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5 septembre 2009 6 05 /09 /septembre /2009 00:02

Tomaso Albinoni - Adagio

De nos jours, les tubes de l’été, se fabriquent comme des pizzas, à la chaîne, et comme pour elles les ingrédients de base ne varient guère. Le goût du sucré aidant c’est du sirupeux pur jus. Dans les années 60, les fameuses sixties dont les producteurs de spectacles  exhument, pour des tournées provinciales triomphales, les idoles d’Âge tendre et têtes de bois : Franck Alamo, Patrick Juvet, Catherine Lara, Herbert Leonard, Richard Anthony, Claude Barzotti, Stone et Charden, Demis Roussos, Michèle Torr, Leny Escudero, Rica Zaraï, François Deguelt, Isabelle Aubret, Danyel Gérard, Pascal Danel, Georges Chelon, Marcel Amont…, l’Adagio d’Albinoni « a tenu haut la main, pendant une saison, le rôle délicat, mais glorieux, de slow de l’été »

 

C’est Jacques Gaillard qui le note dans son petit recueil « Qu’il était beau mon Meccano !  21 leçons de choses » chez Mille et Une Nuit, chroniques vives et alertes sur des choses et des bidules, des trucs et des machins, prélevés « dans le grand bazar du dernier demi-siècle, traversé à la vitesse d’un mascaret par le progrès et les innovations » Ça va de l’anti-monte-lait au silence en passant par le berlingot Dop, l’œuf mimosa et la « Nénette »

 

« Pourtant, rien ne laissait prédire le succès phénoménal de cette marche funèbre sentimentale : elle parvint aux oreilles du public par l’entremise d’un film sophistiqué, pour ne pas dire ésotérique, l’adaptation du Procès de Kafka par Orson Welles, Anthony Perkins, Romy Schneider, Jeanne Moreau, et la gare d’Orsay avant sa démolition et sa transformation en musée. En général, les gens sortaient de la salle obscure sans avoir compris grand-chose aux malheurs de Joseph K… mais ils avaient en tête cette musique lancinante, un sirop d’orgue et de violons sur pizzicati de basses, une mélodie d’une simplicité inexorable coupée par des hoquets métaphysiques, une célébration absolue du mode mineur, qui sied, notoirement, aux états d’âme négatifs : t’es plaqué par Bernadette ? tu te demandes si Dieu existe ? ton chien est mort ? Vite, un Adagio !

 

Celui-ci a tenu haut la main, pendant une saison, le rôle délicat, mais glorieux, de slow de l’été  Très important, le slow de l’été. En ces temps-là, c’était le préliminaire des préliminaires, le cordon d’allumage des désirs, et souvent le point culminant de leurs satisfaction. Sous le prétexte d’un vague piétinement synchronisé, il permettait aux bassins de s’emboîter, aux jambes de se mêler, aux langues de faire leur soupe, et donc aux adolescents de faire l’apprentissage de l’alphabet érotique. Disons, de quelques lettres : la puberté restait une salle d’attente, avec, pour patienter, comme chez le dentiste, des magazines et une musique de fond langoureuse. Sans le slow de l’été, obligatoirement sirupeux, parfois italien, toujours tristounet, on ne voit pas comment de seraient faits les couples de l’hiver. Toute une liturgie de l’acquiescement balisait le chemin qui conduisait de la joue effleurée au patin goulu, en passant par le bisou sur le cou, test décisif qui aboutissait (ou non) à l’effondrement de la proie sur les épaules viriles du chasseur. Dans la lumière raréfiée de la boîte, après s’être enivrés de l’odeur sucrée de la laque chimique dont la demoiselle usait pour pétrifier sa coiffure (la caresser faisait l’effet de briser de la paille, et dégageait de l’électricité statique), les danseurs se séparaient sur le dernier accord avec les douloureux arrachements d’un sparadrap qu’on décolle. »

 

Que cet Adagio ne fut pas de Tomaso Albinoni mais d’un obscur musicologue italien Remo Giazotto, quelle importance ! Le plus étonnant, comme le note Jacques Gaillard, 1962 « c’est l’année du « Clair de lune à Maubeuge », de « J’entends siffler le train », de « Let’s twist again ». Il est admirable qu’un adagio gluant ait pu devenir un air à la mode. » Ironie de l’histoire « l’Adagio d’Albinoni a résisté à la concurrence du Canon de Pachelbel, ressuscité pour lui nuire… »

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 00:03

Le côtes-du-rhône de comptoir a existé j’en ai embouteillé plusieurs millions de litrons étoilés du côté de port de Gennevilliers. Mais pourquoi diable exhumer en plein été ce brave vin de comptoir disparu, ou presque dans les oubliettes des bistrotiers ? Deux raisons, tout d’abord j’en ai « croisé » un au hasard d’une mes lectures : 69, année politique, publié au Seuil, de Francis Zamponi, un ancien du SAC, sur la fameuse affaire Markovic destinée à éclabousser le couple Pompidou (c’est pour les besoins de mon roman du dimanche qui a ses adeptes. Ceux qui voudraient obtenir l’intégrale peuvent me la demander par les voies électroniques habituelles) ; ensuite parce que l’irruption dans notre univers des AOP-IGP devrait inciter de grands bassins de production, tel que celui de la vallée du Rhône, et d’autres bien sûr, à réfléchir, et surtout à décider, s’il ne serait pas temps de sortir de l’ambigüité en donnant des successeurs à ces braves vin de comptoir. En clair à ne plus fourrer dans le même tonneau des AOP des vins qui auraient mieux leur place en IGP. Je pose la question. La réponse ne m’appartient pas mais comme maintenant tout ce beau monde se retrouve à l’INAO elle sera sans aucun doute donnée très prochainement.

 

Prenez la peine de lire ce texte qui en dit long sur la réputation du côtes-du-rhône de comptoir. Pour faire bon poids j’ai ajouté 3 Bonus : tout d’abord une réflexion sur l’état alcoométrique du brigadier de gendarmerie lorsqu’il s’est remis au volant de sa 4L de service ; ensuite un bonus sur le « bourgogne déclassé » dont il est question plus loin lors d’un passage sur un dîner très parisien ; et enfin, toujours au cours du même dîner, un jugement sans appel sur la qualité du cabernet californien.

 

Mardi 1ier octobre 1968. 12 heures

 

La 4L bleue de la gendarmerie fit crisser le gravier et s’intercala de justesse entre un camion-citerne et une bétaillère. Les routiers levèrent la tête de leurs assiettes et interrompirent leurs engueulades sur les qualités gustatives du Boursin à l’ail qui, avaient proclamé les journaux, allait le soir même la première apparition de la réclame sur les écrans de l’ORTF. Dans le silence, le patron s’immobilisa, sa bouteille de côtes-du-rhône de comptoir à la main. Dès qu’il vit le visage du gendarme, il reprit son sourire professionnel.

-          Bonjour, la compagnie. On peut encore manger ? On sera deux.

Immédiatement, les langues et les fourchettes reprirent du service. Le patron fit un signe et Marie, la jeune serveuse, installa le brigadier dans une petite salle attenante et déserte.

-          Mettez-vous là, vous serez plus tranquilles. Vous ne serez pas gêné par le bruit.

Le patron s’approcha de la table.

-          Bonjour chef, chef. Un petit Pernod ?

-          J’attends un ami. En principe, il devait me suivre. J’espère qu’il ne s’est pas perdu en route.

-          Un parisien ?

-          Un inspecteur de la police judiciaire. C’est pour le cadavre* qu’on a retrouvé à Elancourt ce matin.

-          Dans la décharge ? Ah oui, j’en ai entendu parler. Un clochard ?

-          Je n’en sais encore rien et de toute façon, ce n’est plus mon problème. Il y a une heure, un juge de Versailles est venu faire un tour sur place avec la proc et il nous a retiré l’enquête pour la confier à la PJ. Ah, voilà mon invité ! Asseyez-vous, inspecteur. Vous êtes ici chez Jacky.

-          Jacky, je vous présente l’officier de police judiciaire Jean Rioullens, du SRPJ de Paris, section de Seine-et-Oise. Je lui ai assuré que votre table valait le déplacement. Ne me faites pas mentir.

-          Vous tombez bien. Hier je suis allé au marché à Houdan, les poulets, c’est leur spécialité. Si vous voulez essayer la fricassée aux morilles de ma femme…

-          Je vous fais confiance. D’accord pour la fricassée.

-          Et un peu de vin rouge, Jacky. Pas celui du comptoir hein !

 

  • * c’est le cadavre de Stevan Markovic garde du corps d’Alain Delon.

 

1ier Bonus :

Le brigadier et l’OPJ se sont sifflé deux boutanches de vin bouché, puisque ce dernier répond dans la conversation « vous pouvez m’aider en demandant au patron de nous remettre une bouteille » et se sont offerts des pousse-café. Faites le calcul !
De plus ils reprennent la 4L dont les pneus sont lisses vu l’absence de crédit pour les changer. En 1968, c’était vraiment la chienlit.

 

2ième Bonus (autre passage) :

Les convives se récrièrent pendant que le maître d’hôtel, un vieux marocain coiffé d’une superbe chéchia rouge, servait sérieusement du vin en carafe.

-          Il n’a pas le droit à l’appellation « bourgogne » mais c’est un vrai chambertin, précisa le maître de maison. Il a été déclassé pour cause de récolte trop abondante. C’est un de mes agents électoraux, par ailleurs négociant en vins, qui me le procure.

-          Ah, ces vins déclassés ! intervint le critique gastronomique de Minute qui suivait d’un regard suspicieux les gestes du maître d’hôtel marocain. Ils sont aux gastronomes ce qu’est à l’amateur d’antiquités la commode Jacob découverte au fond du grenier. Personnellement, au cours d’une petite virée dans le Bordelais…

 

3ième Bonus :

-          Eh oui la Bourgogne, le Bordelais, le Beaujolais ! En France, nous ne nous rendons pas compte de notre bonheur. Nos amis américains possèdent certes bien des richesses comme les hot-dogs ou le Coca Cola. Ils arriveront peut-être à nous imposer ces produits auxquels j’avoue ne pas avoir goûté mais ils ne risquent pas de nous concurrencer en matière d’œnologie. Croyez-moi, pendant les deux semaines que je viens de passer à New-York, j’ai bu de très bon bourbon et des bières fort convenables, mais ce qu’ils baptisent, avec leur accent que je ne parviens pas à imiter, un cabernet de Californie, même le plus pauvre paysan français n’oserait le qualifier de vin.

NB. L’homme qui s’exprime est critique de théâtre au Figaro.

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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 00:06

Les baby-boomers, bien nourris, chouchoutés, dorlotés, gatés, après avoir perverti et dissolu les moeurs de notre beau pays, tiré moults avantages de leur naissance, sont aujourd'hui des papy qui se la coulent douce. Pourtant, Alfred Sauvy en 1959 dans les conclusions de La Montée des jeunes avait prévenu : " Ces jeunes sont-là. Les classes pleines arrivent maintenant dans le groupe des J3 au moment de leur naissance. Ces enfants vont faire parler d'eux non seulement par leurs besoins, mais bientôt par leurs idées, leurs actes."
Henri Mendras, dans son livre La Seconde Révolution Française date le début du  basculement de l'éco-système tertio républicain dans le tourbillon  de la société d'opulence à 1965. " Les modes de régulations qui avaient prévalus jusque-là étaient liés à une civilisation rurale de relative pénurie économique et d'insécurité sociale. La frugalité et la prévoyance, " bref le report de la satisfaction " Jean-Daniel Reynaud, y étaient donc les vertus cardinales."
Ce " changement d'air idéologique " comme l'écrit Jean-François Sirinelli dans les baby-boomers Une génération 1945-1969 chez Fayard est symbolisé par l'irruption d'Antoine dans le paysage des yéyés un peu en panne d'inspiration : Johnny Halliday s'essoufle, les Chaussettes Noires et les Chats Sauvages se disloquent libérant Eddy Mitchell et Dick Rivers... Ce Centralien avec ses chemises à fleurs, ses cheveux longs, son porte-harmonia et guitare sèche, un Bob Dylan potache, étudiant en rupture de ban, avec ses Elucubrations bouscule des idoles en recherche de respectailité.
"Ma mère m'a dit : Antoine, fais-toi couper les ch'veux / Je lui ai dit : ma mère dans vingt ans si tu veux..." c'est gentiment dit mais ça marque le clivage générationnel assuméet une liberté revendiquée " Je ne les garde pas pour me faire remarquer / Ni parc'que je trouve ça beau / mais parce que ça me plaît " Bien évidemment, c'est la proposition de vendre la pilulle dans les Monoprix qui choque les biens-pensants. A l'origine Antoine voulait préconiser la vente libre du cannabis mais son producteur l'en avait dissuadé.
Prémice de la contestation qui fera écrire à Gilles Lapouge dans le Figaro Littéraire du 28 juillet 1966 " Su ces tendances se confirment, c'est-à-dire si le yé yé doit mourir, alors les énergies des jeunes se trouveront à nouveau libre. C'est à ce moment-là que le problème des jeunes se posera vraiment. Il faudra davantage que des CRS déguisés en maîtres nageurs pour le résoudre." Prémonitoire mais c'est une autre histoire que vous pouvez suivre dans mon roman du dimanche, dont la version intégrale est toujours disponible sur demande.
Antoine, par la suite, a créé un modèle économique à lui tout seul.
Tout ça pour vous dire que je suis en vacances et que l'illustration de ma chronique est la photo d'un huile sur carton datant des années 50 que j'ai acquis pour trois sous sur la brocante de l'Isle sur la Sorgue... Moi je suis sur une autre île où les vendanges sont commencées...


 

POUR CEUX D'ENTRE VOUS QUI VOUDRAIENT ENCORE PARTICIPER AU GRAND CONCOURS DE L'ETE DE VIN&CIE C'EST TOUJOURS POSSIBLE LES QUESTIONS SONT CONSULTABLES EN RUBRIQUES WINE NEWS N°57 (EN HAUT à DROITE DU BLOG) JE RAPPELLE QUE CET ABECEDAIRE DU VIN EST RICHEMENT DOTE DE PRIX EXCEPTIONNELS.
POUR CEUX QUI M'ONT DEJA FAIT PARVENIR LEURS REPONSES JE LEUR DEMANDE DE PATIENTER LES REPONSES SERONT EN LIGNE A LA FIN DE CE MOIS.
BON COURAGE
L'IMPORTANT EST DE PARTICIPER
VOS REPONSES SONT A ENVOYER PAR LE MAIL HABITUEL :
berthomeau@gmail.com
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2 septembre 2009 3 02 /09 /septembre /2009 00:04

Normal, le vin délie les langues mais pourquoi diable mettre en avant le Gigondas ?
Bonne question, mais là vous touchez à la magie d’une histoire. Permettez que je vous la conte sans pour autant déflorer son mystère. Tout a commencé un après-midi où je maraudais dans une forêt de livres. Mes pas me portaient jusqu’à la clairière des opus consacrés au vin. Un bien petit espace noyé dans l’exubérance de tout ce qui se publie sur la gastronomie. Peu de nouveautés, rien que des beaux livres mais pas très originaux. Ce jour-là, coincés entre des guides ventrus, 3 petits bouquins à la jaquette violette de la collection Écrivins chez Fayard attirent mon attention, l’un est le classique de Robert Giraud : Le vin des rues, l’autre est consacré à Robert Giraud : Monsieur Bob, le dernier Les Joyeuses est de Michel Quint dont le texte de la 4ième de couverture me convainc de l’ajouter à ma besace. « L’année de mes vingt ans, je suis entré en ivresse, j’ai bu, en même temps que je montais sur les planches, et la parole m’est devenue fluide, j’ai pu enfin me vider l’âme au fur et à mesure des verres de vin et des répliques. »

Et pourtant, une fois rentré chez moi, au lieu de me ruer sur ses 221 petites pages je l’ai soigneusement rangé.
Pourquoi ce désintérêt, me direz-vous ?
Une forme de réticence face à une littérature à thème qui, très souvent, se révèle lourde et ennuyeuse.
Alors pourquoi diable avoir acheté les Joyeuses de Michel Quint ?
Pour les lire bien sûr mais au bon endroit au bon moment.
Et ce jour est arrivé dans la fin de semaine du 15 août. Enfin du cagnard, j’adore lire au soleil sur mon balcon. Nul besoin de Paris-plage, au 9ième étage, plein Sud, je retrouve l’ambiance du Sud. Mon chapeau sur la tête je prends du soleil en prévision du gris de l’hiver et je lis. En un peu plus de deux heures chrono j’ai englouti, non j’ai savouré avec gourmandise ce livre écrit d’une plume vive, légère, jubilatoire. Par bonheur ce n’est pas un livre sur le vin, même s’il est en permanence présent tel un merveilleux complice du narrateur. Tout pour me séduire : le lieu d’abord entre Sablet et Gigondas où mes souvenirs stockent des images, que de fois y suis-je passé en allant en vacances à Puyméras à la fin des années 70 ; l’intrigue ensuite tissée autour de la représentation de Falstaff nouant et dénouant les liens de deux familles ; la vigne, bien sûr, l’Algérie coloniale, ses drames, les rapatriés, les harkis, l’OAS, mai 68 et ses débordements… des bacchanales le soir après les répétitions… des femmes aux charmes offerts : que la jeune et séduisante doctoresse, veuve et libérée, est désirable… les petites histoires du village…une mystérieuse bouteille écussonnée… Un vrai régal et je vous invite, si ce n’est déjà fait, à vous précipiter chez votre libraire pour acquérir Les Joyeuses 15 euros (Jérôme le château de Trignon est cité, à l’avantage de ses propriétaires…)

Pour vous convaincre : un petit extrait, tout au début, page 15.

« Juillet. Chaque jour le pays se fendille de soleil comme une fournée de pains oubliés à cuire. Je laisse chez moi, par en bas, vers Vaison-la-Romaine et je traverse Sablet, à pied, sur le fil étincelant de midi, jusqu’aux domaines avant Gigondas. Le village est désert et je suis les ombres courtes des ruelles, entre les maisons à triples génoises, volets clos, qui déboulent en désordre du plus haut d’un court mamelon. Passé le clocher carré à campanile de fer, je descends à pas plus amples pour entrer vite dans les vignes, remonter aux prochains contreforts de maquis vert sombre. Les premières collines étaient tombées autrefois à plat ventre dans la plaine et ne s’étaient jamais relevées. Ces vignes avaient poussé sur leurs cadavres secs… »

Bonne journée et je l’espère bonne lecture…

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1 septembre 2009 2 01 /09 /septembre /2009 00:02

« Le château bordelais n’a jamais eu besoin d’être vaste. D’ailleurs, il n’était que peu habité. En Médoc, le propriétaire bordelais (puis par la suite parisien ou étranger) n’y résidait pas. Il ne venait qu’une fois l’an lorsque sa présence était nécessaire à l’occasion des vendanges […] De nos jours, le luxe et le confort ne se jugent plus au nombre des salons et ces demeures sont suffisamment grandes pour les besoins de ceux qui ont décidé d’y vivre en permanence. Dans l’économie générale d’un domaine bien géré, la « maison de maître » ne doit pas être une charge inutilement coûteuse […]

À la rigueur, la demeure peut manquer. C’est le cas aujourd’hui pour des crus d’origine paysanne et de réputation récente. Mais les bâtiments agricoles sont indispensables. Sans eux, point de vignoble et plus de « château ». Le cas le plus connu est celui de Cos d’Estournel qui a surpris Stendhal lors de son passage à Saint-Estèphe en 1838. L’écrivain s’enchanta de l’étrangeté d’une architecture de fantaisie : « cela n’est ni grec, ni gothique, cela est fort gai et serait plutôt dans le genre chinois ». Mais le plus cocasse est que cette abondance de clochetons, de tourelles, de merlons et de sculptures n’est destinée qu’à des étables et à des chais. M. Destournel a oublié sa maison mais rien ne lui a semblé trop beau pour ses bœufs et pour son vin. »

 

Grâce à la plume alerte du professeur Robert Coustet nous revoilà sur le bon chemin. Celui qui nous ramène d’abord à Louis-Gaspard d'Estournel surnommé « le maharadjah de Saint-Estèphe » pour son amour des voyages, notamment aux Indes, qui dit-on, pour célébrer ses conquêtes lointaines surmonta ses chais de pagodes exotiques venues du palais de Zanzibar puis, d’un seul pas, au majestueux arc de triomphe surmonté d'un superbe lion, symbole de force et d'une licorne symbole de pureté, qui orne la façade du château Cos d’Estournel. En ce mardi de Vinexpo nous avons eu du mal à venir jusqu’à Saint-Estèphe : les camions, les travaux… le soleil implacable rend plus encore la vision de l’architecture orientale du château irréelle. Avant d’entamer la dernière part de mon chemin de traverse, je n’aurai pas l’outrecuidance de vous rappeler que Cos, en vieux gascon, signifie «colline de cailloux», un nom lié à la particularité géologique du terroir : des graves du quaternaire se sont amoncelées, formant ainsi une colline d'une vingtaine de mètres de hauteur au sommet de laquelle le château domine le fleuve mais, comme je l’ai fait, je vous épargnerais le poids de ma prose d’incompétent sur la dégustation de cet élégant et viril deuxième grand cru classé en 1855.

 

Aujourd’hui c’est mon œil qui est mon 1ier sens : derrière la façade du château qui avait tant intrigué Stendhal, les « héritiers » de Louis-Gaspard d'Estournel viennent d’offrir, à leur merveilleux vin, une nouvelle demeure. Nous passons d’un seul coup d’un seul de l’exubérance de la lumière brûlante à la pénombre et à la fraîcheur d’un temple moderne érigé sur les plans de l’architecte Jean-Michel Wilmotte www.wilmotte.fr/pge/.../detail.php?
Le contraste est saisissant entre la modernité « cistercienne » de ce chai et le rococo frivole du château. La voûte appuyée sur des colonnes en verre translucide, les deux ascenseurs tout acier, loin de donner à l’ensemble un côté spectaculaire, gratuit, lui confère une rigueur, une profondeur saisissantes. L’âme du vin y est célébrée, respectée. Le silence, le recueillement s’imposent. En m’avançant à pas lents sur la passerelle transparente surplombant l’impeccable alignement des barriques j’ai le sentiment d’un trait d’union entre deux époques, comme si je passais sur une autre rive.

Comme l’écrivait, en 1988, le professeur Robert Coustet « La compétition économique et viticole actuelle (qui n’est pas limité au seul Bordelais mais qui a pris un caractère international) est donc favorable à l’éclosion de nouvelles formes architecturales. Mais toute médaille à son revers. Sous prétexte de répondre aux besoins d’un marché de plus en plus dépendant des pratiques publicitaires, la tentation est grande de se laisser entraîner sur la voie de scénographies aussi coûteuses que vaines. Or, la vinification n’est pas un spectacle. » Dans le nouveau chai de Cos d’Estournel, Jean-Michel Wilmotte a respecté le secret, la religiosité, il n’a rien scénarisé. Il a traduit, avec une simplicité remarquable, le souci d’authenticité et le respect de la merveilleuse alchimie du vin. Les photos de mon petit IXUS, bien modestes, reflètent assez bien l’atmosphère du lieu et traduisent les sentiments qui m’ont traversé…

 

La dernière photo est celle du chai en 1988, la suite du reportage sur Wine News N°60 (en haut à gauche du blog).

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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 00:06

Ce matin j'ai l'humeur taquine, comme une envie de vous mener par l'un de ces chemins de traverse, chers au cœur de François Des Ligneris, jusqu'au but de notre voyage : un château dont l'architecture de fantaisie enchanta Stendhal : « Cela n'est ni grec, ni gothique, cela est fort gai et serait plutôt du genre chinois » et qui, comme je l'ai écrit en titre, « le plus cocasse est que cette abondance de clochetons, de tourelles, de merlons et de sculptures n'est destinée qu'à des étables et à des chais... »
Vous avez, bien sûr, remarqué que mes révélations matinales sont coulées dans le béton de citations. C'est du sérieux. L’entre-guillemets me permet d'avancer en terrain balisé avant de sauter l'échalier qui mène là où j'ai envie d’entamer avec vous le parcours sinueux de ma petite chronique.

Nous sommes en 1988.

À la Société des Vins de France, l’ambitieux PDG Axel Rückert, pour échapper au quotidien du « Vieux Papes » et de la « Villageoise », du blues du Port de Gennevilliers, créé en pensant à un autre quai, celui des Chartrons, une filiale : « Crus et Domaines de France » qui rassemble les bijoux de famille autour de la maison Cruse. La direction est confiée à Marc Lenot, plus connu de nos jours des internautes sous le pseudo www.lunettesrouges.blog.lemonde.fr  « le regard éclairé d'un amateur d'art contemporain. », qui – on le comprend mieux avec le recul du temps – baptise l'enfant aux Beaux Arts 14 rue Bonaparte. Dans le même élan, avec l'âme de mécènes, Axel Rückert et Marc Lenot créaient « l'Association Crus et Domaines de France pour la mise en valeur du patrimoine architectural des Grands Vignobles Français » Vu des cuves de 10 000 hl de Gennevilliers et de son usine à cracher du 6 étoiles ça avait, disons, un petit air décalé.

 Ce n’est pas une digression, soyez patients, nous nous rapprochons du but, en effet cette association va être à l'origine d'une très belle exposition au Centre National d'Art et de Culture Georges Pompidou, « Beaubourg » sur le thème « Châteaux Bordeaux » qui se déroula du 16 novembre 1988 au 20 février 1989.

Dans le catalogue de l'exposition, Hugh Johnson, dans un très beau texte introductif « Bordeaux enfin mis en perspective » écrit notamment « que Bordeaux avait inventé une véritable « civilisation du vin » ; notamment en créant une relation privilégiée entre la qualité de ses vins et la qualité de son environnement bâti ; entre le terroir, les hommes et l'architecture de leurs châteaux viticoles. » et de souligner un peu plus loin, qu'attribuer à ces châteaux une appellation « culturelle » lui a permis d'ouvrir sa perspective : «  Jusqu'ici, tous ceux qui, comme moi, connaissaient, ou fréquentaient, ces lieux inspirés les considéraient comme des structures évidentes et immuables. Ils sont tout à la fois une grande ferme au cœur d'un domaine agricole, une manufacture aux performances industrielles, une résidence élégante mais très réservée, un lieu sophistiqué de production économique ouvert sur le commerce mondial et qui a su s'assurer un immense prestige. La complémentarité entre ces diverses vocations crée une synergie qui, à son tour, produit une image forte et mémorable, une « image de marque » graphique et mentale, culturelle et économique, qui participe activement à la dynamique d'un système complet de marketing »

 

Arrivé à ce point de mon parcours, permettez-moi – je sais j’abuse – de poser ma besace au bord de la haie, de m'assoir un instant sur le talus herbeux pour me désaltérer et faire deux remarques.
La première à tous ceux qui glosent doctement sur l'avenir de Vinexpo – sans doute à juste raison par ailleurs – que l'avantage comparatif d'un séjour en ces lieux inspirés, par rapport aux joies des nuits Londres ou de Düsseldorf, n'est pas près de se voir combler, même au nom du credo de la rationalité ou des critères d'efficacité ou de tous ceux qui pensent qu'il faudrait dématérialiser les châteaux pour ne faire des affaires que sur la Toile ou dans les salles climatisées des Hilton au bout des pistes des grands aéroports internationaux.
La seconde, est portée à l'attention des cabinets de conseil en œnotourisme, pour leur culture, je leur conseille de potasser, dans le catalogue de l'exposition « Bordeaux Châteaux », le très bel article du professeur Robert Coustet : « Histoire de l'Architecture Viticole », ça leur donnerait à penser pour concevoir des « produits œnotouristiques » capables de toucher la clientèle High-culture du blog de Marc Lenot
www.lunettesrouges.blog.lemonde.fr C'est une mine pleine de pépites.

Avant de repartir dans la bonne direction, même si j'abuse encore de votre patience, je vous demande la permission de faire un léger détour qui me tient à cœur. Pour l'exposition une douzaine d'architectes européens de premier plan avaient été conviés à concevoir des projets d'avenir pour régénérer et réactualiser le concept des maisons de négoce et celui des châteaux.
L'un d'eux, proposé par Philippe Robert, concernait « la reconversion des quais et des entrepôts qui s'étirent tout au long des Chartrons jusqu'au cœur de la ville. » recevait l'adhésion de « la Société des Vins de France et Crus et Domaines de France qui souhaitent – si les autorités veulent bien donner leur accord – mettre en œuvre le projet proposé par Philippe Robert ».
À cette époque, j'étais au cabinet du Ministre, après avoir quitté la SVF en juin 1988, et je suivais par l’entremise de mes collègues le feuilleton : SVF-Castel, qui se dénoua par le rachat du premier par le second en 1992 : lire le point de vue de Thierry Jacquillat, à l'époque DG du groupe Pernod-Ricard propriétaire de la SVF
http://www.berthomeau.com/article-929861.html . Je reçus, à leur demande, les membres du Comité Central d’Entreprise de la SVF à la salle à manger du Ministre. La messe était dite.
Exit Rückert et ses visions pharaoniques, que d’occasions perdues mais je n’en dirai pas plus… Crus et Domaine de France (marques Lichine et Louis Eschenauer) est maintenant dans le giron des Grands Chais de France et, juste avant son départ, Axel Rückert avait fait détruire les 10 cuves béton verré de  9800 hl qui servaient au stockage et les 2 de 5000 hl qui accueillaient les assemblages : cachez-moi ces cuves que je ne saurais voir ! Tout un symbole de l’incapacité d’assumer le passé de la SVF…

 

Bon, je suis un fieffé bavard, le temps qui m’était imparti s’étant écoulé, il me semble plus raisonnable de remettre à demain la suite de cette chronique buissonnière… Bonne journée… à demain donc…

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29 août 2009 6 29 /08 /août /2009 00:06

Vous auriez tort de vous priver de la lecture de ce petit bijou d'humour sicilien. Allez, encore un petit coup de Camilleri pour la route, toujours tiré de son roman « Privé de Titre ». Pour ceux qui seraient devenus accro, je leur recommande : L’Opéra de Vigata, Le coup du Cavalier, La disparition de Judas… tous parus aux éditions Métallié

 

« Il est six heures et demie du matin, le 25 avril. Le préfet, Aurelio Caccamo, grand officier du mérite, est assis à la place d’honneur de l’imposante table rectangulaire, dans le salon de la préfecture. Il est de très mauvais poil, le préfet, il a son air des mauvais jours et passe ses nerfs en tirpillant obstinément la pointe de ses moustaches tantôt à l’horizontale, tantôt vers le bas à la tartare, tantôt en les rebiquant à la Humbert 1er.


Depuis trois jours, il a la tête ailleurs et tout le monde, du sous-préfet au dernier des huissiers, pense que son Excellence est ses dares à cause de la gravité de la situation en ville, mais ils se fourrent le doigt dans l’œil, car monsieur le préfet se contrefout de la gravité de la situation en ville ; s’il ne sait plus à quel saint se vouer, c’est à cause de la gravité de sa situation à lui.


À savoir que trois jours plus tôt, il a reçu une lettre anonyme qui tenait en neuf mots :


« Ta femme te fais cocu avec le commissaire divisionnaire. »


Son chef de cabinet, Alfonso Tornatore, chevalier du mérite, qui tous les matins ouvre le courrier, le lit et le lui transmet avec ses commentaires, commenta du même mouvement la lettre anonyme.


« C’est une manœuvre politique, Excellence. »


Le cocufiage, une manœuvre politique ? Le préfet qui, à lire ces mots, avait cru sentir le ciel lui tomber sur la tête, le regarda complètement épatouflé.


« Parfaitement, Excellence. À mon avis, cette lettre ignoble émane de la canaille subversive qui veut semer la zizanie chez les hauts représentants de la loi et de l’ordre et pêcher en eaux troubles. »


Mais son chef de cabinet avait l’esprit pointu comme le cul d’une bareille ! Même lui, le mari, s’était aperçu que son épouse Luisa, qui était vénitienne et avait vingt-cinq ans de moins que lui, affichait une sympathie certaine pour ce grand galavard de commissaire divisionnaire et réciproquement !


Toute la question maintenant était de savoir si cette sympathie en était restée là ou bien elle s’était concrétisée dans un passage à l’acte, comme l’écrivait la main anonyme. Une chose sautait aux yeux : depuis quelques mois, son épouse se soustrayait au devoir conjugal, prétextant un mal de tête ou se plaignait d’être déclavetée d’un côté ou de l’autre, alors qu’avant, non seulement elle y consentait de bien bonne grâce, mais elle en prenait l’initiative plus souvent qu’à son tour.


D’où il déduisait que, lorsque madame désirait boire, elle trouvait désormais à étancher bien peu ni trop sa soif hors de la maison, et à gorgeons qui la désaltéraient joliment. »

 

 

 

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28 août 2009 5 28 /08 /août /2009 00:00

Depuis que je chronique sur cet espace de liberté, certains d’entre vous m’avaient commodément placé d’office à la retraite, d’autres s’inquiétaient gentiment de mon sort, d’autres encore trouvaient parfaitement normale ma position : pour eux se situer du mauvais côté du manche impliquait forcément de se retrouver au piquet, d’autres enfin, à juste raison, s’interrogeaient sur l’étrangeté de mon no man’s land.

 

N’étant ni haut, ni fonctionnaire, mais ayant servi la République dans des postes dit de responsabilités, tel un Préfet en disponibilité, j’attendais une affectation dans l’organigramme du Ministère de l’Alimentation, de la Pêche et de l’Agriculture et depuis mon petit placard je travaillais.

Depuis, le 13 juillet, c’est chose faite : je suis mis à disposition du Conseil Général de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Espaces ruraux basé au 251 rue de Vaugirard dans le 15ième arrondissement qui est chargé par le Ministre de missions aussi diverses que variées. Si certains d’entre vous veulent me contacter à titre professionnel mon adresse électronique est
jacques.berthomeau@agriculture.gouv.fr et mon téléphone 01 49 55 83 86.


Comme il n’y a pas que le vin dans la vie je me suis sitôt intégré à l’équipe chargée par le Ministre de réfléchir et de lui faire des propositions sur le devenir du secteur du lait confronté à un rude coup de torchon avec la crise mondiale qui a fait suite à une euphorie du marché en 2007 à laquelle s'ajoute la perspective de la fin des quotas laitiers en 2015

 

Bien évidemment, comme vous avez pu le constater l’aventure Vin&Cie continue chaque matin…

 

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27 août 2009 4 27 /08 /août /2009 00:05

C’était au temps du Commissaire européen en charge de l’agriculture Frans Andriessen, un néerlandais, une grosse pointure : ancien Ministre des Finances de son pays, à la fois francophile : marié à une française et très représentatif d’une approche tournée vers le marché (il sera ensuite commissaire en charge des négociations multilatérales GATT lorsque Ray Mac Sharry l’Irlandais lui succédera). La FNSEA venait d’élire à la suite de François Guillaume devenu Ministre de l’Agriculture, un pape de transition, Raymond Lacombe, dernier représentant de la génération des dirigeants agricoles formés par la JAC. Le Ministre en poste Henri Nallet, qui avait fait un séjour à la FNSEA avant d’en être viré par Michel Debatisse pour « déviationnisme » entretenait avec Raymond Lacombe des relations d’amitiés. Le département de l’Aveyron, dont les similitudes sur le plan sociologique sont grandes avec la Vendée, était une pépinière de dirigeants agricoles : Marcel Bruel pour la Fédération Bovine, André Laur présidait la MSA, Michel Fau était un ex-président du CNJA (José Bové, sur son Larzac n’étant pas considéré comme aveyronnais). Pour Raymond, son département c’était l'alliance réussie entre une agriculture modernisée, à statut familial, et une belle entreprise tournée vers le marché : la Société des Caves de Roquefort qui détenait autour de 80% de la production.

 

Dans les couloirs de Bruxelles les eurocrates commençaient à susurrer les premières notes de la future Réforme de la PAC nécessaire pour clore le cycle de l’Uruguay Round engagé par François Guillaume et Michel Noir. Notre Raymond sentait le vent du boulet. Il était horrifié par le détricotage des OCM qui allait détruire le fragile équilibre des zones intermédiaires ou à handicaps. Lors des rencontres avec Henri il lui vendit l’idée de montrer au Commissaire Andriessen la réalité de l’agriculture aveyronnaise, donc d’organiser un déplacement allant en ce sens. Ce qui fut fait. Comme je m’occupais du dossier des relations avec les OPA, et que notre cher Henri avait d’autres chats à fouetter que d’aller se balader chez Raymond (un Ministre de l’Agriculture en déplacement dans un département doit se taper le rituel des réunions avec les représentants de toutes les corporations d’agriculteurs, et parfois des manifs), je fus commis d’office pour accompagner ce cher Frans flanqué des eurocrates de service tout heureux d’aller respirer le bon air de l’Aveyron.

 

L’excursion pris une forme cocasse : comme nous étions nombreux la virée campagnarde se fit en autocar, un autocar précédé de motards car, outre les invités européens, nous avions droit au préfet en uniforme, à toute la brochette des présidents, des élus et bien sûr des journalistes. L’ambiance était bon enfant. Marcel Bruel tenait le micro et ce n’était pas un homme à semer l’ennui. Nous fîmes donc notre petite virée bien préparée par les hommes de Raymond Lacombe. Quand vint l’heure du déjeuner, nous étions sur les magnifiques estives, nous nous rendîmes dans un buron où l’on tirait l’aligot traditionnel dans une grande jatte en bois avec une pelle en bois. Le commissaire se soumit de bonne grâce au rituel sous le crépitement des flashs. Nous passâmes ensuite à table. Tout le monde mangea de bon appétit. Le Marcillac coulait à flots et déliaient les langues. Quel spectacle que de voir assis côte à côte, et devisant dans notre belle langue, que le monde entier nous envie, le blond Andriessen dont les joues s’empourpraient et notre Raymond dont les yeux, derrière ses grosses lunettes d’écailles pétillaient de plaisir. Assis face à eux, pour une fois libéré de mes soucis quotidiens je ne pouvais m’empêcher de penser que si nous construisions l’Europe avec un peu plus de chair, de convivialité, au lieu de nous contenter d’en faire une boite noire dans laquelle nous nous défaussions de tous les sujets qui fâchent, le citoyen lambda en aurait une image bien plus positive.

  

Dans mon énumération des grands présidents de l’Aveyron j’ai omis le plus discret mais sans aucun doute l’un des hommes qui a le mieux pensé et mis en œuvre les principes de l’AOC, je veux parler d’André Valadier, l’homme du renouveau du Laguiole et président de la coopérative laitière « Jeune Montagne ». Souriant, pondéré, passionné de son pays, de ses Aubrac, cultivé, lorsque vint le moment de nommer le nouveau Président du Comité produits laitiers de l’INAO que nous venions de réformer en 1990, je n’eux aucun mal à convaincre mon Ministre de le nommer. L’homme était Conseiller Régional centriste, donc opposant de Martin Malvy président de la région et grand ami de Louis Mermaz. Normal me direz-vous, oui mais pas forcément la règle dans notre belle République. Bien plus tard, un week-end, en toute discrétion nous sommes allés, à quelques-uns, avec lui, manger chez Germaine à Aubrac. C’est moins chic que chez Michel Bras mais j’y fus fait chevalier de l’aligot (un jour sans doute vous aurez droit à une chronique) Pour ce qui concerne la nourriture et le gîte, à l’attention des enfants des écoles je donne de courtes définitions :

 

-         Burons : habitat temporaire des hauts pâturages d’Auvergne et du Rouergue qui sert à abriter les bergers et le bétail pendant leur séjour de juin à septembre sur les estives. Dans le buron, outre le logement du fromager, il y avait une pièce à feu pour la préparation du fromage, une cave pour sa conservation, une étable pour les veaux, une loge pour les porcs nourris avec le petit lait.

-         L’Aligot : C’est un mélange de purée de pommes de terre et de tomme fraîche de Laguiole qu’il faut travailler et retravailler : tirer ou filer l’aligot pour obtenir une texture lisse. C’est la spécialité du Nord-Aveyron. Comme le disait André Valadier : « l’aligot ne tient pas seulement au ventre mais en sympathie » Plat de résistance des paysans l’aligot est maintenant un plat de fête.

Le Marcillac : www.aveyron.com/gastro/vin_marcillac.html ce sont dit-on les moines de l’abbaye de Conques qui ont implanté le vignoble de Marcillac. L’abbaye est bien plus célèbre que cette AOC, sa renommée est mondiale depuis que le grand peintre abstrait Pierre Soulages, né à Rodez, a dessiné des vitraux en 1994 d’une pureté et d’une rigueur sidérantes. www.conques.com/   Le cépage du fer Servadou nommé localement mansois, planté sur des coteaux argilo-calcaires dits « rougiers », donne au vin des saveurs de cassis et framboise. Le mansois est pratiquement le cépage unique. La bouteille présentée provient du Domaine Cros www.domaine-du-cros.com son Marcillac cuvée Le Sang del Païs est très représentatif de l’appellation.       

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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 00:02


« Il faut se rendre à l’évidence, Montaigne était incapable de se faire cuire un œuf » mais pire encore, lui, « né et nourri aux champs », propriétaire foncier, viticulteur, déclare ne rien entendre aux « plus grossiers principes de l’agriculture » et « ignorant […] ce que c’était faire cuver du vin » Ce n’est pas moi qui l’écrit mais un très savant professeur émérite de l’IEP de Bordeaux dans son livre « La table de Montaigne » chez arléa. « Bref, souligne-t-il, tout concourt à ce qu’il se « détourne volontiers du gouvernement » de sa maison, d’autant que s’ « il y a quelque plaisir à commander, fût-ce une grange, et à être obéi des siens », il n’en reste pas moins que « c’est un plaisir trop uniforme et languissant ». Mieux vaut se laisser aller à « cette humeur avide des choses nouvelles et inconnues », qui nourrit, « le désir de voyage ». Mieux vaut se consacrer à sa « librairie », et même se tourner vers la politique… »

 

Voilà une belle franchise dont certains plumitifs du vin devraient s’inspirer car trop souvent ils se parent d’attributs empruntés à l’air du temps pour avoir l’air savants. J’avoue, sans aucun rouge au front, en dépit des cours et des travaux pratiques du frère Bécot à l’École d’Agriculture de la Mothe-Achard http://www.berthomeau.com/article-34022380.html, être un grand ignorant des choses de la vigne et du vin mais, contrairement à Montaigne je sais faire cuire un œuf. Mais ce qui m’importe c’est que « finalement, Montaigne nous apparaît comme un honnête buveur. Il n’est pas comme Erasme, un fin connaisseur. Il ne cherche pas, comme Rabelais, la vérité dans la « dive bouteille ». Pour lui, le vin, est à la fois un moyen d’étancher sa soif et un plaisir de la vie de tous les jours. »

 

Le maire de Bordeaux – pas celui d’aujourd’hui bien sûr mais notre gentlemen farmer – préfère les vins blancs ou les clairets comme les gens d’en haut au XVIe siècle ; les « gens de travail » boivent, eux, « les gros vins rouges et noirs » alors que les « personnes de repos », elles, se délectent de blancs et de clairets : c’est Olivier de Serres qui le note dans son monumental ouvrage Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs (1600).

La rédaction de Vin&Cie qui ne recule devant aucun obstacle, toujours à la pointe de l'information de ses chers lecteurs laissant la RVF loin derrière, a décidé de remonter le temps et de poser ses traditionnelles 3 Questions à Michel de Montaigne. Les réponses valent leur pesant de bon sens. Lisez-les et dites-moi ce que vous en pensez... 

 

1ière Question : Votre goût pour le clairet qui, comme chacun sait sauf les provençaux, provient du « foulage sommaire de raisins noirs ou blancs non éraflés », vous rattache au goût de l’élite mais Michel de Montaigne comment buvez-vous ?

 

Réponse de Montaigne : « […] Je ne bois que du désir qui m’en vient en mangeant, et bien avant dans le repas. Je bois assez bien pour un homme de commune façon : en été et en un repas appétissant, je n’outrepasse point seulement les limites d’Auguste, qui ne buvait que trois fois précisément ; mais pour n’offenser la règle de Démocrite, qui défendait de s’arrêter à quatre comme un nombre mal fortuné, je coule à un besoin jusqu’à cinq, trois demi-setiers environ [3/4 de litre] ; car les petits verres sont les miens favoris, et me plaît de les vider, ce que d’autres évitent comme chose malséante. Je trempe mon vin plus souvent à moitié, parfois au tiers d’eau. Et quand je suis en ma maison, d’un ancien usage que son médecin ordonnait à mon père et à soi, on mêle celui qu’il me faut dès la sommellerie, deux ou trois heures avant qu’on le serve. Ils disent que Granaos, roi des Athéniens, fut l’inventeur de cet usage de tremper le vin d’eau ; utilement ou non, j’en ai vu débattre » (III, 13, 792)

 

2ième Question : Pour ce qui concerne le service de la boisson vous êtes assez moderne Michel de Montaigne vous ne prisez guère les coutumes médiévales, pourquoi ?

 

Réponse de Montaigne : « Moi je me laisse aller aussi à certaines formes de verres, et ne bois pas volontiers en verre commun, non plus que d’une main commune. Tout métal m’y déplaît au prix d’une matière claire et transparente. Que mes yeux y tâtent aussi, selon leur capacité. » (III, 13, 777)

 

3ième Question : Vous êtes bon vivant, franc buveur, que pensez-vous des dégustateurs exigeants et snobs ? Pour clore ce questionnement, pensez-vous, comme François Mauriac ou Philippe Sollers, « qu’hors du Bordeaux, il n’est pas de vin digne de ce nom ? »

 

Réponse de Montaigne : « La délicatesse y est à fuir et le soigneux triage [choix] du vin. Si vous fondez votre volupté à le boire agréable, vous vous obligez à la douleur de la boire parfois désagréable. Il faut avoir le goût plu lâche et plus libre. Pour être un bon buveur, il ne faut pas le palais si tendre. » (II, 2, 254)

« Diogène répondit, selon moi [comme je l’aurais fait], à celui qui lui demandait quelle sorte de vin il trouvait le meilleur : « l’étranger », fit-il » (III, 9, 687)

 

La rédaction remercie chaleureusement le Pr Christian Coulon dont la plume a permis la réalisation de cette imaginaire interview « La table de Montaigne » chez arléa www.arlea.fr  

 

 

 

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