller. Les villes se sont donc pliées très rapidement à ce pacte, et il y a eu très peu de grandes batailles. Il n’y a pas eu non plus de pression idéologique, pas de massacre. Les fonctionnaires locaux et les notabilités se sont rapidement mis au service du nouveau pouvoir.

 

« Les idéologues du monde musulman ont cru trouver le remède en se tournant vers le passé, dans un surcroît de religiosité »

 

Dans la veine historico-critique, vos recherches conduisent à ne pas prendre les textes religieux – et, a fortiori, la tradition – au pied de la lettre. Les croyants vivent souvent mal cette démarche, qu’ils peuvent percevoir comme sacrilège. Que leur répondez-vous ?

 

J. C. : Je leur répondrais qu’il faut regarder le religieux du point de vue humain. Ils sont des croyants d’aujourd’hui, tandis que les croyants du passé appartiennent au passé. Il faut cesser de se projeter sur le passé.

 

T. R. : Les gens doivent prendre conscience de la distance qui existe entre eux et ces textes, leur contexte d’origine et notre contexte actuel. Il faudrait par ailleurs qu’ils réfléchissent sur quoi reposent leurs convictions religieuses. J’entends souvent, pendant mes cours, des étudiants désappointés lorsque je leur explique que l’épisode de la mer Rouge n’a pas d’historicité. « Si ça ne s’est pas passé comme c’est écrit, c’est que la Bible est un tissu de mensonges ? », s’indignent-ils.

 

Or, il ne faut pas le prendre comme cela. La Bible est un ensemble d’histoires qui ont donné naissance à des convictions et des croyances. Ces histoires doivent être réinterprétées. Le drame, aujourd’hui, c’est ce fantasme d’immédiateté par rapport au texte, censé nous dire de faire ci ou ça, et sur lequel chacun projette sa propre lecture.

En islam, le statut particulier du Coran, perçu comme une parole divine directe et intemporelle (théorie du Coran incréé), peut-il expliquer cette réticence vis-à-vis de l’histoire critique ?

 

J. C. : Non, je ne pense pas. Le problème, c’est la crise dans laquelle se trouve le monde musulman aujourd’hui. Jusqu’à la chute des Ottomans, les musulmans ont eu le pouvoir en continuité pendant plus d’un millénaire. Ils étaient puissants et n’avaient jamais connu un empire qui les aurait asservis, comme les Assyriens l’avaient fait avec Israël. Mais les Ottomans n’ont pas pris le tournant du modernisme, et, comme ailleurs, la colonisation leur est tombée dessus. Alors, depuis plus d’un siècle, avec le début du salafisme, les idéologues du monde musulman ont cru trouver le remède en se tournant vers le passé, dans un surcroît de religiosité et de sacralisation. Le statut du Coran n’a rien à voir avec cela.

 

« Le drame aujourd’hui, c’est ce fantasme d’immédiateté par rapport au texte, sur lequel chacun projette sa propre lecture »

 

Une question qui revient souvent à notre époque est celle des liens entre violence et monothéismes. Bible et Coran sont-ils tout aussi violents ?

 

T. R. : Entre Moïse, qui ordonne de tuer les Madianites – femmes et enfants compris –, la conquête sanglante de Josué, il y a un discours violent dans l’Ancien Testament, c’est certain. Mais c’est souvent une violence rhétorique. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que la conquête de Josué telle qu’elle est décrite dans le livre qui porte son nom n’a jamais existé : elle reprend en réalité la rhétorique militaire assyrienne pour affirmer que le dieu d’Israël égale la puissance de l’empereur assyrien.

 

Donc, oui, il y a de la violence dans le texte biblique, mais pouvait-on sérieusement imaginer un discours pacifique dans l’Antiquité ? Du reste, on compare souvent la violence de l’Ancien Testament au pacifisme supposé du Nouveau Testament… Or, à y regarder de plus près, on voit bien que ce dernier n’est pas non plus exempt de brutalité.

 

J. C. : Toute société est bâtie sur des rapports de force, qu’on le veuille ou non.

 

T. R. : Ce qui explique que, dans les faits, le judaïsme n’ait jamais été aussi violent que l’islam ou le christianisme, c’est qu’il n’avait pas les moyens de l’être, puisqu’il a toujours été minoritaire à l’échelle du monde et n’a jamais été religion d’Empire. Il s’agit de textes compensatoires d’une minorité qui essaie de s’affirmer, mais qui, en réalité, n’a pas les moyens de mettre en pratique les discours auxquels elle a recours. Et si le Dieu de la Bible présente des facettes inquiétantes, il est également le miséricordieux, l’image d’un père protecteur. L’homme est créé à l’image de Dieu… et vice-versa !

Dans le Coran, les passages violents sont-ils compensatoires ?

 

J. C. : La violence, dans le Coran, est essentiellement eschatologique [relative à la fin des temps] : lorsque Mahomet tente de rallier sa tribu à son message, il leur dit, au fond : « Vous allez voir ce qui va vous arriver après la mort. » Mais ce message ne prend pas, car les hommes de tribu n’ont que faire de la vie après la mort. Ensuite, lorsqu’il est banni de La Mecque et qu’il s’installe à Médine, il commence à faire de la politique tribale, selon les règles de son époque : la razzia, par exemple, était une technique légale donnant droit d’attaquer les caravanes non alliées.

 

Il s’agit de sociétés de petit nombre où on essaie de ne pas tuer, car cela entraînerait la loi du talion. Il faut être suffisamment malin pour piller sans tuer. Quand deux tribus étaient en conflit, si l’une était plus forte, l’autre se ralliait par pragmatisme. On ne cherchait pas le martyre mais la survie, et l’arrangement était toujours la voie privilégiée. Ce n’est que dans les sociétés de grand nombre que l’on peut se permettre de prendre le risque de se faire tuer.

 

« Oui, il y a de la violence dans le texte biblique, mais pouvait-on sérieusement imaginer un discours pacifique dans l’Antiquité ? »

 

Diriez-vous que cette conversation approfondie avec un spécialiste d’une autre discipline vous a permis de mieux saisir certains aspects de votre propre champ de recherches ?

 

T. R. C’est toujours très éclairant de recevoir un regard extérieur et de mieux comprendre les disciplines de nos collègues. Notre méthodologie nous rapproche beaucoup : en étant attentifs aux contextes dans lesquels ces religions ont émergé, nous faisons attention à ne pas reconstruire de fantasme.

 

J. C. : On a souvent une représentation totalement fantasmée du passé, parce qu’on ne prend pas suffisamment en compte l’aspect sociopolitique. Un fantasme, même « gentil », est toujours dangereux. Rêver n’est pas interdit, mais il faut garder les pieds sur terre. Or, dans nos disciplines, les croyants ont tendance à ne pas voir les choses humainement. Le rôle de l’historien est de montrer la réalité humaine, et non d’entretenir la mystification.

 

Nos connaissances en histoire des religions ont énormément progressé depuis le XIXsiècle. Pourtant, clichés et lieux communs sont toujours aussi prégnants, sans parler des dérives fondamentalistes. N’est-ce pas un peu démoralisant pour les historiens que vous êtes ?

 

T. R. : [Rires] Cela fait partie du métier. Il est en effet effrayant de voir le nombre de clichés qui circulent sur l’islam à l’heure actuelle, notamment dans la bouche de nos politiques. L’idée que l’islam serait une religion horrible est un phénomène de la modernité. Notons d’ailleurs qu’il y a autant de fantasmes sur l’islam chez les musulmans que chez les non-musulmans. Il est urgent de réfléchir à l’enseignement des religions dans les écoles, même si le sujet est compliqué en France, car on ne veut pas toucher aux convictions des uns et des autres. Mais on étudie bien les classiques grecs, l’Epopée de Gilgamesh… Pourquoi n’enseignerait-on pas les religions en utilisant la méthode historico-critique et non l’histoire sacrée ?

 

« Le rôle de l’historien est de montrer la réalité humaine, et non d’entretenir la mystification »

 

J. C. : Les programmes en histoire sont effarants. On apprend aux enfants l’histoire sainte, le discours religieux officiel, au lieu de partir de la méthode historico-critique ! On partage le discours sacralisant, ce qui entretient l’engrenage de l’histoire sacrée. Depuis quelques mois, je fais des petites vidéos de vulgarisation sur Internet (« Les Mots du Coran », sur Facebook). Les réactions sont extraordinaires ! Nombre de croyants ne comprennent pas qu’on puisse avoir une approche historique de la religion, et me demandent de quel droit j’aborde ce sujet.

 

T. R. : La tradition est le fruit d’une évolution, et non quelque chose d’immuable : beaucoup de fêtes, de rituels ne figurent pas dans les textes fondateurs. La religion ne tombe pas toute faite du ciel !

 

*Dieu de la Bible, Dieu du Coran, par Jacqueline Chabbi et Thomas Römer (entretiens conduits par Jean-Louis Schlegel), Editions du Seuil, septembre 2020.

 

Thomas Römer, spécialiste mondialement reconnu de l’Ancien Testament, occupe la chaire « milieux bibliques » du Collège de France, dont il est par ailleurs l’administrateur. Parmi ses nombreux ouvrages : La Bible, quelles histoires ! (Bayard, 2014), L’Invention de Dieu (Seuil, 2014), et L’Ancien Testament (PUF, Que sais-je ?, 2019).

 

Jacqueline Chabbi est agrégée d’arabe, professeure émérite des universités, spécialiste des origines de l’islam. Elle est, en particulier, l’autrice de : Le Seigneur des tribus. L’islam de Mahomet (rééd. CNRS Editions, 2013), Les trois piliers de l’islam. Lecture anthropologique du Coran (Seuil, 2016), On a perdu Adam. La création dans le Coran (Seuil, 2019).

 

Virginie Larousse

Partager cet article
Repost0
17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 06:00

 

Tandis qu’une nouvelle classe de marchands s’enrichissait (en grande partie grâce à la colonisation, au commerce impérial outre-mer), les habitudes de luxe se répandaient au sein de la classe supérieure ; on commençait à utiliser le sucre pour impressionner et distraire.

 

On ne sera donc pas surpris d’apprendre que les cours française et anglaise souffraient d’effrayants problèmes dentaires – caries et dents manquantes, gingivites, bouches édentées et visages défigurés – tous causé par le sucre.

 

Histoire générale des drogues, traitant des plantes, des animaux et des  minéraux... avec un discours qui

 

En France, Louis XIV, employait M.Pomet en tant que « pharmacien en chef » ; ce dernier publia plus tard, en 1694, Une histoire générale des drogues, un ouvrage traduit et publié à Londres dans une version augmentée en 1712. Il consacre cinq pages au sucre – sa nature, sa culture et ses usages thérapeutiques et culinaires. Outre le goût agréable qu’il donne aux desserts et aux boissons, il est, selon l’auteur, bon pour les seins et les poumons, pour soigner l’asthme, la toux, les reins et la vessie. Néanmoins – et sur ce point Pomet doit avoir soigneusement observé Louis XIV –, « il gâte et pourrit les dents ».

 

Le Roi-Soleil se lève encore | Livres Hebdo

Louis XIV peint par Rigaud : le portrait en majesté - Hyacinthe Rigaud  (1659-1743) : Le blog

 

En 1701, Hyacinthe Rigaud a peint un magnifique portrait de Louis XIV, le « Roi Soleil », alors âgé de soixante-trois ans. C’est une mise en scène majestueuse du pouvoir royal, accompagné de tous les symboles de la richesse et de l’autorité régalienne. Ce petit homme chauve semble de grande taille, la tête couverte d’une perruque frisée. L’habileté et les artifices déployés par l’artiste étaient néanmoins impuissants devant l’état de la bouche et des joues. Louis était « un roi sans dents ». Il les avait toutes perdues à l’âge de quarante ans, malgré les soins de son escouade de médecins qui lui prodiguaient les meilleurs traitements de l’époque. Alors qu’ils veillaient à son bien-être général, ils ne portaient aucune attention à sa consommation de sucre.

 

Élisabeth Ire, reine d'Angleterre (1558-1603)

 

Sous le règne d’Elizabeth 1er (1558-1603), le sucre était extrêmement populaire au sein de la société anglaise. On en mangeait et buvait en abondance (le Falstaff de Shakespeare aime ses vins doux, rendus plus suaves encore par l’ajout de sucre), et l’on se délectait de somptueuses manifestations de puissance et de prestige, où le sucre occupait une place de choix. »

 

En 1597, alors qu’elle a soixante-quatre ans, l’ambassadeur français note : « ses dents sont très jaunes et irrégulières. Il lui en manque beaucoup, au point que l’on a de la peine à comprendre lorsqu’elle parle vite. » Un an plus tard, un autre visiteur constate qu’elle a les dents noires. »

 

Ces dernières années, les archéologues ont montré que nos ancêtres ne souffraient pas de problèmes dentaire, comme on l’imagine souvent – du moins pas avant l’apparition du sucre raffiné. Étonnamment, on doit de précieuses données à l’éruption dévastatrice du Vésuve.

 

L’examen au scanner des ossements de trente personnes a notamment mis en évidence un état dentaire tout à fait remarquable. Les scanners, les rayons X et les autres analyses montrent que les victimes (hommes, femmes, enfants) n’avaient pas besoin de traitement dentaire ; peu d’entre eux souffraient de caries. Au moment de leur mort, leurs dents étaient très saines.

 

D’après Colin Jones : « Les bouches édentées étaient une réalité de la vie d’adulte dans l’Ancien Régime européen […]. Quand le sucre a gagné le bas de l’échelle en France, il a produit les mêmes dégâts.

 

The Times le 20 mars 2015 passe un message simple :

« LES DENTS POURRIES SONT LA RAISON SECRÈTE POUR LAQUELLE LES ADOLESCENTS NE SOURIENT PAS »

 

Louis XIV n’aurait pas été dépaysé, conclut James Walvin dans sa remarquable Histoire du sucre histoire du monde dont sont tirés ces extraits.

À suivre…

Partager cet article
Repost0
16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 06:00

Paola Abraini Stende mentre il Filindeu

Les « fils de Dieu », c’est littéralement le sens du mot sarde Filindeu.

 

L’origine du mot semble pourtant remonter à l’arabe « fidaws », ce qui signifie que les cheveux, précisément à cause de l'extrême minceur de ce type de pâtes. « fideu »à Valence du «fideos» espagnol.

 

Art très ancien, qui remonte à plusieurs siècles, une des plus anciennes traditions d'Europe alliant la simplicité des ingrédients : semoule de blé dur, eau, sel, et complexité technique entre les doigts des femmes sardes.

 

Eliot Stein, ICI  journaliste et écrivain américain, qui s’est rendu à Nuoro pour interviewer Paola di cui Abraini, 64 ans l’une des dernières gardiennes de cet art ancien, seulement cinq personnes aujourd'hui sont en mesure de réaliser à la main les filindeu, écrit :

 

« Loin de ses plages céruléennes, l'intérieur rocheux de la Sardaigne est un labyrinthe de fissures profondes et de massifs impénétrables qui protègent certaines des plus anciennes traditions d’Europe ».

 

L’essentiel de cette recette simple et extraordinaire, est le sens du toucher, c’est lui qui fait la différence, la mémoire des mains qui ont répété les gestes des milliers de fois, la sensibilité des doigts qui captent la texture de la pâte pour savoir si elle a atteint la bonne tension. Cette mémoire tactile permet de comprendre ce qu'il faut ajouter à la pâte, l'eau douce ou salée, et en quelle quantité. La chaleur de la main contribue à donner de l'élasticité à la pâte, de lui transmettre la vie, en faire une chose vivante.

 

Lorsque le mélange a atteint la consistance parfaite, il faut tirer les pâtes avec de grands gestes et, à partir d'une pâte unique, en 8 étapes, obtenir 256 fils très minces, qui sont ensuite superposés en trois couches sur des plateaux en bois forme ronde et aplatis. Autrefois les femmes utilisaient des feuilles séchées d’asphodèle entrelacées pour former un plateau. Le filindeu est laissé au soleil et à l'air pour sécher. Enfin, les brins de pâtes du parchemin sont cassés. Ils sont prêts à être consommé. Le filindeu est si mince que sa cuisson dure moins d'une minute. Traditionnellement le filindeu est jeté dans un bouillon mangent du mouton et assaisonné avec du pecorino frais.

 

Dans la tradition sarde, dans les villes de Nuoro et Lula, le filindeu est toujours offert à ceux qui participent au pèlerinage en l'honneur de saint François de Lula.

 

 

La grande écrivaine Grazia Deledda, prix Nobel de littérature en 1926 décrit la fête dédiée à saint François, et parle du filindeu et de la recette traditionnelle:

 

« Tout le blé accumulé est réduit au pain et à la soupe, une sorte de soupe appelée « filindeu ». c’est une soupe très spéciale pour ces vacances. Elle ressemble à un grand-voile et son nom signifie peut-être « fils de Dieu ». Le filindeu est assaisonné avec du fromage frais. Il est considéré comme presque miraculeux et est donné aux malades ».

 

Mais, me direz-vous, pourquoi ce matin nous faire tout un fromage à propos des filindeu ?

 

La réponse est là :

 

Les pâtes, une passion française ICI 

 

De recettes authentiques en plats sophistiqués, de trattorias en tables huppées, les stars transalpines prennent du galon au Panthéon de la gastronomie hexagonale.

 

Minestra de tubetti et cocos de Paimpol, tomates, n'duja et basilic, chez Passerini, à Paris, le 24 septembre.

Minestra de tubetti et cocos de Paimpol, tomates, n'duja et basilic, chez Passerini, à Paris, le 24 septembre. FREDERIC STUCIN POUR « LE MONDE »

 

« Il existe une variété presque infinie de pâtes. Elles sont différentes suivant les régions, les provinces, parfois d’un village à l’autre », Giovanni Passerini, chef de Passerini, à Paris.

 

La preuve :

 

 

Dans une rue sans âme du 15e arrondissement de Paris, il suffit de pousser la porte du Ristorantino Shardana ICI  pour découvrir toute la richesse des spécialités sardes. Aux commandes de cet établissement au look de paillote avec son faux toit de paille, un magicien de 32 ans, Salvatore Ticca, fait goûter pour une vingtaine d’euros des raretés exquises. Le patron, débordant d’enthousiasme, présente chaque variété comme un trophée, ces filindeu par exemple, des fils de semoule de blé très fins imbriqués puis séchés à plat, composant comme une feuille de matière textile. « Ce sont les pâtes les plus rares au monde, je ne connais que trois vieilles dames qui savent les fabriquer dans un petit village de l’est de la Sardaigne », explique le chef tout sourire qui les fait cuire dans un bouillon avec des morceaux de rascasse.

Ristorantino Shardana

134 rue du Théâtre
Paris 15e
Tél. 06 25 19 53 07
Carte : 45-65 €
Fermeture hebdo. : Lundi, dimanche
Métro(s) proche(s) : Emile Zola
Site: www.restaurant-shardana.fr

À la découverte des pâtes les plus rares du monde ICI 

Un petit détour par Nuoro, en Sardaigne, où seules trois femmes sont encore en mesure de fabriquer ces pâtes pas comme les autres.

Partager cet article
Repost0

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents