Roman

Dimanche 23 novembre 2014 7 23 /11 /Nov /2014 07:00

L’opération mobilisation des réseaux de gauche pour faire voter massivement Juppé à la primaire de l’UMP fut baptisée, à mon instigation : « opération Chartrons ». Je convoquai ma fine équipe vendredi soir au Lapin Blanc rue de Ménilmontant. Prévenus ils étaient tous en jeans et perfecto, des vrais loubards d’opérette versus 9 cube. Claire nous fit du Parmentier de canard et nous nous rinçâmes abondamment au Lestignac. Comme amuse-bouche nous visionnâmes la prestation de Sarko devant les militants du Sens Commun. Avant la projection je gratifiai mes troupes d’un petit speech qui fut très apprécié.


Mes chers collègues,

 

Pour ne rien vous cacher j’ai bu du petit lait…


Rires


Façon de parler bien sûr… Comment aurais-je pu ne pas goûter avec délice la performance de notre Ex ? Notre matamore nous a gratifiés d’une prestation quasi-unique dans l’histoire des meetings politiques. Exceptionnel que de découvrir enfin sous le petit Sarko une pauvre baudruche à la Benito, dégonflée en moins d’une minute chrono, le coup de ce pauvre Conducator Nicolae au balcon de son immeuble bunkérisé, éberlué par l’audace de la piétaille…


-         Z’êtes chaud bouillant patron !


-         Normal je suis amoureux Stéphane… Énorme jouissance que de voir notre Nico, le mec au karcher, tétanisé par la pugnacité des énervés de son camp, soudain paniqué face à la bronca, « abolition, abolition… », qui perd pied et qui, croyant se sauver, tout à trac lâche tout, plie ses petits genoux cagneux, concède, se couche. Dans son langage de maquignon qui se croyait madré il s’humilie. S’enfonce. Coule…

 

-         Ok mais la bête n’est pas morte chef. Elle n'en est que plus dangereuse.

 

-        Bonne remarque, ne nous laissons pas aller au péché mignon de notre proie : la suffisance. Rien n’est jamais gagné avec lui. Même à terre il mord. Nous pouvons faire confiance dans la capacité de cet homme à utiliser toutes les astuces, les plus grosses ficelles de la communication marchandisée, pour séduire, plaire. Certes il s’essouffle, toujours aussi agité il lasse et surtout il perd de plus en plus le contrôle de lui-même. Ses points faibles nous les connaissons mais l’important pour nous est de repérer les traîtres en puissance, ceux qui quitteront le navire à la première voie d’eau. Comme notre bateleur raille en permanence ses « amis » bien plus que ses ennemis, tous des cons, des nuls, lui le beau, l’élégant, qui a une belle gonzesse, le petit rouleur de mécaniques sur talonnettes portant des costards griffés qui se croit bien sapé alors qu’il n’a pas plus d’allure qu’un pingouin pataugeant sur une banquise molle. Nous jouerons le centre d’accueil et de recyclage des déçus du petit Nico. Je suis persuadé qu’ils ne vont pas manquer…


 

-         Le pingouin sur la banquise celle-là je la replacerais… Patron on peut faire les fonds de chiottes ?


 

-         Tout est permis mais moi seul décide des suites à donner à la collecte. Compris ! Pour l’heure jouons dans la cour des culs bénis et balançons dans les présentoirs d’églises des feuilles de choux où nous nous offusquerons qu’un mec, qui collectionne les divorces, trois femmes au compteur, des enfants en pagaille, vienne nous faire la morale sur le mariage socle de notre société pour plaire à ceux qui croient en son indissolubilité. J’ai pondu un édito au vitriol « mariage outragé, mariage brisé, mariage martyrisé. Ça devrait plaire aux chaisières…


 

-         Ouais je trouve que ça a un petit côté film de Jean-Pierre Mocky avec Bourvil qui pillait les troncs en soutane…


 

-         Un peu de sérieux, pour l’heure la tendance est bonne pour nous puisque dans le sondage Odoxa pour i>Télé et Le Parisien/Aujourd’hui en France d’aujourd’hui : 63% des sympathisants UMP, contre 73% il y a un mois, souhaitent voir Nicolas Sarkozy élu à la présidence de l’UMP, contre 31% (+5) qui préfèrent Bruno Le Maire et 5% (+4) Hervé Mariton (1% sans opinion). Auprès de l’ensemble des Français, Bruno Le Maire dépasse largement Nicolas Sarkozy : 48% contre 34%, tandis que 12% préfèrent Hervé Mariton (6% sans opinion), pour cette élection à laquelle ne participent toutefois que les adhérents de l’UMP (et non les sympathisants).


La cave du Lapin Blanc termina sa nuit à sec même que sur le coup de trois heures du matin une brave patrouille de la Territoriale pointa son museau enfariné dans le terrier. Elle fut accueillie par un mur de cartes tricolores qui la fit refluer dans un désordre penaud. Je bloquai tout ce petit monde pour leur offrir une tournée de bulles. Nos collègues en uniforme levèrent le siège à 5 heures et ils raccompagnèrent Claire chez elle avec leur voiture de service. En cette soirée je pense avoir bien contribué à la compréhension entre notre belle jeunesse et la Police nationale.


De retour at home face à un café brûlant je fis part à Émilie d’une proposition qu’elle accueillit avec une grande stupeur. Après l’avoir prévenu, qu’en dépit de mon taux d’alcoolémie élevé, mes propos étaient tout ce qu’il y a de sérieux, je déclinai mon projet :


-         Je suis marié…


-         Oui je le sais


-         Je suis marié devant le maire…


-         Rien de très original.


-         J’en conviens mais je ne suis pas passé devant le curé.


-         Ça n’est pas obligatoire.


-         Bonne remarque mais ça m’ouvre une perspective…


-         Laquelle ?


-         De te mener à l’autel.


-         C’est quoi ce délire ?


-         Je veux faire avec toi un mariage en blanc…


-         Un mariage blanc ?


-         Non, en  blanc, tu sais une belle robe de mariée avec un voile, une traîne et tout le toutim.


-         Tu es cinglé !


-         Non très sérieux. Je suis allé voir le curé de Saint-François Xavier dans le 7e et tout est au carré.


-         Je refuse !


-         Tu ne peux pas Émilie !


-         Pourquoi ?


-         Les faire-part sont déjà expédiés.


-         M’en fiche !


-         Ne monte pas sur tes grands chevaux même si ça te va bien. Ce mariage ne t’engage en rien. Le soir même après la fête tu seras libre comme l’air…


-         Alors pourquoi tout ce cirque ?


-         Pour faire une grande fête pour que je puisse tirer ma révérence en beauté.


-         Et pourquoi veux-tu tirer ta révérence en beauté ?


-         Parce que je t’aime comme un dingo Émilie !

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 16 novembre 2014 7 16 /11 /Nov /2014 07:00

La vengeance est un plat qui se mange froid. L’impétueux, l’éruptif, le petit agité ne s’est pas précipité, plutôt que de céder au désir, qui a dû être grand, d'attaquer Fillon, de le tuer, il a préféré réserver ses coups à l'Élysée, et, à travers son secrétaire général, à François Hollande. Ainsi a-t-il trouvé enfin, à quelques jours du congrès qui doit le porter à la présidence de l'UMP, un terrain sûr : l'unité du parti, thème toujours assuré du succès dans un mouvement politique, surtout au moment où la division y est reine. Ses adversaires politiques au pouvoir et ses frères ennemis de l'opposition ne pouvaient pas mieux s’y prendre pour le remettre en selle. Amère leçon d’une histoire de corne cul, cette affaire Jouyon  « Tapez vite, tapez vite! Jean-Pierre, tu as bien conscience que si vous ne tapez pas vite, vous allez le laisser revenir. Alors agissez! » Le problème n'est pas que Fillon ait tenu ces propos autour d’une bonne table, mais qu'aux yeux de certains de ses « amis » de l'UMP il aurait pu les tenir, tant les rapports entre lui et talonnettes agité se sont dégradés au fil du temps. S'il ne l'a pas fait, sans doute l'a-t-il pensé trop fort. Le mal est fait. « C’est du pain bénit  pour le petit Iznogoud, qui ne peut que se draper dans sa dignité outragée, parler de bain de boue en pensant à la rivière de sang qu’il provoquera lorsqu’il accrochera au croc de boucher ceux qui lui ont manqué. Xavier Bertrand le «bon à rien», le «petit assureur», le «médiocre», l’ingrat, pose la bonne question «À force de critiquer tout le monde, une question se pose: qui est-ce qu'il aime, à part lui?» La cruauté est la marque de fabrique de Sarkozy. Il attend son heure pour éliminer ceux qui encombrent son résistible retour. Et Jean-Pierre Jouyet dans cette affaire quel rôle joue-t-il celui de Gaston Lagaffe ou celui d’« un personnage intrigant » qui «manipule tout le monde» ? Mon groin de vieux fouineur me fait pencher du second terme de l’alternative. Jouyet entretien des relations « troubles » avec la droite et avec sa vraie fausse manœuvre il donne des gages à Sarkozy. « François Fillon m’a fait part de sa grave préoccupation concernant l’affaire Bygmalion. Il s’en est déclaré profondément choqué (...) Il a également soulevé la question de la régularité du paiement des pénalités payées par l’UMP pour le dépassement des dépenses autorisées dans le cadre de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy »


Qu’il l’ait dit ou non à ce tordu de Jouyet, lors de ce fameux repas, Fillon a raison de craindre le blitzkrieg du petit nabot. Sûr de lui, ce type ne pratique que ce genre de stratégie : il créé des brèches, s’enfourne dans les failles de ses adversaires, bouscule, renverse et occupe la position gagnée. Face à une telle frénésie il faut avoir des nerfs. Attendre. Le laisser se couper de ses lignes arrière, faire que l’intendance ne suive pas, et de le voir ainsi risquer de manquer de carburant. Sarko a besoin d’avoir en face de lui un adversaire réactif sur qui taper à bras raccourci. L’esquive, l’évitement, sont la seule défense qui fasse que ses coups fusent dans le vide. Juppé l’a compris. Le petit le sent et ça l’énerve alors il fait des rodomontades « il sera élu président de la République en 2017 car c'est simple. « Hollande est mort » « Fillon, c'est fini », et Alain Juppé, idem, même si ça se voit moins : « On me dit que la primaire sera difficile face à Juppé. Qu'on le dise, qu'on le répète, ça m'arrange ! Juppé, c'est le candidat de la gauche et des journalistes. On verra s'ils iront voter Juppé à la primaire. » Ben oui mon lapin Duracell survitaminé, cause toujours tu ne nous intéresse pas car y’a que Juppé ne parait décidé à se laisser enfermé dans le système Sarkozy. Dans son entretien accordé aux « Inrocks », il assume ce que Sarkozy ne veut pas assumer. « Sans ambiguïté, et sans drague des militants sympathisants du mouvement catho-pétainiste de la Manif pour tous, Juppé énonce clairement que la loi instituant le mariage pour tous ne sera pas abrogée, qu'il maintiendra l'accès à la PMA tel qu'il est encadré aujourd'hui et que le régime juridique français de la GPA restera l'interdiction. Juppé ne promet pas de faire ce qui existe déjà, comme Sarkozy, et il s'offre même le luxe de se prononcer pour l'adoption par des couples de même sexe. Là où Sarkozy tergiverse depuis un mois, cachant la réalité de ses intentions auprès des fans de militants/sympathisants de la Manif pour tous qui fréquentent ses meetings, les entourloupant avec un discours dont le sous-titre est suffisamment homophobe pour les rendre hystériques comme ils aiment, Juppé va droit au but, ce qui a été fait ne sera pas défait, prenant ce même courant de pensée à rebrousse-poil. Bref, Juppé ouvre son jeu au centre droit, centre gauche, à vitesse maximum, le tout dans le journal de la branchitude de gauche. Autrement dit, Juppé fait objectivement l'impasse sur le soutien de la Manif pour tous et ses hordes de militants et sympathisants sur-mobilisés. »


B2aiBvUIQAAfEew

 

Ma cote était au zénith dans la Grande Maison comme à Matignon, j’étais l’homme de la situation. Pour autant je ne changeais en rien ma façon de vivre. « Émilie c’est toute ma vie, c’est mon rayon de lumière, je suis sur mon petit nuage et je n’ai pas l’intention de le quitter » avais-je répondu au petit cercle politique du catalan qui me pressait de m’installer rue de Varenne. Ça les avait un peu surpris mais pas vraiment étonnés, Émilie avait fait une forte impression sur le Premier. Sous la couette elle lisait Winter Journal  de Paul Auster. J’aimais ses pieds nus. Un de mes collègues  des VO me téléphonait pour me demander d’accompagner Manuel Valls lors de sa visite ce vendredi à la coopérative la Chablisienne. Ma réponse le laissa pantois « Je ne peux pas j’accompagne Émilie à son jardin sur les toits… Dis au boss de bien tenir son verre par le pied…» Je nourrissais Émilie de fromages ; elle adorait les fromages. Avec elle je vivais dans une sorte d’apnée amoureuse, incapable que j’étais d’exprimer ce que je ressentais. Tout en elle m’allait. J’envoyais un e-mail au PM citant Max Weber qui, le premier, fait état d'une éthique de responsabilité. À méditer et à utiliser « Dans de nombreuses démocraties matures, un homme politique empêtré dans tant de scandales, dont les plus fidèles collaborateurs ou soutiens politiques sont aux prises avec la justice dans des proportions là encore sans doute jamais atteintes, ne pourrait pas prétendre exercer à nouveau la fonction suprême. A défaut de l'être pénalement, Nicolas Sarkozy s'est en quelque sorte rendu moralement inéligible ». En cliquant sur envoi je pensais « Émilie je l’aime » et c’était la première fois qu’un tel sentiment m’habitait vraiment.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 9 novembre 2014 7 09 /11 /Nov /2014 07:00

Maigre vapeur saisi en aller-retour à la poêle, carottes et navets de variétés oubliées rôtis à feu doux, câpres de Pantelleria, ciboule à fleurs, mince filet d’huile de cumbava, Claire au piano fut impeccable. Le catalan, un peu crispé à son arrivée, se détendit un peu lorsque je lui proposai ce dîner frugal. À table Émilie se tenait à ma droite, le premier Ministre nous faisant face. Ses sbires s’installèrent sur le canapé de l’entrée face à l’écran plat, par bonheur Canal+ diffusait un match de la Champion League. Un bref instant, Manuel et moi évoquâmes nos souvenirs de week-end de Pentecôte, chez Catherine et Jean-Paul, en Normandie. Filiation rocardienne devenue certes lointaine mais fil rouge de la fameuse ouverture du temps de la France unie de Mitterrand. Si Simone Veil avait basculé en 1988, le panorama politique aurait vraiment changé mais Antoine veillait au grain, Rocard dû se contenter de seconds couteaux à l’exception notable d’un Jean-Pierre Soisson suffisamment caméléon pour accepter l’aventure au Ministère du Travail. Le catalan m’écoutait. Émilie lui proposait une larme de chenin de Jo Pithon qu’il acceptait. Nous mangeâmes en silence sous le regard attendri de Claire qui préparait une compotée de rhubarbe vanille bourbon- riz au lait cru de vache Jersiaise.

 

La conjonction d’un excellent dîner, léger et rapide, et de mon introduction perche tendue, confortait l’animal politique, renforçait son capital de confiance en moi. Il n’avait rien à craindre, ce qui allait se dire autour de cette table nichée dans la Mouzaïa ne se retrouverait pas dans la presse ou dans un futur livre de confidences. La grande maison lui  avait tiré mon portrait, rétif mais loyal, et il savait à quoi s’en tenir. Manuel prit la peine de se lever pour aller remercier Claire. Émilie servit le café. Réendossant ses habits de Premier Ministre Manuel nous gratifia d’une analyse assez sombre de l’état  de la majorité présidentielle. « L’extrême-gauche tient le même  discours économique que l’extrême-droite, incantatoire, irresponsable, elle joue la carte du retour d’une droite dure pour faire fructifier sa pelote contestataire ; les Verts sont du purin d’orties, puant et inefficace, à évacuer à l’égout ; le temps est donc venu d’enfoncer un coin dans la brèche ouverte entre les nouveaux mollétistes du PS et la gauche réformatrice. La recomposition du paysage politique est possible. Les synthèses molles à la Hollande ont fait la preuve de leur dangerosité. Je ne suis pas un homme pressé mais déterminé. Es-tu prêt à m’aider ? » Ce tutoiement tirait un léger sourire Émilie.


Ma réponse fit ciller Manuel « Oui car j’aime Émilie… C’est une reine même si je ne suis pas son roi. Elle est mon oxygène. Tu peux compter sur moi si elle est à mes côtés. Ce sera mon dernier combat… » Un ange passa avant que je ne reprenne la parole pour exposer mon plan de bataille. Objectif : faire passer à Juppé la barre des primaires de l’UMP afin de renvoyer talonnettes agité à la géhenne.

« La frange d’électeurs de la gauche modérée qui, à la fois, éprouve une répulsion persistante et ravivée envers un Sarkozy qui n’a pas changé, mais aussi une déception profonde envers François Hollande, doit se mobiliser pour aller voter Juppé aux primaires, un chiraquien modéré qu’ils choisiraient après que Chirac lui-même eut fait le choix de Hollande, radical chiraquien de Corrèze, afin  de s’éviter un deuxième tour Le Pen-Sarkozy. Le maire de Bordeaux présente deux atouts majeurs pour toi : son âge et son alliance de fait avec Bayrou. Tu dois faire l’impasse sur la prochaine présidentielle, tout à perdre, sauf à ce que la déliquescence du PS fasse de toi le seul recours face à un désastre électoral annoncé. Reste la mobilisation, le passage à l’acte de ces électeurs qui ne sont pas des militants. Il faut partir de loin, les travailler au corps avec doigté, ne pas donner des munitions à l’homme pressé qui va tout faire pour torpiller les primaires dès qu’il  aura mis la main sur le parti. Nous risquons d’être face à la même configuration que pour le duel entre Fillon et Copé. Tous les coups, toutes les turpitudes seront permis, Sarkozy fait le pari que son écrasante élection, le mois prochain, à la tête de l’UMP, suffira à le rendre incontestable. «Ils ont intérêt à me bloquer sur la bretelle Quand je serais sur l’autoroute, personne ne pourra m’arrêter», fanfaronne-t-il devant ses lieutenants. Il va falloir jouer fin, en sous-main avec des gens sûrs et déterminés. Il hors de question de faire jouer un quelconque rôle aux semelles de crêpes de la grande maison afin de refaire le coup des Irlandais de Vincennes. Carte blanche, si ça merde c’est de ma faute, si c’est gagnant tu me donneras une médaille en chocolat avant que  je ne parte vivre en ermite à Syracuse. » Manuel affichait un sourire satisfait « Tu as carte blanche, moyens illimités et tu ne réfères qu’à moi… » J’acquiesçais, il enfilait son affreux imperméable bleu marine, enroulait son écharpe rouge autour de son cou, me saluait avant de claquer des bises à Claire et Émilie. Ce petit intermède à la Mouzaïa l’avait rasséréné.


Nous sommes allés nous coucher. J’ai lu au lit une tribune dans L'Obs. du journaliste Philippe Boulet-Gercourt répondant à Éric Zemmour qui défend Pétain pour avoir sauvé des juifs français, en racontant l'histoire de son aïeul...

 

 Comment Albert Boulet, acteur, devint juif


« A l'été 1941, écrit Philippe Boulet-Gercourt, mon grand-père a été juif pendant trois mois. Albert Boulet, que tout le monde appelait de son nom de scène, Gercourt, était acteur de profession, un second rôle qui a joué au théâtre et dans une vingtaine de films. Après la débâcle, Albert, son épouse et leur fils unique — mon père — avaient quitté Paris pour Marseille, où Gercourt avait trouvé un emploi à la radio. Les temps étaient durs, ceux qui avaient un job faisaient des envieux. Un courageux anonyme dénonça mon grand-père aux autorités de Vichy : Gercourt était juif. Un régime soucieux de sauver les juifs français jetterait une telle lettre au panier. C'est tout le contraire qui se produit ».


Comment Vichy a « sauvé » le « juif » français Albert Boulet


« Juif, Gercourt est immédiatement menacé de perdre son travail, étant soumis à la loi du 2 juin 1941 « portant statut des juifs », qui interdit à ces derniers l'accès à une multitude d'emplois publics, poursuit le journaliste. (...) Le 24 juin, il écrit au maréchal Pétain et au commissaire général aux questions juives, indiquant qu'il s'agit d'une dénonciation calomnieuse.


C'est le commissaire en personne, Xavier Valla, qui répond à la deuxième lettre, demandant à Gercourt de fournir toutes les pièces d'état-civil nécessaires « afin qu'après examen je puisse, s'il y a lieu, vous répondre que vous n'êtes pas juif ». (...) Le 10 juillet, nouvelle lettre du chef de cabinet de Valla (...). Il demande à Gercourt de lui faire parvenir « une copie de votre acte de baptême ainsi que de celui de Mme Boulet et me donner toutes les précisions nécessaires quant à la religion de vos grands-parents ». Ce n'est que le 27 août 1941, raconte Philippe Boulet-Gercourt, que son grand-père « reçoit enfin son certificat de non-appartenance à la race juive. Fin du suspense, dont mon père garde un souvenir indélébile : « Cela n'a duré que trois mois, mais on a vécu trois mois d'angoisse ». 

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 2 novembre 2014 7 02 /11 /Nov /2014 07:00

Le ciel de Paris n’affichait que du gris. Campant dans ma chambre je nageais en plein coaltar. Envie de rien, sauf de me tirer. Ne plus penser, arrêter de ruiner le peu d’énergie qui me restait. Au dehors de mon lieu de réclusion, en présence de mes deux anges gardiens, Claire et Émilie, j’affichais un moral à toute épreuve, leur donnant le change du vieux baroudeur qui en a vu d’autres. Ce qu’elles ignoraient c’est que pour la première fois de ma vie j’étais touché au cœur, profondément et ça ne cicatrisait pas. Pourtant elles me chouchoutaient mais, dès qu’elles avaient le dos tourné, je replongeais dans mon avachissement, seule thérapie apte à m’enfoncer plus encore la tête dans le sable. Incapable de me plonger dans une lecture suivie j’allumais mon écran et je surfais sur la Toile, lisant tout et n’importe quoi à m’en saouler, à être hébété. La cote d’alerte me semblait proche mais je m’en foutais complètement. Et puis mardi matin je tombais sur une ancienne interview de Jean-Louis Pierrot, un mec qui avait travaillé avec Bashung sur l’album culte Fantaisie militaire. Il y racontait : « On se marrait ! Alain non plus n’allait pas bien. Il était en plein divorce. Les histoires d’avocats, tout ça, il n’en pouvait plus. Alcoolique abstinent jusque-là, il s’était remis à picoler. Mais quand on était ensemble – et on était tous les jours ensemble – on s’éclatait à écouter de la musique, à en faire et à parler de tout ça pendant des heures avec Alain. Moi ça me donnait envie de me lever le matin. C’est pour ça que j’ai un peu de mal à écouter cet album… J’adore l’album, je peux écouter trois titres, comme ça, avec plaisir, mais du début à la fin ça me plonge dans un état trop bizarre. Qui n’est donc pas lié à la musique, mais au fait que pour moi ce disque est clairement une madeleine de Proust. Le moindre titre, la moindre note, quand on l’a enregistré, comment on l’a enregistré, j’en ai un souvenir très précis. »


Choc ! Révélation ! Cet album sommeillait dans mes affaires, chez moi, mais je n’allais pas débarquer, après des mois d’absence, en disant « ce n’est que moi, bonjour les enfants, je viens seulement récupérer  Fantaisie militaire ». Jasmine, leur mère, que je tenais au courant de mes errements, n’aurait guère goûté la plaisanterie. Nos conventions de séparation ne contenaient pas la possibilité de ce type d’intrusion, je ne devais plus remettre les pieds à la maison, les enfants je les voyais toujours au dehors. En deux temps trois mouvements je me reloquais puis j’enfourchais mon vélo pour filer direct chez mon marchand de vinyle rue Saint-Denis en pensant « il faudra que je dise aux filles qu’il faudra que nous recevions mes enfants à goûter un jour où ils n’auront pas école ». Claire ferait des gâteaux, Émilie leur raconterait des histoires et moi je me contenterais de penser  « je suis un vieux père indigne ». Cette perspective comme l’air frais me redonnaient un regain de moral. Arrivé chez O’CD rue Pierre Lescot j’achetais l’album, revenais ventre à terre, croisait Émilie qui partait à ses jardins urbains : mon cœur battait la chamade, je ne renoncerais jamais à elle. Mes explications confuses la faisaient rire.  Nous nous claquions des bises, je la regardais s’éloigner de son pas aérien. Le soleil pointait timidement son nez, j’ouvrais en grand la fenêtre de ma chambre avant de déposer religieusement la galette noire sur le plateau de mon petit bijou de tourne-disques anglais. Immersion.


« J'ai longé ton corps /Épousé ses méandres /Je me suis emporté /TransportéJ'ai tout essayé /J'ai tout essayé… »


Tout était dit.


 

Aucun express ne m'emmènera/Vers la félicité /Aucun tacot n'y accostera /Aucun Concorde n'aura ton envergure /Aucun navire n'y va /Sinon toi


Aucun trolley ne me tiendra /Si haut perché /Aucun vapeur ne me fera fondre /Des escalators au chariot ailé /J'ai tout essayé /J'ai tout essayé


J'ai longé ton corps /Épousé ses méandres /Je me suis emporté /Transporté


Par-delà les abysses /Par-dessus les vergers/Délaissant les grands axes / J'ai pris la contre-allée /Je me suis emporté /Transporté


Aucun landau ne me laissera /Bouche bée/Aucun Walhalla ne vaut le détour/Aucun astronef ne s'y attarde /Aucun navire n'y va /Sinon toi


J'ai longé ton corps/Épousé ses méandres /Je me suis emporté /Transporté /Par-delà les abysses /Par-dessus les vergers/Délaissant les grands axes/J'ai pris la contre-allée /Je me suis emporté /Transporté


Aucun express ne m'emmènera / Vers la félicité /Aucun tacot n'y accostera /Aucun Concorde n'aura ton envergure /Aucun navire n'y va/Aucun


J'ai longé ton corps /Épousé ses méandres /Je me suis emporté /Transporté


Par-delà les abysses /Par-dessus les vergers/Délaissant les grands axes / J'ai pris la contre-allée /Je me suis emporté /Transporté


On sonnait. Je descendais. C’était ce gros con libidineux de Poirot qui, avec sa vue basse cerclée de verres rond de bouteille, me tendait sa grosse main aux doigts boudinés que j’ignorais. « Accouches ! 


-         Le Catalan veut te voir ce soir…


-         Où ça ducon ?


-         Dans ta crèche de la Mouzaïa


-         C’est quoi ce plan foireux ?


-         Le sien, il dînera léger.


-         Seul ou avec d’autres ?


-         Tu verras bien.


-         C’est pour la bouffe gros sac !


-         T’es toujours aussi aimable…


-         Et pour cause fouille-merde !


-         Vous serez en tête à tête…


-         Et la meute se fera discrète j’espère je n’ai pas envie de me faire remarquer…


-         On sait faire…


-         Il vaut mieux entendre ça qu’être sourd mais comme je n’ai pas le choix dis-moi l’heure et débarrasse le plancher !


-         Je ne sais pas. Tiens-toi prêt…


-         Dis à tes maîtres que moi je ne serai pas seul je ne sors jamais sans mes anges-gardiens…


-         Pas sûr que ça plaise ?


-         M’en fiche !


-         Tu as vraiment le melon mec !


-         Ça m’aide à supporter des fiottes dans ton genre.


Je suis allé acheter des légumes, des fruits et des soles de ligne chez Terroir d’Origine rue du Nil. Cuisine vapeur avec un verre de vin nature ça devrait lui aller. Ensuite je me suis atteler à la note que j’allais lui remettre : objet Juppé valeur refuge de la gauche…


« Oubliez tout ce que j’ai déjà fait et essayez de me trahir ». Alain Bashung en exergue…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 26 octobre 2014 7 26 /10 /Oct /2014 07:00

« L’amour, comme dit le poète, c’est le printemps. Il monte en vous, vous séduit doucement et tendrement, mais il vous arrime comme les racines d’un arbre. C’est seulement en s’apprêtant à partir qu’on s’en rend compte qu’on est incapable de bouger, qu’il faudrait se mutiler pour se libérer. Voilà ce qu’on ressent. Ça ne dure pas, du moins ça ne devrait pas. Mais ça vous serre la poitrine comme une pince métallique… »


Allongé sur le lit de Claire, immergé dans le livre de Walter Mosley que je venais d’acheter à l’Écume des Pages, « Un homme dans ma cave », je n’entendis pas venir Émilie. De retour, elle me faisait face telle que je l’aime depuis le premier jour. Cataclysme soudain, le manque d’elle radical en un retour en force irrépressible me ravageait. Éruption. Je la voulais tout contre moi. La sentir. Graver son corps sur le mien. Explorer chaque courbe, chaque sente secrète du pays de son corps. L’embrasser. La sentir palpiter. S’abandonner. Se donner. S’offrir à mes caresses. Ne lui laisser aucun répit. La faire prisonnière de mon désir dur, me libérer de la tenaille de cet amour sans avenir. J’inspirais. Me maîtrisais. Mes mains, mes mains, me contenter d’effleurer ses épaules, de tenir, de me retenir. Les mots me manquaient. Je laissais la tendresse m’investir doucement, avec ce nœud de regrets indémêlable, mais pourquoi diable étais-je tombé amoureux d’elle, amoureux à la folie, sans espoir de rémission. Pour la première fois de ma vie je ne combattais pas à armes égales, je subissais mais j’étais heureux comme jamais je ne l’avais été. Apaisé.


Émilie n’étant pas très vélo, après le déjeuner, nous avons souscrit un abonnement à Autolib pour qu’elle puisse se rendre plus facilement à son association des jardins urbains. À son retour j’inspectais ses paumes de main : « Mais tu n’as pas attrapé d’ampoules tu vas devenir une vraie fille de la terre… » Elle riait. Pendant son absence, tout à fait par hasard j’étais tombé sur le générique d’un film de Serge Leroy La Traque sur une chaîne du câble : Policier, et je l’avais regardé. C’est le défilé des noms des acteurs : Jean-Pierre Marielle, Philippe Léotard, Michel Constantin, Jean-Luc Bideau, Michael Lonsdale, Paul Crauchet, Michel Robin, Georges Géret, qui me fit faire une entorse à mon ascèse d’écrivain besogneux. Casting extraordinaire : monsieur Sutter, un Michael Lonsdale tel qu’en lui-même, onctueux et autoritaire, puissant bourgeois local, Mansart un Jean-Luc Bideau, bonnasse et coureur, futur conseiller régional, les Danville Philippe Léotard et Jean-Pierre Marielle, deux ferrailleurs paillards grossiers et pervers, le capitaine Nimier jugulaire-jugulaire l’efficace Michel Constantin, Rollin, un Paul Crauchet, froid, distant et implacable, notaire, Chamond, Michel Robin, le con de service, ahuri,  assureur, Maurois Gérard Darrieu, le garde forestier aux ordres et, pour une brève séquence, Georges Géret en braconnier goguenard.


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Dans l’une des dernières séquences, Paul Crauchet, a cette phrase terrible : « nous ne sommes pas des gens facilement soupçonnables ». Des salauds ordinaires, rien qu’une horde d’honorables bourgeois, des pleutres entraînés vers l’horreur, par deux frères ferrailleurs qui les tiennent par la barbichette, les lourds secrets du petit marigot d’un bled de la campagne, après le viol de la pauvre Helen Wells qui sera le point de départ d’une chasse impitoyable. Aucun voyeurisme, tout le film, est mis en scène avec une forme de hâte sauvage. La caméra est portée, de longs plans restituent sans artifice la frénésie et l’âpreté de la traque, la photo superbe est moite, boueuse comme le lieu. La musique anxiogène, entêtante n’est présente qu’en ouverture et pour le générique de fin, Serge Leroy n’a ajouté aucun artifice à son récit sans concession. Aucune échappatoire n’est possible, on guette un sursaut d’humanité qui n’arrivera jamais, chaque personnage se révèle implacable par lâcheté, par corruption de la préservation de son rang social, par cette lourde fraternité des mâles en bande, même par une forme d’honneur militaire chez Jean Constantin. Aucun manichéisme, de l’horreur ordinaire, sans fioritures, froide, inéluctable, qui m’a scotché à l’écran 90 minutes. Cet excellent film, méconnu, m’a replongé dans des souvenirs de ma jeunesse, comme une trace indélébile de tous ces viols enfouis sous l’hypocrisie des gens honorables ou bien de chez nous. Combien de bonnes engrossées, de gamines souillées par leur père, de filles forcées au sortir du bal par des bêtes avinées ? Les faiseuses d’anges, avec leurs bottes de persil ou leurs aiguilles à tricoter, avaient bien du travail en ce temps-là. Lors de sa sortie en 1975, l’année de la loi Veil, je ne vivais pas en France, mais je suis certain que ce film a dû  choquer les bonnes âmes et horrifier les chasseurs. C’est sans doute pour cela qu’il est tombé dans l’oubli ou presque, il n’existe même pas d’édition en DVD.


Claire avait séduit, lors du pince-fesses d’Anne H, un beau grand jeune homme qui s’avéra être un des gros bras du catalan, un VO dans notre jargon. Le lendemain matin je le croisai dans la salle de bain. Ce finaud avait déposé son instrument de travail sur la tablette du lavabo, entre les brosses à dents et les pots de crème des filles. Je l’avais vaguement salué puis nous nous étions retrouvés à la table de la cuisine face à nos bols de café. Mon jeune collègue, très jeune coq, émoustillé, baratinait Émilie tout juste sortie du lit. Vénère une folle envie de lui clouer le bec me pris. J’évoquai devant lui, sans m’adresser à lui, des souvenirs de la grande maison, me livrant à un name dropping des huiles qui le fit blêmir. Il restait coi, sa tartine beurrée pointée au-dessus de son bol. Je bichais, puis changeant de pied, je pianotais sur mon smartphone pour appeler Patrice Gassenbach, le patron de la fédération de Paris du Parti radical valoisien, pour lui parler de l’élection du président de l’UDI. Il me prenait et pêle-mêle, j’évoquais Borloo, Rama Yade, et bien sûr Hervé Morin. C’est à ce moment-là qu’Émilie, encore dans la ouate du sommeil, intervenait ingénument pour me dire que « ce Morin elle l’avait entendu le matin sur radio classique où il tenait une émission sur la musique elle aussi classique ». J’opinais en me marrant. Émilie ajoutait qu’il en parlait bien mais qu’elle ne le trouvait pas très sympathique. Mon jeune collègue ne savait plus où il habitait, coincé qu’il était entre mon Hervé Morin, con comme un bourrin à sulky d’Épaignes, et le Christian Morin d’Émilie plutôt joueur de clarinette sur les bords. Nous voyant pouffer il a levé l’ancre vite fait sans demander son reste. Rétrospectivement je m’en suis voulu, non pas de lui avoir cloué le bec mais de l’avoir mis sur ma piste. J’étais repéré.

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 19 octobre 2014 7 19 /10 /Oct /2014 07:00

Vivre reclus me profitait. J’écrivais. Claire me nourrissait comme si j’étais un poulet de grains. Casqué, je tirais des bords la nuit dans Paris sur mon urban cycle. Buvais de l’eau. Dormais comme un bébé. Je m’allégeais. Émilie me manquait. Je résistais. Perdurais. Et puis, dans ma messagerie, une invitation m’est tombée dessus. J’aurais dû la jeter à la poubelle mais je ne l’ai pas fait car j’ai la manie de presque tout garder au cas où. Il faut dire que ça sentait le soufre, j’ose même écrire le foutre, vu que Dodo le pointeur du Sofitel serait de la partie. En effet Anne H, la madone d’la com. de crise, l’indispensable réparatrice des affligés : tel ce pauvre Jérôme le parjure, fêtait ses 47 ans. Vu du simple pékin rien qu’un banal anniversaire, sauf que le banni des socialistes, du 2 au 20 février 2015,doit répondre devant le tribunal correctionnel de Lille, avec douze autres personnes, du chef de « proxénétisme aggravé en réunion » – dossier dans lequel une demi-douzaine de journalistes de Libération, de L’Express, du Figaro et du Monde sont mis en examen pour « recel de violation du secret de l’instruction ». Ça sentait une jolie petite manœuvre pour redonner des couleurs acceptable à l’ex du FMI et ça m’a excité. J’en ai touché deux mots à Claire qui a sauté sur l’occasion « youpi, nous y allons ! » Nous y sommes allés à vélo. Ma Claire était toute en beauté et de la voir pédaler ainsi sapée comme une reine me faisait zigzaguer. Je plaisantais « Prends garde à Dodo mon cœur tu vas faire exploser sa libido ! » Elle riait aux éclats.

 


Ils sont venus, ils sont tous là les vieux potes du PS, Strausskaniens de toujours, Camba en tête flanqué du numéro deux du parti, Guillaume Bachelay, suivi par Le Guen le porteur d’eau, secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement ; Jean Veil le fils de Simone, des anciens collègues d’Euro RSCG, telle Nathalie Mercier, directrice de la communication du Musée du quai Branly, naguère chargée de l’image de Valérie Trierweiler, des sondeurs tel Brice Teinturier d’Ipsos ; la faune médiatique entraînée par l’inoxydable Elkabbach flanqué de l’ex de la LCR Michel Field ; le président du directoire du Monde, Louis Dreyfus, suivi par la caravane des « rubricards » politiques, des investigateurs de télévision… j’en passe et des mauvais pour ne pas leur faire de peine. Bien sûr, l’inusable Stéphane était là. Je le charriais « Alors ma poule, tu n’as pas demandé à ton pote Norbert le Forestier de t’accompagner ? Quel dommage, ma belle amie Claire aurait adoré le rencontrer. Elle est folle de ses bottes ! » Il en fallait plus pour le démonter, il prenait Claire par le bras pour aller la présenter à DSK. Moi j’en profitais pour baguenauder, serrer des pinces, lancer des vannes sur le revirement de jurisprudence dites du Carlton, lorsque « tout juste revenue de Lille, où elle célébrait les 90 ans de l’Ecole supérieure de journalisme en invitant à « se méfier des connivences », la directrice éditoriale du Huffington Post, Anne Sinclair, avait aussi tenu à fêter l’anniversaire de son amie, signe que les ennuis judiciaires de DSK n’ont pas éloigné les deux femmes » comme l’écrira Ariane Chemin dans le Monde. Mais le clou de cette soirée privée si merveilleusement publique fut l’arrivée du catalan, notre jeune Premier Ministre. Comme le fit remarquer un hypocrite, sidéré par le mélange des genres (sic) présent, à madame Chemin la de La Rochefoucauld du XXIe siècle, « C’était comme dans la salle des Quatre-Colonnes » à l’Assemblée« les journalistes se sont pressés pour l’entourer ». Et écouter le premier ministre se désoler de « la crise des élites » qui abîme la France d’aujourd’hui.


Le Catalan « Je le connais comme si je l’avais fait. Je le regarde grandir depuis plus de vingt-ans. So énergie me fascine. Je le revois quand il jouait les porte-serviettes de Michel Rocard, au début des années quatre-vingt. Il avait une tête de chérubin, d’adolescent romantique égaré, à la recherche de sa famille […] En coulisse, il jouait sa partie, travaillant inlassablement son image, celle du rebelle, du rugueux, de l’homme sans concession, dur au mal. J’avais remarqué cette crispation  dans la mâchoire qui lui donnait toujours l’impression de serrer les dents contre un ennemi invisible. Il avait un côté petit cousin de la famille qui met le pied dans la porte avec acharnement pour se retrouver dans la pièce des grandes personnes […] Lui  était un mitterrandien chez Rocard. Moi, un rocardien chez Mitterrand […]  Il ne croyait pas à ma bonne étoile. Il a longtemps fait partie, sans être un ennemi, des grands sceptiques me concernant. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, j’étais un intérimaire à la tête du PS, une pièce de rechange. Il a servi de nombreux éléphants avec toujours la même passion, la même fougue […] Est-il mon antithèse ? Il me ressemble au moins sur un point. En politique, il n’a ni dieu ni maître. Il a beau répéter qu’ile un disciple de Georges Clémenceau, le « Tigre », il change de champion dès que les circonstances l’exigent. Comme moi, il se nourrit des uns et des autres au gré des mouvements de la planète politique. Comme moi, il s’est toujours refusé à constituer une écurie officielle autour de lui. Il considère le PS comme un astre en voie d’extinction et le clame imprudemment. »

C’est de Raffy dans la peau de moi Président de la République… Manuel est venu me saluer. Je lui ai présenté Claire. Il m’a dit « Tu as toujours eu bon goût… »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 12 octobre 2014 7 12 /10 /Oct /2014 07:00

Sentant poindre l’automne, avec Claire, mon hébergeuse, nous sommes allés déjeuner, dans le merveilleux jardin du restaurant Les Climats, car le chef venait d’inscrire la grouse d’Écosse à la carte. Nous y sommes allés à vélo, chacun de notre côté car Claire avait trente-six mille choses à faire alors que moi je passais mon temps à glander. Le vélo de Claire, d’un beau mauve, était un vieux clou Gitane remis à niveau par le vendeur du magasin de cycles du coin alors que le mien était un urban cycle ultraléger à pignon fixe acheté chez en selle Marcel ; je passais mon temps à pédaler comme un dément ce qui m’attirait les foudres de ma belle amie car elle portait un casque et moi pas. Mes justifications vaseuses à géométrie variable, mes compliments sur son beau port de casque, rien n’y faisait, Claire restait d’une intransigeance absolue. Selon un rituel bien établi j’arrivais à l’heure alors que la protectrice de ma tête se fit attendre. Vieil habitué du lieu on me bichonnait pour me faire patienter. J’adore ce lieu qui  est l’ancienne Maison des dames des postes rue de Lille. Celles-ci, au début du XXe, regroupées au central, établissaient la relation téléphonique entre le demandeur et l’abonné à l’aide de fiches. Ce système nécessitait beaucoup de personnel, en grande majorité des femmes venant de province d'où l'idée de construire un immeuble de cent onze chambres chauffées avec trois bains-douches par étage. Ces dames disposaient d’une salle à manger ouvrant sur le jardin d'hiver où je me trouvais. À cette époque, l’esprit social s’épanouissait, en dépit d’un règlement strict, dans une architecture de haute expression. L’arrivée de Michel Houellebecq, enveloppé dans sa célèbre parka Camel legend, cheveux fillasse ébouriffés, accompagné d’Antoine Gallimard son éditeur sapé comme un éditeur, me donnait un sujet d’observation. Les deux hommes, bientôt rejoint par un troisième,  se posaient à la table qui me faisait face. Houellebecq, sans être guilleret, détendu, le teint frais, commandait en apéritif un Perrier citron tout en entamant sa première cigarette, rien de transgressif nous étions à l’air libre. Sa façon bien à lui de tenir sa cigarette, coincée entre pouce et index, pointée vers le ciel, m’a toujours intriguée par son côté maniéré. Claire descendait les marches du perron.


Le chef vint lui-même servir la grouse de Claire. Goguenard je soupirais « Tu es la reine du lieu, Houellebecq va être jaloux… », cette légère effervescence autour de nous me distrayait. Il le fallait car Émilie me manquait. Son absence qui s’éternisait me plongeait dans une aphasie molle. Je n’avais de  goût à rien, passais mon temps au lit à l’attendre, alternais des temps de jeûne et des boulimies monstrueuses.  J’étais dans le dur. Claire pour me sortir de mon coaltar m’avait  acheté le bouquin de Serge Raffy où l’auteur se glisse dans la peau de Hollande. Lire était une souffrance car ça me renvoyait à mon incapacité d’écrire, je préférais faire du vélo au creux de la nuit. Comme je passais mon temps à roupiller le jour, mes nuits blanches, dans leur silence, leur vide, me déchiraient encore un peu plus, alors je sortais, je plaçais mes deux diodes clignotantes, la rouge à l’arrière et la blanche à l’avant et je déboulais le long du canal. Paris la nuit, des ombres, des zombies, des taxis en maraude, fêtards ou travailleurs, clodos, je ne laissais aucune trace. Filais. Suais. La douche me cinglait. Son corps plaqué au long du mien, ses lèvres, ses fesses dans mes paumes, la prendre, l’investir, la sentir, aller et venir dans sa tendre chaleur, guetter les prémices de son plaisir, le cerner, l’amplifier, exploser. Je jurais. Les draps étaient glacés. J’avais envie de fumer. Mon regard se posait sur le haut de ma pile de livres et le titre du bouquin de Raffy me sautait à la gueule « Moi, l’homme qui rit » Je l’ouvrais. Le feuilletais. Attrapais des phrases au vol « Mon ami, Le Bourrin, mon fidèle mamelouk, que j’ai fini par nommer ministre de l’Agriculture, s’est échiné à me répéter au cours de nos multiples campagnes que je me perdais dans le peuple, que c’était une manière habile d’éviter les miroirs. S’oublier dans  la masse. Ne jamais se regarder vraiment, courir en aveugle dans cette quête éperdue de l’autre, pas seulement pour récupérer son vote. Encore et toujours cette stratégie de l’esquive… »


Je ne sais pourquoi cette phrase me donna envie de revenir à la première page et de lire. Lire d’une seule traite en crayonnant des passages entiers. Le jour jetait une lumière blanche sur mes yeux brulants. Claire me portait du café. Je me retenais de la basculer sur ma couche. Épuisé mais plein de sève je voulais m’épandre en un corps accueillant, donner.  M’enfouir. Me perdre. Fuir. Le rire de Claire me claquait à la gueule, me propulsait à la surface sans passer par les paliers de décompression. Jeté sur le sable, tel un poisson, je murmurais « Tu cesses de te la jouer, vieux con ! » et de rire à mon tour. J’envoyais mon premier sms à Émilie à partir de mon Nokia pourri. Claire se moquait. Je lui réclamais des tartines de confiture de figues. M’habillais. Me posais devant mon écran. À côté de mon clavier, le dernier roman de Patrick Modiano. « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier». Je l’ouvrais. J’avais noté : « Il n’avait écrit ce livre que dans l’espoir qu’elle lui fasse signe. Écrire un livre, c’était aussi, pour lui, lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l’intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu’elles étaient devenues. Il suffisait de semer leurs noms au hasard des pages et d’attendre qu’elles donnent enfin de leurs nouvelles. »


Modiano, gosse très tôt condamné à la solitude, à l’internat, « mais très vite pris – et en quelque sorte sauvé – par la nécessité d’écrire. »


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1968, « Place de l’Étoile » premier roman en exergue cette histoire :

 

« Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Étoile ?»


Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »


(Histoire juive »

Modiano « hors du temps, ailleurs, à contretemps. » : « Hôtel de l’Avenir, quel avenir ? »


Me terrer !


Je me terrais…

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 5 octobre 2014 7 05 /10 /Oct /2014 07:00

Le nid était vide. J’avais faim. Sur la porte du frigo un post-it « je pars une semaine chez ma mère », l’eau de mes spaghetti frissonnait. Me retrouver seul m’allait bien. Elle m’avait acheté une belle bouteille de vin. Le silence de la Mouzaïa m’enveloppait dans un cocon protecteur, j’entreprenais de me confectionner un pesto. L’ail me collait aux doigts. Je pilonnais le basilic qui épandait ses fragrances poivrées. Y-avait-il des pignons de pin ? Je n’eus pas beaucoup à chercher, sur la porte du placard à provisions Émilie avait dressé la liste de tout ce qu’elle m’avait acheté. Lorsque je jetai les spaghetti bouillants sur mon pesto mon téléphone s’agitait dans la poche de ma chemise. Ce devait être elle ; ce n’étais pas elle mais Dubouillon un pilier de la grande maison. Répondre c’était prendre le risque de me retrouver face à des spaghetti tièdes ce qui était au-dessus de mes forces. Avant de m’assoir je pianotais un sms pour mon cher collègue « je n’y suis pour personne, même pour le Premier »

 

J’ouvrais la bouteille de Patrimonio, le niellucciu de Grotte di Sole, gras, porté par une allonge fraîche, était superbe, il me tapissait le palais. Penché sur mon assiette, à l’italienne, j’aspirais mes spaghetti. Mon smartphone émettait le bip annonçant la réception d’un message, puis un second, puis un troisième, ça devait chauffer dur du côté de Beauvau. Je m’essuyais les lèvres. Mon second verre de Grotte di Sole me ramenait dans le maquis corse, dans les bras d’Émilie. Que faisait-elle en ce moment ? Les spaghettis me calaient, j’allais pouvoir me mettre à ma table de travail pour écrire. Par acquis de conscience je consultais les messages :


le premier « fais-pas le con répond ! »,


le second « ta note au Premier a foutu un souk pas possible, radines ! »,


le dernier « on vient te cueillir ! »


Je pianotais « chiche ! Vous ne savez pas où je crèche ! »


La réponse fusait « Ducon, tu ne sais pas ce que c’est que la géolocalisation… » Je coupais mon téléphone, jetais quelque vêtements dans un sac, fourrais mon ordinateur portable avec eux, sortais mon vélo et je me tirais sans éteindre les lumières de la Mouzaïa afin que mes petits camarades tergiversent avant de savoir quelle stratégie adopter pour me faire sortir de la place : la persuasion ou la force.


En passant à Barbès j’achetais dans une boutique un Nokia basique et une carte. L’air était doux. Je débarquais chez Claire qui m’offrit, sans rien me demander, l’hospitalité. La colocation faisait la fête, je me glissai nu dans les draps et, en dépit du bruit, je m’endormis comme un bébé sans demander mon reste. Les situations de tension extrême m’apaisent. Avant même que le jour ne se lève j’étais debout, l’appartement ressemblait à un champ de ruines, quelques corps gisaient çà et là, des odeurs mêlées âcres et aigres flottaient dans tout l’appartement. Je gagnai la cuisine pour me faire du café. Dans le capharnaüm de bouteilles vides, d’assiettes emplies de détritus, de verres plein de mégots, je repérais une corbeille de fruits indemnes. La cafetière asthmatique crachotait, le café ne serait pas fameux. Je pressais des oranges, des citrons et des pamplemousses sur un presse-fruits en verre, un très bel objet. Le jour se pointait. J’imaginais la tronche furibarde de mes chers collègues. J’enfilais d’un trait le grand verre de mes jus mêlés.

 

Il était hors de question que je me remette dans le jeu pourri auquel mes supérieurs me destinaient. Ma note incendiaire au Premier c’était mon testament politique, maintenant rideau, je disparaissais pour un temps des radars. Le café était franchement dégueulasse. Le plus drôle c’est que Claire habitait à deux pas d’un gros commissariat et, chaque jour, lorsque j’irais me dégourdir les jambes au-dehors, en passant devant la guérite vitrée je saluerais le factionnaire tel un quidam respectueux de la force publique. Je ne risquerais pas grand-chose puisque la grande maison ne pousserait pas la plaisanterie jusqu’à diffuser ma tronche de cake dans les commissariats. Dans la grande salle commune je découvrais une boule de pain de campagne elle aussi indemne. Je la tranchais avec mon couteau corse avant d’aller inspecter le contenu du frigo. Il était vide. « Tu cherches quoi mon grand ? » C’était la Claire. « De la confiture mon cœur ». Elle grimpait sur un escabeau pour aller dénicher au fin fond d’un placard un grand pot de marmelade d’oranges amères. Ma préférée ! Nous nous en goinfrâmes, la journée commençait sous les meilleurs auspices.


J’avais titré ma note au Premier « Juppé, dernier rempart face à l’effondrement du système… » Grandiloquent certes ce titre mais je n’avais pas trouvé mieux pour résumer mon analyse de la donne de la présidentielle de 2017. Face à la perspective d’un second tour Le Pen/Sarkozy, dans la mesure où l’alternance se ferait mécaniquement à droite, la candidature de Juppé permettait de jouer une carte à la Giscard, la France veut être gouvernée au Centre, sauf que le Centre n’existe qu’en tant que force d’appoint pour la Droite. Ce que Hollande avait raté à la suite de son élection en laissant Bayrou mordre la poussière alors qu’il avait appelé à voter pour lui, Juppé par construction le réalisait avant l’élection. Mais encore faudrait-il qu’il puisse se présenter en gagnant les fameuses primaires ouvertes inaugurées par le PS. Avec ce fou furieux de Sarko, qui allait remettre la main sur le parti, ça n’était pas gagné d’avance, sauf à ce que le petit ne se fasse vraiment rattrapé par ses casseroles judiciaires.

 

Je préconisais donc de faire l’impasse sur la future présidentielle, une forme de repli en bon ordre sur une position préparée à l’avance : la social-démocratie assumée, et de manœuvrer pour que la primaire de l’UMP à la sauce Sarko soit polluée par de braves sympathisants votant massivement pour Juppé. Manœuvre, certes délicate, mais jouable à la condition de préparer le terrain et de jouer fin en sous-main. N’oublions pas que les primaires ouvertes à la sauce socialo se jouent à deux tours, et qu’entre les deux, à la condition d’avoir fait un score qualifiant, le jeu des alliances avec le centriste pourrait permettre à Juppé de tirer son épingle du jeu. Bien évidemment j’ajoutais, qu’en dépit de ma conviction que mon analyse et ma stratégie étaient pertinentes, je n’étais absolument pas partant pour remettre les pieds dans les soupentes de l’UMP comme je l’avais fait au tout début du septennat. Peine perdue, j’avais à nouveau péché par orgueil, me restait plus qu’à faire le mort pour qu’on m’oublie.   

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 28 septembre 2014 7 28 /09 /Sep /2014 07:00

Au terme de mon soudain périple le plus dur semblait fait, sa main m’était acquise, et pourtant je pressentais mon échec ou, plus exactement, il était inscrit, depuis la première seconde de notre rencontre, dans sa jeunesse resplendissante. L’amour ne se quémande pas, il est. Bien sûr, dans mon immense orgueil, je savais que moi seul pouvais faire d’elle une reine. Elle aussi d’ailleurs et cela suffisait à mon bonheur. Je ne vivais que par elle, pour elle, dans un état de légèreté extrême, une forme de gaze qui m’enivrait. Comme toujours, l’avion avait du retard. J’ouvrais ma boîte à rêves pour m’échapper. « Des voyageurs retour de Damas qui partaient pour l’Océanie regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n’avaient jamais quitté Saint-Nazaire. »Par la magie de Google je retrouvais le paragraphe entier de « Suzanne et le Pacifique » de Jean Giraudoux. « C’était dimanche. Échangeant leurs dieux, équipages allaient entendre la messe dans les églises, et citadins aux paquebots. Je m’embarquais. Il y avait entre mon navire et le quai deux mètres d’océan incompressible et deux mètres de lumière entre l’extrême mer et l’horizon. Des voyageurs retour de Damas qui partaient pour l’Océanie regardaient avec émoi, symbole de la vie errante, des mouettes qui n’avaient jamais quitté Saint-Nazaire. Le soleil étincelait. Les flammèches et les pavillons doubles pour le jour saint battaient l’air, et de chaque élément, de chaque être aussi l’on sentait doublée l’épithète, la même épithète ; le navire était blanc, blanc ; la mer bleue, bleue. Seule, abandonnée dans le dock, parmi ses bagages, une jolie petite femme, au lieu d’être brune, brune, était brune, rose. Je lui proposai mon porteur, déchargé de ma grosse malle, et qui, de voir ces petits sacs, rapprochait déjà les bras comme un compas. »


Jamais nous ne partirions ensemble...


J’aime tout autant partir que revenir, éminemment casanier j’ai passé ma vie à errer, à dilapider mes souvenirs, sans jamais quitter mon petit jardin d’intérieur bien cadenassé où nul n’était jamais entré. Sur mon lisse tout glisse, je m’étais toujours protégé de l’amour avec un grand A de peur que celui qui m’avait investi tout entier, avec l’irruption de Marie dans ma vie, ne s’érode. Ne se réduise en sable. Mon indifférence affichée me plaçait à la bonne distance, je me plaisais, me complaisais en des embrasements passagers, corps à corps, jeu de la séduction sans engagement ni serment. Je me laissais aimer. Je me lassais. Partais. Me retirais comme le flux de la marée pour revenir. Toujours au  sec, bien à l’abri sans rechercher ce fameux bonheur que nul ne trouve jamais. Je me contentais de la chaleur de mes compagnes aimantes sans m’investir, agent dormant de l’amour, sdf dans son no man’s land, tranquille quoi. Et puis patatras, elle a surgi, venant  de nulle part, me bouleversant. J’aurais dû fuir de suite, la fuir, fuir cet amour dur, tranchant, trop belle pour moi ! Tout me plaisait en elle. J’étais fichu, prisonnier à perpétuité. Ça me plaisait. Je l’aimais avec une force tranquille, paisible.


Que faire ?


Écrire !


Lui dire simplement : « Émilie j’ai besoin de toi pour écrire… »


Ce fut mon premier sms depuis mon départ. Elle le consulterait sur son petit Nokia désuet...


Dans l’avion je tombais sur une fiction « Les 100 derniers jours de François Hollande », ça allait me nettoyer la tête, je me voulais pour mon retour être léger pour elle.


« Cinquante nuances d'aigrie »


Quand, au mois d'août, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon s'étaient mis à ruer un peu trop fort dans les brancards, il leur avait simplement montré la porte. Et les deux chevaux fous avaient quitté l'écurie gouvernementale, suivis par la belle Aurélie. Sur quoi était venue la trahison de Valérie, cette « ambitieuse » qu'il avait portée au firmament et qui n'avait pas hésité à bafouer les règles pour assouvir son désir de vengeance. « Cinquante nuances d'aigrie », avait moqué Le Canard... Il éprouvait pour eux plus de compassion que de colère. La fuite et la transgression n'étaient pas la liberté. Philippulus, le chroniqueur mystère du Figaro, se trompait. Il ne s'en irait pas, dût-il jouer son pays contre son parti. Avec « Valls II », il savait qu'il s'aventurait sur des terres dangereuses. Il ignorait alors encore à quel point. À présent, il savait et il était prêt.

Il sortit dans le jardin en direction de la roseraie, foulant le sol détrempé d'un pas léger. Il ne s'était jamais senti ni aussi seul ni aussi fort. Sa décision était prise. Il s'autorisa à se repasser le film des semaines passées, sans craindre d'être saisi par la peur de perdre le contrôle, comme si souvent dans le passé.

 

Le redressement « judicière»


Les sondages calamiteux, la montée de Marine Le Pen. Tout cela n'était rien à côté de l'engrenage qui s'était enclenché à Marseille. En septembre, la Commission européenne avait demandé le remboursement de 200 millions d'euros d'aides... et celui de 220 autres était en suspens. Aucun gouvernement n'avait jamais eu le courage de se débarrasser de ce boulet. Il lui était retombé sur le pied. Il n'avait même plus le choix, entre la paix avec Bruxelles au prix de la guerre sociale, et la paix sociale au prix de la guerre avec Bruxelles. Emmanuel Macron avait imposé le redressement judiciaire. Il l'avait laissé faire. Après tout, on l'avait mis là pour ça. Un seul investisseur s'était présenté : Xinmao, le même groupe chinois qui avait tenté deux ans plus tôt de mettre la main sur le fabricant de fibres optiques Draka. Cela n'avait pas été du goût des syndicats. Sur le Vieux Port, novembre s'était terminé dans une atmosphère insurrectionnelle. Le personnel de la compagnie avait défilé aux côtés de milliers de jeunes révoltés par le pilonnage de Gaza par l'armée israélienne. « HOLLANDE M'A TUER », scandaient-ils d'une même voix. Deux policiers avaient fini noyés dans le port. Le Premier ministre lui avait présenté sa démission. Il l'avait refusée. » link

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 21 septembre 2014 7 21 /09 /Sep /2014 07:00

Sous le soleil du matin, fin, pas encore implacable, le village semblait tout droit sorti d’un dépliant touristique, fier, minéral, nimbé de lourds secrets. Quelques chiens errants, le lot habituel des voitures chères à cette île : quelques grosses allemandes, noires, vitres teintées, des poubelles rafistolées et bien sûr des pick-up pour chasseurs adhérents à la MSA. Pas âme qui vive, du silence, des volets clos, aucun commerce, la vie de l’été, lorsqu’elle se serait retirée, ne laisserait que quelques vieux dans ces grandes bâtisses. Je n’en menais pas large, Antoine souriait. Il était ma caution, ça l’amusait beaucoup. Comme nous étions attendus nul besoin de présentations, nous nous saluâmes puis nous nous installâmes autour d’une grande table. Le café était excellent. L’entame fut directe, Antoine et le père d’Émilie, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, devisèrent entre eux sans se soucier de moi et je dois avouer que ça m’arrangeait bien. Pour ne rien vous cacher je pensais à elle, si elle savait. J’avais demandé à sa mère de ne rien lui dire à propos de ma visite. Le temps s’égrenait, silencieux, attentif à tout sauf à ce pourquoi j’étais venu ici, je me voyais finir dans ce village mes jours, loin de tout, reclus. Je n’y serais qu’un pinsuttu exilé mais me parcheminant avec les derniers survivants d’un monde en voie d’enfouissement. « Tu t’appesantis sur toi-même mon coco, tu te la joues avec des trémolos, faut assumer tes errements, tu cours après quoi au juste ? Ta jeunesse perdue ? Pas vraiment, tu as passé ton temps à faire des nœuds pour les dénouer. Trop tard camarade, tourne la page, laisse tomber tes rêves… » C’est alors que je me suis entendu dire ce que j’étais venu entendre.Descendant de mon nuage je suis resté muet, ce qui somme toute, arrangeait tout le monde. À l’heure du déjeuner nous sommes redescendus à Bastia tous les trois.


Au restaurant j’ai fait des efforts pour me glisser dans la conversation sans toutefois aller au-delà d’une ligne que mes rêves m’empêchaient de franchir. La langouste aux linguines était exquise mais j’avais envie d’être auprès d’Émilie, de la serrer tout contre moi, de sentir sous mes doigts le grain de sa peau, de l’entendre respirer, palpiter, s’abandonner. Ses lèvres fraîches…


-         Vous dites…


Je devais avoir murmuré. Je balbutiai.


-          La langouste il faut la trancher vive et la saisir par le feu…


Antoine me congratulait : «  Tu veux te faire décerner un brevet de Corse, mon grand, alors que tu l’as déjà vu tes antécédents sur cette île… » La conversation reprenait son fil et moi je n’avais qu’une hâte, gagner Poretta pour retrouver au plus vite la Mouzaïa.  À l’aéroport j’achetais un vieux livre d’Ariane Chemin, «Fleurs et couronnes» chez Stock qui trainait en fond de rayon. Six enterrements, de Georges Marchais, le 20 novembre 1997, à Rafaël Kuderski, un SDF débarqué de Pologne à Paris, inhumé le 15 janvier 2008, en passant par Gérard Brach, Maurice Kriegel-Valrimont, Alain Robbe-Grillet et Robert Feliciaggi enterré le 13 mars 2006.


Ça m’allait bien. Je me plongeais immédiatement dans celui de Robert Feliciaggi ça m’évitait de penser au compte-rendu de mon périple que j’allais faire à Émilie.


« On s’embrasse devant l’église Saint-Pancrace. On se salue dans l’air piquant de Pila-Canale, en attendant le convoi qui monte d’Ajaccio. Au pied des micocouliers, on ressuscite le mort, le temps d’un baiser. « Robert lui aussi embrassait toujours tout le monde.


[...] Robert n’était pas un voyou comme certains sur son île, pas non plus un parrain comme le furent un ou deux de ses amis. C’était un « homme à services » - un omu a manu -, comme on dit. Faire un geste pour un « petit parent » en quête de subventions, payer de sa poche un ancien footballeur professionnel pour devenir le président du Gazélec d’Ajaccio et même donner un coup de pouce pour que la Bible soit traduite en Corse...


[...] Dans quelques minutes, l’évêque d’Ajaccio va bien résumer les choses : «  Ici, ce n’est pas un rassemblement de gens parfaits. Mais que Dieu nous pardonne nos péchés. » Et chacun avait profité de cette absolution collective pour se signer avec empressement.


[...] Pour « Robert », on est « monté » au village bien avant l’heure des obsèques, sachant que les places seraient rares. Les voitures se serrent les unes contre les autres le long de la route, garées dans le sens du départ : précaution de montagnards ou de monte-en-l’air, indispensable sur la route du Taravo.


[...] Tout ce que le département compte de notabilités s’est habillé pour l’occasion. Les commerces sont « fermés pour cause d’enterrement », et mêmes les agences bancaires observent le deuil. Les Ajacciennes ont sorti la fourrure et les belles pièces de chez Lily B., grande amie du disparu, dont la boutique, avenue du Premier-Consul, au-dessus de la place des Palmiers, est un must de la cité impériale. Devant le tabernacle de bois sculpté, elles affichent au village leurs cheveux brillants, leurs ongles vermillon et leurs parfums musqués.


Pantalons à pinces et manteaux d’alpaga, jeans repassés et parkas mi-saison, les hommes se tiennent dehors, comme au temps des maquignonnages, sans jamais franchir la porte de l’église : en Corse, le passage des âmes appartient aux femmes, de la naissance à la mort.


[...] On a tout de suite « su », pour le « pauvre Robert ». Dans la nuit, les téléphones ont sonné. « Anu tombu Robert ! » « Ils ont tué Robert ! » Le lendemain matin, tous ont vérifié dans Corse-Matin, le quotidien de l’île, qu’ « u tintu Robert » était bien mort. Chacun a échafaudé une hypothèse, mais l’a gardée pour l’oreille de son voisin. La Corse affiche plus volontiers sa dignité qu’elle ne manifeste son indignation. L’île ne connaît pas les marches blanches : devant la mala morte – la mort soudaine et violente -, elle préfère cultiver le noir et la pudeur, le sentiment du sort et sa couleur.»

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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