Roman

Dimanche 26 octobre 2014 7 26 /10 /Oct /2014 07:00

« L’amour, comme dit le poète, c’est le printemps. Il monte en vous, vous séduit doucement et tendrement, mais il vous arrime comme les racines d’un arbre. C’est seulement en s’apprêtant à partir qu’on s’en rend compte qu’on est incapable de bouger, qu’il faudrait se mutiler pour se libérer. Voilà ce qu’on ressent. Ça ne dure pas, du moins ça ne devrait pas. Mais ça vous serre la poitrine comme une pince métallique… »


Allongé sur le lit de Claire, immergé dans le livre de Walter Mosley que je venais d’acheter à l’Écume des Pages, « Un homme dans ma cave », je n’entendis pas venir Émilie. De retour, elle me faisait face telle que je l’aime depuis le premier jour. Cataclysme soudain, le manque d’elle radical en un retour en force irrépressible me ravageait. Éruption. Je la voulais tout contre moi. La sentir. Graver son corps sur le mien. Explorer chaque courbe, chaque sente secrète du pays de son corps. L’embrasser. La sentir palpiter. S’abandonner. Se donner. S’offrir à mes caresses. Ne lui laisser aucun répit. La faire prisonnière de mon désir dur, me libérer de la tenaille de cet amour sans avenir. J’inspirais. Me maîtrisais. Mes mains, mes mains, me contenter d’effleurer ses épaules, de tenir, de me retenir. Les mots me manquaient. Je laissais la tendresse m’investir doucement, avec ce nœud de regrets indémêlable, mais pourquoi diable étais-je tombé amoureux d’elle, amoureux à la folie, sans espoir de rémission. Pour la première fois de ma vie je ne combattais pas à armes égales, je subissais mais j’étais heureux comme jamais je ne l’avais été. Apaisé.


Émilie n’étant pas très vélo, après le déjeuner, nous avons souscrit un abonnement à Autolib pour qu’elle puisse se rendre plus facilement à son association des jardins urbains. À son retour j’inspectais ses paumes de main : « Mais tu n’as pas attrapé d’ampoules tu vas devenir une vraie fille de la terre… » Elle riait. Pendant son absence, tout à fait par hasard j’étais tombé sur le générique d’un film de Serge Leroy La Traque sur une chaîne du câble : Policier, et je l’avais regardé. C’est le défilé des noms des acteurs : Jean-Pierre Marielle, Philippe Léotard, Michel Constantin, Jean-Luc Bideau, Michael Lonsdale, Paul Crauchet, Michel Robin, Georges Géret, qui me fit faire une entorse à mon ascèse d’écrivain besogneux. Casting extraordinaire : monsieur Sutter, un Michael Lonsdale tel qu’en lui-même, onctueux et autoritaire, puissant bourgeois local, Mansart un Jean-Luc Bideau, bonnasse et coureur, futur conseiller régional, les Danville Philippe Léotard et Jean-Pierre Marielle, deux ferrailleurs paillards grossiers et pervers, le capitaine Nimier jugulaire-jugulaire l’efficace Michel Constantin, Rollin, un Paul Crauchet, froid, distant et implacable, notaire, Chamond, Michel Robin, le con de service, ahuri,  assureur, Maurois Gérard Darrieu, le garde forestier aux ordres et, pour une brève séquence, Georges Géret en braconnier goguenard.


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Dans l’une des dernières séquences, Paul Crauchet, a cette phrase terrible : « nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables ». Des salauds ordinaires, rien qu’une horde d’honorables bourgeois, des pleutres entraînés vers l’horreur, par deux frères ferrailleurs qui les tiennent par la barbichette, les lourds secrets du petit marigot d’un bled de la campagne, après le viol de la pauvre Helen Wells qui sera le point de départ d’une chasse impitoyable. Aucun voyeurisme, tout le film, est mis en scène avec une forme de hâte sauvage. La caméra est portée, de longs plans restituent sans artifice la frénésie et l’âpreté de la traque, la photo superbe est moite, boueuse comme le lieu. La musique anxiogène, entêtante n’est présente qu’en ouverture et pour le générique de fin, Serge Leroy n’a ajouté aucun artifice à son récit sans concession. Aucune échappatoire n’est possible, on guette un sursaut d’humanité qui n’arrivera jamais, chaque personnage se révèle implacable par lâcheté, par corruption de la préservation de son rang social, par cette lourde fraternité des mâles en bande, même par une forme d’honneur militaire chez Jean Constantin. Aucun manichéisme, de l’horreur ordinaire, sans fioritures, froide, inéluctable, qui m’a scotché à l’écran 90 minutes. Cet excellent film, méconnu, m’a replongé dans des souvenirs de ma jeunesse, comme une trace indélébile de tous ces viols enfouis sous l’hypocrisie des gens honorables ou bien de chez nous. Combien de bonnes engrossées, de gamines souillées par leur père, de filles forcées au sortir du bal par des bêtes avinées ? Les faiseuses d’anges, avec leurs bottes de persil ou leurs aiguilles à tricoter, avaient bien du travail en ce temps-là. Lors de sa sortie en 1975, l’année de la loi Veil, je ne vivais pas en France, mais je suis certain que ce film a dû  choquer les bonnes âmes et horrifier les chasseurs. C’est sans doute pour cela qu’il est tombé dans l’oubli ou presque, il n’existe même pas d’édition en DVD.


Claire avait séduit, lors du pince-fesses d’Anne H, un beau grand jeune homme qui s’avéra être un des gros bras du catalan, un VO dans notre jargon. Le lendemain matin je le croisai dans la salle de bain. Ce finaud avait déposé son instrument de travail sur la tablette du lavabo, entre les brosses à dents et les pots de crème des filles. Je l’avais vaguement salué puis nous nous étions retrouvés à la table de la cuisine face à nos bols de café. Mon jeune collègue, très jeune coq, émoustillé, baratinait Émilie tout juste sortie du lit. Vénère une folle envie de lui clouer le bec me pris. J’évoquai devant lui, sans m’adresser à lui, des souvenirs de la grande maison, me livrant à un name dropping des huiles qui le fit blêmir. Il restait coi, sa tartine beurrée pointée au-dessus de son bol. Je bichais, puis changeant de pied, je pianotais sur mon smartphone pour appeler Patrice Gassenbach, le patron de la fédération de Paris du Parti radical valoisien, pour lui parler de l’élection du président de l’UDI. Il me prenait et pêle-mêle, j’évoquais Borloo, Rama Yade, et bien sûr Hervé Morin. C’est à ce moment-là qu’Émilie, encore dans la ouate du sommeil, intervenait ingénument pour me dire que « ce Morin elle l’avait entendu le matin sur radio classique où il tenait une émission sur la musique elle aussi classique ». J’opinais en me marrant. Émilie ajoutait qu’il en parlait bien mais qu’elle ne le trouvait pas très sympathique. Mon jeune collègue ne savait plus où il habitait, coincé qu’il était entre mon Hervé Morin, con comme un bourrin à sulky d’Épaignes, et le Christian Morin d’Émilie plutôt joueur de clarinette sur les bords. Nous voyant pouffer il a levé l’ancre vite fait sans demander son reste. Rétrospectivement je m’en suis voulu, non pas de lui avoir cloué le bec mais de l’avoir mis sur ma piste. J’étais repéré.

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 19 octobre 2014 7 19 /10 /Oct /2014 07:00

Vivre reclus me profitait. J’écrivais. Claire me nourrissait comme si j’étais un poulet de grains. Casqué, je tirais des bords la nuit dans Paris sur mon urban cycle. Buvais de l’eau. Dormais comme un bébé. Je m’allégeais. Émilie me manquait. Je résistais. Perdurais. Et puis, dans ma messagerie, une invitation m’est tombée dessus. J’aurais dû la jeter à la poubelle mais je ne l’ai pas fait car j’ai la manie de presque tout garder au cas où. Il faut dire que ça sentait le soufre, j’ose même écrire le foutre, vu que Dodo le pointeur du Sofitel serait de la partie. En effet Anne H, la madone d’la com. de crise, l’indispensable réparatrice des affligés : tel ce pauvre Jérôme le parjure, fêtait ses 47 ans. Vu du simple pékin rien qu’un banal anniversaire, sauf que le banni des socialistes, du 2 au 20 février 2015,doit répondre devant le tribunal correctionnel de Lille, avec douze autres personnes, du chef de « proxénétisme aggravé en réunion » – dossier dans lequel une demi-douzaine de journalistes de Libération, de L’Express, du Figaro et du Monde sont mis en examen pour « recel de violation du secret de l’instruction ». Ça sentait une jolie petite manœuvre pour redonner des couleurs acceptable à l’ex du FMI et ça m’a excité. J’en ai touché deux mots à Claire qui a sauté sur l’occasion « youpi, nous y allons ! » Nous y sommes allés à vélo. Ma Claire était toute en beauté et de la voir pédaler ainsi sapée comme une reine me faisait zigzaguer. Je plaisantais « Prends garde à Dodo mon cœur tu vas faire exploser sa libido ! » Elle riait aux éclats.

 


Ils sont venus, ils sont tous là les vieux potes du PS, Strausskaniens de toujours, Camba en tête flanqué du numéro deux du parti, Guillaume Bachelay, suivi par Le Guen le porteur d’eau, secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement ; Jean Veil le fils de Simone, des anciens collègues d’Euro RSCG, telle Nathalie Mercier, directrice de la communication du Musée du quai Branly, naguère chargée de l’image de Valérie Trierweiler, des sondeurs tel Brice Teinturier d’Ipsos ; la faune médiatique entraînée par l’inoxydable Elkabbach flanqué de l’ex de la LCR Michel Field ; le président du directoire du Monde, Louis Dreyfus, suivi par la caravane des « rubricards » politiques, des investigateurs de télévision… j’en passe et des mauvais pour ne pas leur faire de peine. Bien sûr, l’inusable Stéphane était là. Je le charriais « Alors ma poule, tu n’as pas demandé à ton pote Norbert le Forestier de t’accompagner ? Quel dommage, ma belle amie Claire aurait adoré le rencontrer. Elle est folle de ses bottes ! » Il en fallait plus pour le démonter, il prenait Claire par le bras pour aller la présenter à DSK. Moi j’en profitais pour baguenauder, serrer des pinces, lancer des vannes sur le revirement de jurisprudence dites du Carlton, lorsque « tout juste revenue de Lille, où elle célébrait les 90 ans de l’Ecole supérieure de journalisme en invitant à « se méfier des connivences », la directrice éditoriale du Huffington Post, Anne Sinclair, avait aussi tenu à fêter l’anniversaire de son amie, signe que les ennuis judiciaires de DSK n’ont pas éloigné les deux femmes » comme l’écrira Ariane Chemin dans le Monde. Mais le clou de cette soirée privée si merveilleusement publique fut l’arrivée du catalan, notre jeune Premier Ministre. Comme le fit remarquer un hypocrite, sidéré par le mélange des genres (sic) présent, à madame Chemin la de La Rochefoucauld du XXIe siècle, « C’était comme dans la salle des Quatre-Colonnes » à l’Assemblée« les journalistes se sont pressés pour l’entourer ». Et écouter le premier ministre se désoler de « la crise des élites » qui abîme la France d’aujourd’hui.


Le Catalan « Je le connais comme si je l’avais fait. Je le regarde grandir depuis plus de vingt-ans. So énergie me fascine. Je le revois quand il jouait les porte-serviettes de Michel Rocard, au début des années quatre-vingt. Il avait une tête de chérubin, d’adolescent romantique égaré, à la recherche de sa famille […] En coulisse, il jouait sa partie, travaillant inlassablement son image, celle du rebelle, du rugueux, de l’homme sans concession, dur au mal. J’avais remarqué cette crispation  dans la mâchoire qui lui donnait toujours l’impression de serrer les dents contre un ennemi invisible. Il avait un côté petit cousin de la famille qui met le pied dans la porte avec acharnement pour se retrouver dans la pièce des grandes personnes […] Lui  était un mitterrandien chez Rocard. Moi, un rocardien chez Mitterrand […]  Il ne croyait pas à ma bonne étoile. Il a longtemps fait partie, sans être un ennemi, des grands sceptiques me concernant. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, j’étais un intérimaire à la tête du PS, une pièce de rechange. Il a servi de nombreux éléphants avec toujours la même passion, la même fougue […] Est-il mon antithèse ? Il me ressemble au moins sur un point. En politique, il n’a ni dieu ni maître. Il a beau répéter qu’ile un disciple de Georges Clémenceau, le « Tigre », il change de champion dès que les circonstances l’exigent. Comme moi, il se nourrit des uns et des autres au gré des mouvements de la planète politique. Comme moi, il s’est toujours refusé à constituer une écurie officielle autour de lui. Il considère le PS comme un astre en voie d’extinction et le clame imprudemment. »

C’est de Raffy dans la peau de moi Président de la République… Manuel est venu me saluer. Je lui ai présenté Claire. Il m’a dit « Tu as toujours eu bon goût… »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 12 octobre 2014 7 12 /10 /Oct /2014 07:00

Sentant poindre l’automne, avec Claire, mon hébergeuse, nous sommes allés déjeuner, dans le merveilleux jardin du restaurant Les Climats, car le chef venait d’inscrire la grouse d’Écosse à la carte. Nous y sommes allés à vélo, chacun de notre côté car Claire avait trente-six mille choses à faire alors que moi je passais mon temps à glander. Le vélo de Claire, d’un beau mauve, était un vieux clou Gitane remis à niveau par le vendeur du magasin de cycles du coin alors que le mien était un urban cycle ultraléger à pignon fixe acheté chez en selle Marcel ; je passais mon temps à pédaler comme un dément ce qui m’attirait les foudres de ma belle amie car elle portait un casque et moi pas. Mes justifications vaseuses à géométrie variable, mes compliments sur son beau port de casque, rien n’y faisait, Claire restait d’une intransigeance absolue. Selon un rituel bien établi j’arrivais à l’heure alors que la protectrice de ma tête se fit attendre. Vieil habitué du lieu on me bichonnait pour me faire patienter. J’adore ce lieu qui  est l’ancienne Maison des dames des postes rue de Lille. Celles-ci, au début du XXe, regroupées au central, établissaient la relation téléphonique entre le demandeur et l’abonné à l’aide de fiches. Ce système nécessitait beaucoup de personnel, en grande majorité des femmes venant de province d'où l'idée de construire un immeuble de cent onze chambres chauffées avec trois bains-douches par étage. Ces dames disposaient d’une salle à manger ouvrant sur le jardin d'hiver où je me trouvais. À cette époque, l’esprit social s’épanouissait, en dépit d’un règlement strict, dans une architecture de haute expression. L’arrivée de Michel Houellebecq, enveloppé dans sa célèbre parka Camel legend, cheveux fillasse ébouriffés, accompagné d’Antoine Gallimard son éditeur sapé comme un éditeur, me donnait un sujet d’observation. Les deux hommes, bientôt rejoint par un troisième,  se posaient à la table qui me faisait face. Houellebecq, sans être guilleret, détendu, le teint frais, commandait en apéritif un Perrier citron tout en entamant sa première cigarette, rien de transgressif nous étions à l’air libre. Sa façon bien à lui de tenir sa cigarette, coincée entre pouce et index, pointée vers le ciel, m’a toujours intriguée par son côté maniéré. Claire descendait les marches du perron.


Le chef vint lui-même servir la grouse de Claire. Goguenard je soupirais « Tu es la reine du lieu, Houellebecq va être jaloux… », cette légère effervescence autour de nous me distrayait. Il le fallait car Émilie me manquait. Son absence qui s’éternisait me plongeait dans une aphasie molle. Je n’avais de  goût à rien, passais mon temps au lit à l’attendre, alternais des temps de jeûne et des boulimies monstrueuses.  J’étais dans le dur. Claire pour me sortir de mon coaltar m’avait  acheté le bouquin de Serge Raffy où l’auteur se glisse dans la peau de Hollande. Lire était une souffrance car ça me renvoyait à mon incapacité d’écrire, je préférais faire du vélo au creux de la nuit. Comme je passais mon temps à roupiller le jour, mes nuits blanches, dans leur silence, leur vide, me déchiraient encore un peu plus, alors je sortais, je plaçais mes deux diodes clignotantes, la rouge à l’arrière et la blanche à l’avant et je déboulais le long du canal. Paris la nuit, des ombres, des zombies, des taxis en maraude, fêtards ou travailleurs, clodos, je ne laissais aucune trace. Filais. Suais. La douche me cinglait. Son corps plaqué au long du mien, ses lèvres, ses fesses dans mes paumes, la prendre, l’investir, la sentir, aller et venir dans sa tendre chaleur, guetter les prémices de son plaisir, le cerner, l’amplifier, exploser. Je jurais. Les draps étaient glacés. J’avais envie de fumer. Mon regard se posait sur le haut de ma pile de livres et le titre du bouquin de Raffy me sautait à la gueule « Moi, l’homme qui rit » Je l’ouvrais. Le feuilletais. Attrapais des phrases au vol « Mon ami, Le Bourrin, mon fidèle mamelouk, que j’ai fini par nommer ministre de l’Agriculture, s’est échiné à me répéter au cours de nos multiples campagnes que je me perdais dans le peuple, que c’était une manière habile d’éviter les miroirs. S’oublier dans  la masse. Ne jamais se regarder vraiment, courir en aveugle dans cette quête éperdue de l’autre, pas seulement pour récupérer son vote. Encore et toujours cette stratégie de l’esquive… »


Je ne sais pourquoi cette phrase me donna envie de revenir à la première page et de lire. Lire d’une seule traite en crayonnant des passages entiers. Le jour jetait une lumière blanche sur mes yeux brulants. Claire me portait du café. Je me retenais de la basculer sur ma couche. Épuisé mais plein de sève je voulais m’épandre en un corps accueillant, donner.  M’enfouir. Me perdre. Fuir. Le rire de Claire me claquait à la gueule, me propulsait à la surface sans passer par les paliers de décompression. Jeté sur le sable, tel un poisson, je murmurais « Tu cesses de te la jouer, vieux con ! » et de rire à mon tour. J’envoyais mon premier sms à Émilie à partir de mon Nokia pourri. Claire se moquait. Je lui réclamais des tartines de confiture de figues. M’habillais. Me posais devant mon écran. À côté de mon clavier, le dernier roman de Patrick Modiano. « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier». Je l’ouvrais. J’avais noté : « Il n’avait écrit ce livre que dans l’espoir qu’elle lui fasse signe. Écrire un livre, c’était aussi, pour lui, lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l’intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu’elles étaient devenues. Il suffisait de semer leurs noms au hasard des pages et d’attendre qu’elles donnent enfin de leurs nouvelles. »


Modiano, gosse très tôt condamné à la solitude, à l’internat, « mais très vite pris – et en quelque sorte sauvé – par la nécessité d’écrire. »


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1968, « Place de l’Étoile » premier roman en exergue cette histoire :

 

« Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ?»


Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »


(Histoire juive »

Modiano « hors du temps, ailleurs, à contretemps. » : « Hôtel de l’Avenir, quel avenir ? »


Me terrer !


Je me terrais…

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 5 octobre 2014 7 05 /10 /Oct /2014 07:00

Le nid était vide. J’avais faim. Sur la porte du frigo un post-it « je pars une semaine chez ma mère », l’eau de mes spaghetti frissonnait. Me retrouver seul m’allait bien. Elle m’avait acheté une belle bouteille de vin. Le silence de la Mouzaïa m’enveloppait dans un cocon protecteur, j’entreprenais de me confectionner un pesto. L’ail me collait aux doigts. Je pilonnais le basilic qui épandait ses fragrances poivrées. Y-avait-il des pignons de pin ? Je n’eus pas beaucoup à chercher, sur la porte du placard à provisions Émilie avait dressé la liste de tout ce qu’elle m’avait acheté. Lorsque je jetai les spaghetti bouillants sur mon pesto mon téléphone s’agitait dans la poche de ma chemise. Ce devait être elle ; ce n’étais pas elle mais Dubouillon un pilier de la grande maison. Répondre c’était prendre le risque de me retrouver face à des spaghetti tièdes ce qui était au-dessus de mes forces. Avant de m’assoir je pianotais un sms pour mon cher collègue « je n’y suis pour personne, même pour le Premier »

 

J’ouvrais la bouteille de Patrimonio, le niellucciu de Grotte di Sole, gras, porté par une allonge fraîche, était superbe, il me tapissait le palais. Penché sur mon assiette, à l’italienne, j’aspirais mes spaghetti. Mon smartphone émettait le bip annonçant la réception d’un message, puis un second, puis un troisième, ça devait chauffer dur du côté de Beauvau. Je m’essuyais les lèvres. Mon second verre de Grotte di Sole me ramenait dans le maquis corse, dans les bras d’Émilie. Que faisait-elle en ce moment ? Les spaghettis me calaient, j’allais pouvoir me mettre à ma table de travail pour écrire. Par acquis de conscience je consultais les messages :


le premier « fais-pas le con répond ! »,


le second « ta note au Premier a foutu un souk pas possible, radines ! »,


le dernier « on vient te cueillir ! »


Je pianotais « chiche ! Vous ne savez pas où je crèche ! »


La réponse fusait « Ducon, tu ne sais pas ce que c’est que la géolocalisation… » Je coupais mon téléphone, jetais quelque vêtements dans un sac, fourrais mon ordinateur portable avec eux, sortais mon vélo et je me tirais sans éteindre les lumières de la Mouzaïa afin que mes petits camarades tergiversent avant de savoir quelle stratégie adopter pour me faire sortir de la place : la persuasion ou la force.


En passant à Barbès j’achetais dans une boutique un Nokia basique et une carte. L’air était doux. Je débarquais chez Claire qui m’offrit, sans rien me demander, l’hospitalité. La colocation faisait la fête, je me glissai nu dans les draps et, en dépit du bruit, je m’endormis comme un bébé sans demander mon reste. Les situations de tension extrême m’apaisent. Avant même que le jour ne se lève j’étais debout, l’appartement ressemblait à un champ de ruines, quelques corps gisaient çà et là, des odeurs mêlées âcres et aigres flottaient dans tout l’appartement. Je gagnai la cuisine pour me faire du café. Dans le capharnaüm de bouteilles vides, d’assiettes emplies de détritus, de verres plein de mégots, je repérais une corbeille de fruits indemnes. La cafetière asthmatique crachotait, le café ne serait pas fameux. Je pressais des oranges, des citrons et des pamplemousses sur un presse-fruits en verre, un très bel objet. Le jour se pointait. J’imaginais la tronche furibarde de mes chers collègues. J’enfilais d’un trait le grand verre de mes jus mêlés.

 

Il était hors de question que je me remette dans le jeu pourri auquel mes supérieurs me destinaient. Ma note incendiaire au Premier c’était mon testament politique, maintenant rideau, je disparaissais pour un temps des radars. Le café était franchement dégueulasse. Le plus drôle c’est que Claire habitait à deux pas d’un gros commissariat et, chaque jour, lorsque j’irais me dégourdir les jambes au-dehors, en passant devant la guérite vitrée je saluerais le factionnaire tel un quidam respectueux de la force publique. Je ne risquerais pas grand-chose puisque la grande maison ne pousserait pas la plaisanterie jusqu’à diffuser ma tronche de cake dans les commissariats. Dans la grande salle commune je découvrais une boule de pain de campagne elle aussi indemne. Je la tranchais avec mon couteau corse avant d’aller inspecter le contenu du frigo. Il était vide. « Tu cherches quoi mon grand ? » C’était la Claire. « De la confiture mon cœur ». Elle grimpait sur un escabeau pour aller dénicher au fin fond d’un placard un grand pot de marmelade d’oranges amères. Ma préférée ! Nous nous en goinfrâmes, la journée commençait sous les meilleurs auspices.


J’avais titré ma note au Premier « Juppé, dernier rempart face à l’effondrement du système… » Grandiloquent certes ce titre mais je n’avais pas trouvé mieux pour résumer mon analyse de la donne de la présidentielle de 2017. Face à la perspective d’un second tour Le Pen/Sarkozy, dans la mesure où l’alternance se ferait mécaniquement à droite, la candidature de Juppé permettait de jouer une carte à la Giscard, la France veut être gouvernée au Centre, sauf que le Centre n’existe qu’en tant que force d’appoint pour la Droite. Ce que Hollande avait raté à la suite de son élection en laissant Bayrou mordre la poussière alors qu’il avait appelé à voter pour lui, Juppé par construction le réalisait avant l’élection. Mais encore faudrait-il qu’il puisse se présenter en gagnant les fameuses primaires ouvertes inaugurées par le PS. Avec ce fou furieux de Sarko, qui allait remettre la main sur le parti, ça n’était pas gagné d’avance, sauf à ce que le petit ne se fasse vraiment rattrapé par ses casseroles judiciaires.

 

Je préconisais donc de faire l’impasse sur la future présidentielle, une forme de repli en bon ordre sur une position préparée à l’avance : la social-démocratie assumée, et de manœuvrer pour que la primaire de l’UMP à la sauce Sarko soit polluée par de braves sympathisants votant massivement pour Juppé. Manœuvre, certes délicate, mais jouable à la condition de préparer le terrain et de jouer fin en sous-main. N’oublions pas que les primaires ouvertes à la sauce socialo se jouent à deux tours, et qu’entre les deux, à la condition d’avoir fait un score qualifiant, le jeu des alliances avec le centriste pourrait permettre à Juppé de tirer son épingle du jeu. Bien évidemment j’ajoutais, qu’en dépit de ma conviction que mon analyse et ma stratégie étaient pertinentes, je n’étais absolument pas partant pour remettre les pieds dans les soupentes de l’UMP comme je l’avais fait au tout début du septennat. Peine perdue, j’avais à nouveau péché par orgueil, me restait plus qu’à faire le mort pour qu’on m’oublie.   

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 28 septembre 2014 7 28 /09 /Sep /2014 07:00

Au terme de mon soudain périple le plus dur semblait fait, sa main m’était acquise, et pourtant je pressentais mon échec ou, plus exactement, il était inscrit, depuis la première seconde de notre rencontre, dans sa jeunesse resplendissante. L’amour ne se quémande pas, il est. Bien sûr, dans mon immense orgueil, je savais que moi seul pouvais faire d’elle une reine. Elle aussi d’ailleurs et cela suffisait à mon bonheur. Je ne vivais que par elle, pour elle, dans un état de légèreté extrême, une forme de gaze qui m’enivrait. Comme toujours, l’avion avait du retard. J’ouvrais ma boîte à rêves pour m’échapper. « Des voyageurs retour de Damas qui partaient pour l’Océanie regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n’avaient jamais quitté Saint-Nazaire. »Par la magie de Google je retrouvais le paragraphe entier de « Suzanne et le Pacifique » de Jean Giraudoux. « C’était dimanche. Échangeant leurs dieux, équipages allaient entendre la messe dans les églises, et citadins aux paquebots. Je m’embarquais. Il y avait entre mon navire et le quai deux mètres d’océan incompressible et deux mètres de lumière entre l’extrême mer et l’horizon. Des voyageurs retour de Damas qui partaient pour l’Océanie regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n’avaient jamais quitté Saint-Nazaire. Le soleil étincelait. Les flammèches et les pavillons doubles pour le jour saint battaient l’air, et de chaque élément, de chaque être aussi l’on sentait doublée l’épithète, la même épithète ; le navire était blanc, blanc ; la mer bleue, bleue. Seule, abandonnée dans le dock, parmi ses bagages, une jolie petite femme, au lieu d’être brune, brune, était brune, rose. Je lui proposai mon porteur, déchargé de ma grosse malle, et qui, de voir ces petits sacs, rapprochait déjà les bras comme un compas. »


Jamais nous ne partirions ensemble...


J’aime tout autant partir que revenir, éminemment casanier j’ai passé ma vie à errer, à dilapider mes souvenirs, sans jamais quitter mon petit jardin d’intérieur bien cadenassé où nul n’était jamais entré. Sur mon lisse tout glisse, je m’étais toujours protégé de l’amour avec un grand A de peur que celui qui m’avait investi tout entier, avec l’irruption de Marie dans ma vie, ne s’érode. Ne se réduise en sable. Mon indifférence affichée me plaçait à la bonne distance, je me plaisais, me complaisais en des embrasements passagers, corps à corps, jeu de la séduction sans engagement ni serment. Je me laissais aimer. Je me lassais. Partais. Me retirais comme le flux de la marée pour revenir. Toujours au  sec, bien à l’abri sans rechercher ce fameux bonheur que nul ne trouve jamais. Je me contentais de la chaleur de mes compagnes aimantes sans m’investir, agent dormant de l’amour, sdf dans son no man’s land, tranquille quoi. Et puis patatras, elle a surgi, venant  de nulle part, me bouleversant. J’aurais dû fuir de suite, la fuir, fuir cet amour dur, tranchant, trop belle pour moi ! Tout me plaisait en elle. J’étais fichu, prisonnier à perpétuité. Ça me plaisait. Je l’aimais avec une force tranquille, paisible.


Que faire ?


Écrire !


Lui dire simplement : « Émilie j’ai besoin de toi pour écrire… »


Ce fut mon premier sms depuis mon départ. Elle le consulterait sur son petit Nokia désuet...


Dans l’avion je tombais sur une fiction « Les 100 derniers jours de François Hollande », ça allait me nettoyer la tête, je me voulais pour mon retour être léger pour elle.


« Cinquante nuances d'aigrie »


Quand, au mois d'août, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon s'étaient mis à ruer un peu trop fort dans les brancards, il leur avait simplement montré la porte. Et les deux chevaux fous avaient quitté l'écurie gouvernementale, suivis par la belle Aurélie. Sur quoi était venue la trahison de Valérie, cette « ambitieuse » qu'il avait portée au firmament et qui n'avait pas hésité à bafouer les règles pour assouvir son désir de vengeance. « Cinquante nuances d'aigrie », avait moqué Le Canard... Il éprouvait pour eux plus de compassion que de colère. La fuite et la transgression n'étaient pas la liberté. Philippulus, le chroniqueur mystère du Figaro, se trompait. Il ne s'en irait pas, dût-il jouer son pays contre son parti. Avec « Valls II », il savait qu'il s'aventurait sur des terres dangereuses. Il ignorait alors encore à quel point. À présent, il savait et il était prêt.

Il sortit dans le jardin en direction de la roseraie, foulant le sol détrempé d'un pas léger. Il ne s'était jamais senti ni aussi seul ni aussi fort. Sa décision était prise. Il s'autorisa à se repasser le film des semaines passées, sans craindre d'être saisi par la peur de perdre le contrôle, comme si souvent dans le passé.

 

Le redressement « judicière»


Les sondages calamiteux, la montée de Marine Le Pen. Tout cela n'était rien à côté de l'engrenage qui s'était enclenché à Marseille. En septembre, la Commission européenne avait demandé le remboursement de 200 millions d'euros d'aides... et celui de 220 autres était en suspens. Aucun gouvernement n'avait jamais eu le courage de se débarrasser de ce boulet. Il lui était retombé sur le pied. Il n'avait même plus le choix, entre la paix avec Bruxelles au prix de la guerre sociale, et la paix sociale au prix de la guerre avec Bruxelles. Emmanuel Macron avait imposé le redressement judiciaire. Il l'avait laissé faire. Après tout, on l'avait mis là pour ça. Un seul investisseur s'était présenté : Xinmao, le même groupe chinois qui avait tenté deux ans plus tôt de mettre la main sur le fabricant de fibres optiques Draka. Cela n'avait pas été du goût des syndicats. Sur le Vieux Port, novembre s'était terminé dans une atmosphère insurrectionnelle. Le personnel de la compagnie avait défilé aux côtés de milliers de jeunes révoltés par le pilonnage de Gaza par l'armée israélienne. « HOLLANDE M'A TUER », scandaient-ils d'une même voix. Deux policiers avaient fini noyés dans le port. Le Premier ministre lui avait présenté sa démission. Il l'avait refusée. » link

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 21 septembre 2014 7 21 /09 /Sep /2014 07:00

Sous le soleil du matin, fin, pas encore implacable, le village semblait tout droit sorti d’un dépliant touristique, fier, minéral, nimbé de lourds secrets. Quelques chiens errants, le lot habituel des voitures chères à cette île : quelques grosses allemandes, noires, vitres teintées, des poubelles rafistolées et bien sûr des pick-up pour chasseurs adhérents à la MSA. Pas âme qui vive, du silence, des volets clos, aucun commerce, la vie de l’été, lorsqu’elle se serait retirée, ne laisserait que quelques vieux dans ces grandes bâtisses. Je n’en menais pas large, Antoine souriait. Il était ma caution, ça l’amusait beaucoup. Comme nous étions attendus nul besoin de présentations, nous nous saluâmes puis nous nous installâmes autour d’une grande table. Le café était excellent. L’entame fut directe, Antoine et le père d’Émilie, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, devisèrent entre eux sans se soucier de moi et je dois avouer que ça m’arrangeait bien. Pour ne rien vous cacher je pensais à elle, si elle savait. J’avais demandé à sa mère de ne rien lui dire à propos de ma visite. Le temps s’égrenait, silencieux, attentif à tout sauf à ce pourquoi j’étais venu ici, je me voyais finir dans ce village mes jours, loin de tout, reclus. Je n’y serais qu’un pinsuttu exilé mais me parcheminant avec les derniers survivants d’un monde en voie d’enfouissement. « Tu t’appesantis sur toi-même mon coco, tu te la joues avec des trémolos, faut assumer tes errements, tu cours après quoi au juste ? Ta jeunesse perdue ? Pas vraiment, tu as passé ton temps à faire des nœuds pour les dénouer. Trop tard camarade, tourne la page, laisse tomber tes rêves… » C’est alors que je me suis entendu dire ce que j’étais venu entendre.Descendant de mon nuage je suis resté muet, ce qui somme toute, arrangeait tout le monde. À l’heure du déjeuner nous sommes redescendus à Bastia tous les trois.


Au restaurant j’ai fait des efforts pour me glisser dans la conversation sans toutefois aller au-delà d’une ligne que mes rêves m’empêchaient de franchir. La langouste aux linguines était exquise mais j’avais envie d’être auprès d’Émilie, de la serrer tout contre moi, de sentir sous mes doigts le grain de sa peau, de l’entendre respirer, palpiter, s’abandonner. Ses lèvres fraîches…


-         Vous dites…


Je devais avoir murmuré. Je balbutiai.


-          La langouste il faut la trancher vive et la saisir par le feu…


Antoine me congratulait : «  Tu veux te faire décerner un brevet de Corse, mon grand, alors que tu l’as déjà vu tes antécédents sur cette île… » La conversation reprenait son fil et moi je n’avais qu’une hâte, gagner Poretta pour retrouver au plus vite la Mouzaïa.  À l’aéroport j’achetais un vieux livre d’Ariane Chemin, «Fleurs et couronnes» chez Stock qui trainait en fond de rayon. Six enterrements, de Georges Marchais, le 20 novembre 1997, à Rafaël Kuderski, un SDF débarqué de Pologne à Paris, inhumé le 15 janvier 2008, en passant par Gérard Brach, Maurice Kriegel-Valrimont, Alain Robbe-Grillet et Robert Feliciaggi enterré le 13 mars 2006.


Ça m’allait bien. Je me plongeais immédiatement dans celui de Robert Feliciaggi ça m’évitait de penser au compte-rendu de mon périple que j’allais faire à Émilie.


« On s’embrasse devant l’église Saint-Pancrace. On se salue dans l’air piquant de Pila-Canale, en attendant le convoi qui monte d’Ajaccio. Au pied des micocouliers, on ressuscite le mort, le temps d’un baiser. « Robert lui aussi embrassait toujours tout le monde.


[...] Robert n’était pas un voyou comme certains sur son île, pas non plus un parrain comme le furent un ou deux de ses amis. C’était un « homme à services » - un omu a manu -, comme on dit. Faire un geste pour un « petit parent » en quête de subventions, payer de sa poche un ancien footballeur professionnel pour devenir le président du Gazélec d’Ajaccio et même donner un coup de pouce pour que la Bible soit traduite en Corse...


[...] Dans quelques minutes, l’évêque d’Ajaccio va bien résumer les choses : «  Ici, ce n’est pas un rassemblement de gens parfaits. Mais que Dieu nous pardonne nos péchés. » Et chacun avait profité de cette absolution collective pour se signer avec empressement.


[...] Pour « Robert », on est « monté » au village bien avant l’heure des obsèques, sachant que les places seraient rares. Les voitures se serrent les unes contre les autres le long de la route, garées dans le sens du départ : précaution de montagnards ou de monte-en-l’air, indispensable sur la route du Taravo.


[...] Tout ce que le département compte de notabilités s’est habillé pour l’occasion. Les commerces sont « fermés pour cause d’enterrement », et mêmes les agences bancaires observent le deuil. Les Ajacciennes ont sorti la fourrure et les belles pièces de chez Lily B., grande amie du disparu, dont la boutique, avenue du Premier-Consul, au-dessus de la place des Palmiers, est un must de la cité impériale. Devant le tabernacle de bois sculpté, elles affichent au village leurs cheveux brillants, leurs ongles vermillon et leurs parfums musqués.


Pantalons à pinces et manteaux d’alpaga, jeans repassés et parkas mi-saison, les hommes se tiennent dehors, comme au temps des maquignonnages, sans jamais franchir la porte de l’église : en Corse, le passage des âmes appartient aux femmes, de la naissance à la mort.


[...] On a tout de suite « su », pour le « pauvre Robert ». Dans la nuit, les téléphones ont sonné. « Anu tombu Robert ! » « Ils ont tué Robert ! » Le lendemain matin, tous ont vérifié dans Corse-Matin, le quotidien de l’île, qu’ « u tintu Robert » était bien mort. Chacun a échafaudé une hypothèse, mais l’a gardée pour l’oreille de son voisin. La Corse affiche plus volontiers sa dignité qu’elle ne manifeste son indignation. L’île ne connaît pas les marches blanches : devant la mala morte – la mort soudaine et violente -, elle préfère cultiver le noir et la pudeur, le sentiment du sort et sa couleur.»

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 14 septembre 2014 7 14 /09 /Sep /2014 07:00
Pour un étranger tel que moi, doté d'un CV sulfureux, monter au village rendre visite à un résident, surtout un résident de fraîche date, de plus résident épisodique, le continent ça dilue la corsitude, constitue un exercice qui peut se révéler périlleux. Le FNLC a certes déposé officiellement les armes mais les vieilles histoires de famille, de clan ou de corne-cul peuvent causer des dégâts collatéraux difficilement maîtrisables. Comme je ne suis pas né de la dernière pluie j'avais pris toutes les précautions nécessaires pour que ma venue passe le plus inaperçue possible : mon ami Antoine, haute figure de Patrimonio, avait accepté au débotté de m'y conduire. Dans les temps anciens ma discrétion, lorsque je souhaitais voir un éleveur, passait par les hélicoptères de la Protection Civile qui font partie du paysage de l'île. Aujourd'hui, adoubé par la plaque minéralogique pur sucre d'une figure emblématique du terroir, je devenais intouchable et je ne risquais pas de causer des désagréments à la personne à qui je rendais visite. Pour ne rien vous cacher j'étais dans mes petits souliers, allait-il me prendre pour un fêlé ou un vieux grigou lubrique en mal de jeunesse ? Comme à l'ordinaire je n'avais réfléchi à ce que j'allais dire et à la manière de le dire, j'improviserais !

Le soleil se pointait. Je nageais seul dans la piscine de l'hôtel, Erbaluga  hâvre de paix, pépite nichée au flanc droit du doigt de la Corse, et si j'achetais la belle bâtisse face à la mer ? « L’omniprésence familiale renforce le sentiment de propriété qu’on éprouve, sur les plages de Lavasina et d’Erbalunga, exploitées par presque personne et fréquentées par une poignée de familles locales, ou sur les rives délaissées du golfe de Saint-Florent : le village homonyme se résume à vingt maisons de pêcheurs, une citadelle en ruine et un littoral semé d’algues offert au premier venu, avec ses tours génoises que mes frères et moi partons explorer à mains nues. Les côtes paraissent encore appartenir à tous les Corses, comme l’immense territoire âpre et sauvage que délimite le maquis, à l’intérieur de l’île. » Sous les palmiers, nos amis les guêpes tourbillonnaient au-dessus des sucres du petit déjeuner. La journée s'annonçait belle, ça allait cogner dur sur la Castagniccia, il nous fallait profiter de la fraîcher matinale pour monter au village en espérant pouvoir déjeuner chez notre hôte qui devait, à juste raison, se demander pourquoi je venais le visiter en urgence.

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En montant au village avec Antoine nous évoquions le portrait de  Paul Marcaggi dans le Monde ciselé par Antoine Albertini. Comme lui nous nous inquiétions « d'une démocratisation de la violence que certains ici feignent encore d'ignorer » et nous ne pouvions qu'acquiescer à son esquisse du profil glaçant du tueur des années 2010 dans l'île : « Un jeune adulte avec un travail bidon ou qui pointe au RSA, son polo Ralph Lauren, sa grosse moto achetée à crédit, un peu de deal. Le genre qui tue juste pour exister dans un monde microscopique où personne n'assume plus ses responsabilités. »

Nous qui en avions tant vu mourir dans les années de folie « le tropisme corse n'est pas une vue de l'esprit. Quel praticien, dans une ville de 50 000 habitants, a déjà réalisé quatre autopsies d'affilée en moins de vingt-quatre heures, dans quatre affaires criminelles différentes ? Quel autre médecin légiste s'est retrouvé penché sur le corps d'une connaissance invitée à dîner le soir même ? Robert Feliciaggi, élu de l'Assemblée de Corse, tué en 2006 ; François Santoni, ex-leader indépendantiste, abattu en 2001 ; le capitaine René Canto, policier du RAID, victime d'une fusillade en 1996 : quel légiste aura eu à autopsier, sous une pression judiciaire et médiatique intense, le Who's Who corse de la politique, des affaires, des flics et des voyous ?»

Et Ange Mancini, l'ancien patron de la PJ en Coorse et préfet de police jusqu'en 2002, de rappelr « sa connaissance très fine de tous les milieux fait justement sa force ». Les deux hommes se sont rencontrés à la fin des années 1990. « Parce qu'il est corse jusqu'au bout des ongles, se souvient le flic à la retraite, Paul a su désamorcer des situations explosives où tout pouvait dégénérer. » Comme l'épisode traumatisant qui a vu Marcel Lorenzoni – figure historique du nationalisme corse – et son fils s'entre-tuer à coups de couteau au cours d'une randonnée en montagne, en juin 2000.

Rappelle-toi le débat sur France3 entre Marcel Lorenzoni et Lucien Tirroloni, ils en étaient venus aux mains... Morts tous les deux.

Témoin à un mariage, Paul Marcaggi s'envole devant les invités médusés à bord d'un hélicoptère qui le dépose à Bastelica, le village des Lorenzoni, où les corps du père et du fils ont été transportés dans la maison familiale. Ange Mancini :

« C'était très tendu, les proches affluaient, ils refusaient que les dépouilles soient transférées à la morgue d'Ajaccio. Paul a calmé les esprits, est parvenu à un compromis : les autopsier sur place. Sans lui ce jour-là, on avait droit à un drame de plus. »

Le drame, toujours le drame, cette île se complaît dans une dramaturgie sanglante, indescriptible car elle puise ses racines dans un terreau identitaire où se mêlent une histoire ressassée, fantasmée, enjolivée, un clanisme encore puissant, un nationalisme dévoyé, une incapacité à regarder en face la réalité. Le FLNC venait de déposer les armes dans une totale indifférence mais les meurtres égrenaient toujours leur sanglante litanie sur la base d'un scénario quasi-immuable : les tueurs opéraient à moto. Corse-Matin titrait Le Sartenais entraîné dans la spirale meurtrière, l'ordinaire. Antoine et moi parlions des enfants, je me disais dans mon fors intérieur que j'étais un vieux père indigne. 
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Dimanche 7 septembre 2014 7 07 /09 /Sep /2014 07:00
Alors que le soleil, en un soudain et brutal retour en force, redonnait à Paris une lumière crue d'été, je décidais de m'exfiltrer de la Mouzaïa pour mettre en oeuvre un projet fou, une forme de solde de tout compte : j'allais demander sa main. Dieu que la Bretagne est belle sous le soleil ! Le pays bigouden, un port sardinier, « Quand les bateaux arrivaient, il fallait que les sardines soient mises en boîte tout de suite. La corne de brume sonnait donc. Les ouvrières arrivaient à toute heure du jour ou de la nuit. Au début, elles y allaient à pied et, pour ne pas avoir peur la nuit, elles chantaient sur la route. Quand il n'y avait plus de travail ici, chez Cassegrain, Amieux ou les autres, on les envoyait comme du bétail aux Sables-d'Olonne, au Croisic ou à Saint-Jean-de-Luz. Là-bas, les ouvrières logeaient dans des dortoirs. ».

Sa mère, l'effet de surprise passé m'a écouté avec un léger sourire, puis nous avons échangé, longuement, je me suis expliqué, maladroitement, le temps filait, « je suis sûre qu'elle vous vouvoie...» enfin je me suis permis de l'inviter à dîner à l'hôtel Le Sterenn, plage de la joie. Elle a accepté. Mon audace me stupéfiait mais je ne pouvais m'empêcher de l'apprécier, d'en goûter le miel, elle me libérait de mes dernières entraves. « Dans ce restaurant typiquement breton, posé sur la pointe de Penmarch, on travaille en famille: le chef compose avec son gendre une partition culinaire à quatre mains. Les produits de la mer dominent, avec des poissons issus de la pêche côtière locale, préparés avec attention et joliment présentés dans l'assiette...». Google avait raison, ce fut un moment simple et délicieux, nous en profitâmes sans retenue. Nous rîmes même, « vieux fou que je suis...». Il se faisait tard, elle m'a proposé de m'héberger. J'ai accepté.

Pourquoi ai-je pris le Quimper-Bordeaux ? Parce qu'il le fallait ! Il fallait que je me donne le temps d'égrener mes souvenirs, non pas pour les ressasser mais pour tenter de mettre un terme à mon errance. Face au malheur qui m'était tombé dessus en ce jour d'août 68, pourquoi  toujours ce verbe tomber, j'avais décidé de brûler ma vie et je l'avais brûlé avec une complaisance sans limite. L'avais-je pour autant bousillé ? Qu'en aurais-je fait si Marie en était resté le coeur ? Je ne sais, mais ce que je savais aujourd'hui, alors que les gares entre Nantes et la Roche-sur-Yon défilaient, c'est que l'irruption de ce grand amour, si neuf, si fort, dans mon dernier bout de vie lui redonnait un sens. Suprême dérision que l'impossible, l'inatteingnable, comme une forme d'esthétisme pur, l'amour rien que l'amour. J'appréciais même l'affreux sandwich du marchand ambulant. Bordeaux Saint-Jean, l'ami François venait me quérir pour me porter jusqu'à l'aéroport, son éternel sourire accroché dans le buisson de sa barbe il se gardait bien de me poser la question de savoir en quoi consistait mon étrange périple. L'amitié, la vraie, n'aime pas les questions, nous nous comprenions d'un simple échange de regards. François savait qu'il y avait le feu au lac, il vaquait, avec son habituelle discrétion, à l'ordinaire de mes folies. En peu de mots je lui faisais part, avant de passer le contrôle de police, de l'état des lieux, il me prenait dans ses bras et murmurait « Prends soin de toi...»

« En survolant la Giraglia, j’ai l’impression de toucher des yeux ce caillou couvert de myrte et de lentisque. Les hublots deviennent autant de masques qui grossissent les contreforts du cap Corse, un index tendu vers le golfe de Gênes… Une forte odeur de maquis me gagne à l’aéroport de Bastia-Poretta, quelque chose d’âpre et d’entêtant qui fait battre mon cœur et me confirme que je suis Corse aussi…» Corse, elle l'est la belle, à demi et, dans le taxi qui me mènait à l'hôtel Castel Brando à Erbalunga, je me rappellais du jour où je vins témoigner, dans le dossier de la Caisse de Crédit Agricole Corse, dans le cabinet du juge Charles Duchaine. Journée étrange, je m'étais juré de ne plus jamais remettre les pieds dans ce pays sauvage, si beau et si étrange.

Tout ça pour ça ! Risquer sa vie pour ça ! Pourquoi pas après tout, les causes perdues sont souvent les plus belles...

« Dix ans d’instruction, un pôle financier spécialement créé au tribunal de Bastia, 40 mis en examen dont deux préfets, un dossier de près de 100 tomes et… un gros flop. Dans son réquisitoire écrit du 24 novembre, le parquet de Bastia a réclamé un non-lieu général dans l’instruction judiciaire sur le Crédit agricole et le détournement de subventions d’Etat. Lancée après l’assassinat du préfet Erignac, en 1998, dans le cadre d’une opération «Mains propres», l’affaire semblait au départ accablante : le Crédit agricole offrait des crédits à des agriculteurs qui ne remboursaient jamais, attendant que l’Etat efface l’ardoise. Les vrais ou faux agriculteurs truquaient leurs déclarations, et certains prêts n’avaient aucun rapport avec l’agriculture : l’un a acheté des chevaux de course, l’autre des voitures, le troisième a construit un lotissement. L’Etat approuvait sans contrôle la dilapidation des fonds publics, au nom de la «paix sociale» chèrement acquise.»

Je m'étais pourtant payé la tronche d'un Ministre.

« Ministre de l'intérieur de mai 1988 à janvier 1991, Pierre Joxe , aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel, a été interrogé le 28 juin en qualité de témoin par le juge Duchaine. « Comment expliquez-vous que l'Etat ait pu consacrer plus de 440 millions de francs à la mesure Nallet, alors que l'enveloppe prévue était de 185 millions ? », lui a demandé le magistrat. « Les dépassements de crédits sont fréquents, a répondu M. Joxe. Ils sont votés annuellement, ils peuvent être reconduits d'année en année ou augmentés par décision budgétaire ou par transfert interne. » Questionné sur le témoignage du directeur de cabinet au ministère de l'agriculture à cette époque, JB, pour qui le dossier avait été « piloté par Matignon (...) et copiloté par Pierre Joxe », il a indiqué : « C'est exact que j'ai copiloté ce dossier, puisque, même si Rocard s'y intéressait beaucoup, il m'a délégué et soutenu dans l'élaboration du statut pour la Corse » M. B..., qui avait déclaré qu'il voyait « mal un préfet aller chercher ses ordres ailleurs qu'auprès de M. Joxe », s'est attiré cette réplique : « Si B... voit mal, je n'y peux rien. » 

Sous les palmiers du Castel Brando, avant d'aller dormir je sirotais un Muscat du Cap Corse glacé en pensant à elle, demain je monterais au village, dans la Castagniccia et ce serait une autre histoire, un vrai défi au code en vigueur sur cette île.
Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 31 août 2014 7 31 /08 /Août /2014 07:00

« Je suis arrivé à bon port… »


Un simple SMS pour la rassurer, comme si du haut de sa jeunesse rayonnante elle assurait ma protection rapprochée. Elle s’inquiétait de moi, ça me rendait plus encore vulnérable mais je n’en laissais rien paraître car j’avais acquis la certitude que plus rien ne pourrait m’arriver. J’étais immunisé. Le temps était en deuil, le cinéma et la lecture s’imposaient. Mon vieux complice le hasard en profitait pour m’asséner deux sérieux rappels à l’ordre : tout d’abord Winter Sleep le film de Nuri Bilge Ceylan, la palme d’or de Cannes que j’allais voir en solitaire à l’Escurial, Émilie souhaitant y aller de son côté. Intuition prémonitoire « La plus grande faute d'Aydin — mais c'est une faiblesse très répandue — est d'avoir considéré ses partenaires de vie comme les figurants d'une pièce écrite à sa gloire. De les avoir méprisés s'ils tenaient mal leur rôle. Et de s'être replié en lui-même à la suite de cette déception. Toute sa vie, il s'est tenu résolument à l'écart. A côté des autres. Non par lâcheté, mais par dédain : pourquoi se mêler à des vies indignes de lui ? C'est sa suffisance que dénonce son épouse lorsqu'elle lui reproche de l'avoir, peu à peu, réduite à l'insignifiance. Et sa sœur, quand elle remarque le mépris tapi dans ses écrits. « Tu faisais notre admiration, lui dit-elle. Nous pensions tant que tu ferais de grandes choses... »


Ce film superbe, dont on ne sort pas indemne, qu'on emporte avec soi pour ne le quitter jamais, provoque, en nous, de la peur et de la mélancolie : angoisse totale à l'idée d'être liés, même de loin, à tous ces personnages en perte d'eux-mêmes. Et tristesse infinie de savoir qu'un jour ou l'autre, on ne leur ressemblera que trop. » notait fort justement Pierre Murat dans Télérama.


Impossible de vivre sans elle !


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Dans le même temps j’achevais de lire le dernier roman de John Irving « In Our Person » et là, tel un retour de flamme violent, le rappel d’un temps très douloureux de ma vie replaçait mes petites douleurs de cœur à leur bonne place : celle d’un enfant gâté par la vie qui n’avait aucune bonne raison de se plaindre.


« … Nous étions encore en 1981, Russell, le jeune amant de Larry tomba malade… Bien des écrivains qui connaissaient Larry le jugeaient gâté et égocentrique, voire pompeux. À ma grande honte, je faisais partie de ces censeurs. Mais Larry était de ceux qui se transcendent dans les heures difficiles…Il aurait mieux valu que ça tombe sur moi… Moi j’ai fait ma vie, lui commence la sienne…


« …La PCP fut la grande faucheuse de ces années-là ; il s’agissait d’une pneumonie, la pneumocystis carinii pneumonia. Chez Russell, comme chez beaucoup d’autres, ce fut le premier symptôme du sida… Il fut le premier malade que je vis dépérir, et encore, il avait de l’argent, et il avait Larry…


« … Je revois Larry en train de lui donner à manger. Il avait des plaques de candidose plein la bouche, et la langue crayeuse.


Lui si jeune et si beau serait bientôt défiguré par les lésions du sarcome de Kaposi ; une boursouflure violette lui pendait au sourcil, comme un lobe d’oreille charnu qui se serait trompé de place ; une autre, plus rouge, lui pendait sur le nez, si proéminente qu’il finit par la cacher sous un bandana…


« … Pourquoi ils sont si jeunes ? » me demandait sans cesse Larry à l’époque où cette hécatombe nous fit prendre conscience que la mort de Russell n’était qu’un début.


Nous vîmes Russell vieillir en quelques mois, cheveux clairsemés, teint plombé, il était souvent couvert d’une sueur fraîche au toucher, et ses fièvres ne tombaient pas. La candidose lui envahissait la gorge, puis ce fut le tour de l’œsophage, il avait du mal à avaler. Ses lèvres se couvraient d’une gerçure blanche, se fendillaient. Les ganglions lymphatiques de son cou enflaient, il ne pouvait presque plus respirer, mais il refusait toujours d’être mis sous respirateur artificiel et d’être hospitalisé. À la fin, il faisait seulement semblant de prendre son Bactrim, Larry retrouvait les pilules éparpillées sous le lit.


Il mourut  dans les bras de Larry ; je suis sûr que celui-ci aurait préféré l’inverse (« Il ne pesait plus rien » me confia-t-il). » 

 

Elle commence sa vie, moi je finis la mienne...

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 24 août 2014 7 24 /08 /Août /2014 07:00

J’hibernais. Claquemuré dans mon refuge de la Mouzaïa je tentais de faire face à la situation. Il me fallait de toute urgence colmater les brèches qui s’ouvraient de partout. Cette fois-ci je ne pouvais fuir, m’échapper. Le piège s’était refermé. Mes journées s’étiraient, se diluaient en une attente insupportable. Confronté pour la première fois de ma vie avec un manque profond je me laissais aller, me consumais. Il m’arrivait d’en rire. Rire seul, se moquer de soi-même, cruelle ironie de la complaisance, je ne touchais que la monnaie de ma pièce, mon insondable égoïsme. Alors je jeunais. Épuration. Rien n’y faisait, je ne vivais plus que pour l’instant où, au cœur de la nuit, elle se glisserait sous la couette et que ses pieds glacés viendraient capter ma chaleur. Transfusion. Sa jeunesse rayonnante, son allure de reine, ses fêlures aussi, ce je ne sais quoi que je ne pouvais saisir, me renvoyaient à mon impuissance. Émilie ma volute, tu m’échappais, même si tu ne savais où te menait ton destin. Qu’importait ! S’apitoyer sur soi : intolérable orgueil, il me fallait me soumettre et rien que ce mot me glaçait. Toute ma vie j’avais forcé le cours des choses, plié les autres à ma volonté, à mes rêves et mes désirs, le temps était venu de faire mon deuil, de tourner la page : je ne pouvais l’aimer avec un quelconque espoir de retour. Alors je l’aimerais tout court car je l’aimais comme un dingue, de cette folie que je planquais sous mes grands airs, ma soi-disant distance. Allais-je abdiquer, lâcher prise ? Non j’allais grappiller, laisser de côté mon amour-propre, me foutre comme de ma première chemise de mes échecs, de ses rebuffades, me contenter de peu. Ne rien concéder, prendre le risque de me faire jeter, c’était si neuf que ça me perfusait une rage indestructible. Somme toute la vie était belle, j’allais lui dire vous et l’aimer sans me soucier, léger, me glisser auprès d’elle, me fondre dans son paysage, lire et écrire enfin sans me préoccuper du lendemain.


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Janol Alpin, photographe Parisien

 

« À l’écoute de toi tu passes trop de temps » sur mon premier petit carnet de poche c’est ce que j’avais écrit au crayon, et lorsque j’avais saisi la main glacée d’Émilie, qui était un peu pompette, sur ce trottoir en pente de la rue de Ménilmontant, au pic d’une nuit incertaine, c’était un pacte qui s’était scellé, rien ne pourrait plus nous séparer. Elle était la prisonnière de mon cœur. Prison sans barreaux, nulle levée d’écrous pour en sortir. Libre. « C’est dur… une rupture… », trop fraiche, j’acquiesçais, altière elle filait, les taxis, le deuxième étage d’un doux bordel de garçons, joyeuse petite bande, des rires, le Muscadet de derrière les fagots, les spaghetti au piment nous réunissaient, pour quelques gorgées de bière le temps d’étirait plus encore, venait le petit jour sur Laumière, la masse du parc des Buttes Chaumont, un taxi sympa hélé, « les rêves sont les seuls réceptacles de l’intime ». Aimer n’est pas posséder, alors j’allais l’aimer sur le seul terrain qui me restait, l’écriture, mon goût immodéré pour le drame s’évaporait. « Je vais, comme les accros du casino, me faire interdire d’amour… » encore une de mes formules à la con qui marquait mon retour à la surface.  J’assumais enfin !  Quoiqu’il puisse m’arriver maintenant je m’en fichais. Ma provision d’elle me permettait de reprendre la route, apaisé et serein. L’écriture serait désormais mon unique maîtresse. Dans ma pile de livres en attente j’extirpais « Le jour où mon père s’est tu », ce livre me replongerait dans un temps englouti qu’il me fallait raviver, dépoussiérer.


Robert Linhart, le brillant et intransigeant normalien, exclu de l’UEC : l’Union des étudiants communistes, à la tête des étudiants disciples inconditionnels d’Althusser, fonde à la fin de l’année 1966 l’Union des jeunesses communistes, dite UJC (ml), résolument prochinoise, qui recommande l’établissement de ses militants en usine : les fameux « établis », est l’invité avec quelques camarades, du Président Mao . Comme l’écrit Virginie sa fille « Selon la métaphore de l’époque, il faut être prêt à « descendre de cheval pour cueillir les fleurs » Mao, ses gardes-rouges, sa folle Révolution Culturelle. Linhart et ses fidèles vont s’imprégner des bienfaits de la nouvelle phase de la Révolution Chinoise. Le 14 août 1967, il écrit à sa femme depuis la chambre 310 de l’hôtel des Nationalités, à Pékin :

Mon chaton, hier nous avons visité une commune populaire ; j’attendais cela depuis 1964 ; c’est aussi bien que nous l’imaginions. C’est la voie lumineuse que prendront tous les affamés du monde, tous les paysans de la zone des ténèbres et des tempêtes. Nos entretiens avancent et nos rapports avec les camarades chinois sont de plus en plus excellents. Il nous reste deux jours à passer à Pékin, bourrés d’entretien prévus, avant de partir dans l’intérieur (Kharbin, Shanghai, etc.). Nous avons à peine une minute de répit de temps en temps. Embrasse très fort le bébé pour moi. Je t’aime. Je te couvre de baisers. Tu iras en Chine l’année prochaine, je le veux absolument (et nos amis chinois te connaissent déjà).

Robert.


Dominique Grange Les nouveaux partisans par Manonfanunuche

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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