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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 00:00

Les vieux livres un peu jaunis, poussiéreux, extirpés – je n’écris pas exhumés car l’écrit ne meurt jamais – de l’oubli par le hasard d’une main qui cherche, trouve, feuillette, revivent sous notre regard. Ces textes retrouvés ne sont pas forcément des chefs d’œuvre mais tout simplement des marqueurs de leur temps, de simples tranches de vie. Si je vous les propose sur mon espace de liberté c’est pour poser un post-it dans votre mémoire afin qu’une époque, pas si lointaine, y laisse une trace pour que vous ne vous laissiez pas aller à la nostalgie, à ne retenir du passé que des images d’Épinal. La dureté des temps se renouvelle, perdure, change de visage, mais reste une constante de la vie des hommes.

Phylloxera.jpg Phylloxera_001.jpg

- Ça commença par de petites taches sur les feuilles, une gale comme des œufs de chenilles, presque rien quoi ! On se moquait bien alors des avertissements des messieurs de Dijon qui parlaient de maladie. On soignait la vigne, sans s’occuper de leurs fariboles. Là-dessus, la guerre arriva. Ceux qui tombèrent au sort sur la côte s’en allèrent se battre pour Paris, pendant que les bandes de Garibaldi venaient piller nos caves par ici.

« Mais quand on se remit aux vignes, ah ! mes enfants, quelle histoire ! Je revois encore ce matin de janvier où maître Bordet – il avait vingt-deux ans alors, – se releva, pâle, tirant à lui un pied de pinot, la racine pourrie, rongée, tombée en poudre comme un bois mort. Quel coup ça nous a donné ! On se jeta dans la vigne comme des fous. À chaque pas, des cris partaient. Avec les doigts, on écartait un peu de terre à la racine... et toujours ou presque ces sacrés champignons qui gonflaient cédant sous le doigt... si on creusait un peu, tout le cep venait avec la main.

« Ce jour-là, petiot, on a vu pleurer bien des gars sur la Côte. Et des rudes ! Pas de ces femmelettes d’aujourd’hui ! Moi je passais sur la route. Mais, comme tu penses, j’avais de tout de suite sauté le mur pour me rendre compte. Quand on a été tout en haut du clos, maître Bordet, tout blanc comme un qu’aurait perdu tout le sang de son corps, me dit : « Blaise, va falloir lutter dur. » – « J’lutterai ! » que je lui réponds. Il dit encore : « J’étais « point riche ; à c’t’heure, j’suis peut-être ruiné. »

- « Ça ne fait rien, que j’y dis, j’suis votre « homme ! » Et je suis resté !

« J’suis resté cinq ans, à Pommard, moi qu’ai jamais pu tenir en place ! Cinq ans à lutter, comme disait maître Bordet. Et on a travaillé dur. On a tout essayé. Chaque année, c’était à recommencer. Et la production baissait, baissait... Une année on crut que c’était la dernière fois qu’on pressait le vin en Bourgogne. Ceux de Pommard, de Volnay, de Monthélie tremblent encore en y pensant. On arrachait des hectares et des hectares de vigne. Puis on commença à replanter en plants américains.

« Mais ça vous crevait le cœur d’arracher, de brûler tout ce bois tordu qui avait donné si longtemps de si bons vins. Et puis c’était pas tout ça : ces nouvelles vignes venues du tonnerre de Dieu, de « Californille », qu’on disait, est-ce que ça remplacerait jamais nos vieux pinots ? Quand on commença à vendanger l’américain, on avait une peur bleue ! Les anciens, des hommes plus durs que du buis, qui croyaient pourtant bien à leur terre, étaient venus au pressoir...

« Le vin bourru ne nous renseigna guère, comme bien tu penses ! Vint le premier soutirage. Ah ! vingt dieux ! Cette minute ! On était six ou huit autour de la cuve, plus émus qu’à la communion. Qu’allait-il sortir de cette garce-là ? Maître Bordet s’approcha, piqua la chantepleure, tendit la coupelle. Sa main lui tremblait comme un boumian qui vole des pommes. Le vin pissa, clair, dans la tasse en argent.

« Je peux vivre encore cent ans ; je ne pourrai jamais oublier le feu qui passa dans les yeux de maître Bordet, quand il eut retourné sur sa langue le vin nouveau.

« - Mes enfants, nous dit-il, mes enfants, c’est du Bourgogne ! C’est du Pommard comme l’autre... On fera encore du bon vin par chez nous...

« Ce vin-là, on y a mis un peu d’eau dedans, en pleurent, fils. C’est la première et unique fois que ça nous arrivait. »

 

Pierre Scize Aux vendanges de Bourgogne. « Choses vues » Les Œuvres libres Fayard 1945

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

Egmont Labadie 21/06/2011 19:49



Texte saisissant, merci pour cette trouvaille.



Luc Charlier 21/06/2011 13:32



Même plus le concombre : en juin, on crut qu’on ne mangerait plus jamais de steack haché à Lille !


 


1) On nous conseille de « se laver les mains » et de « bien cuire le steack haché ».


Le lavage de mains : pour être efficace, il doit répondre à une série de critères stricts que je ne vais pas énumérer ici et fait
appel à des antiseptiques puissants. Il doit aussi durer longtemps.


Et puis, comment se sèche-t-on les mains ? Avec la serviette qui pend ?


2) Et si on aime le steack haché presque cru ? C’est mon cas.


3) Une rivière « contaminée » à Francfort et toute l’Allemagne est en dialyse : n’importe quoi.


Et ma question demeure : pourquoi tant de femmes ?


 


Tout cela est grotesque : à force de manger « presque stérile » nous allons supprimer toute notre immunité digestive
(le premier organe immunitaire de notre organisme).



fanny 21/06/2011 10:50



C'est beau. c'est vrai



Luc Charlier 21/06/2011 10:06



Une fois de plus, tu nous forces à l’effort de mémoire, Jacques.


Si je situais bien « A farewell to arms », en fait surtout une histoire d’amour entre le lieutenant Henry (engagé américain
dans le service médical) et la jolie infirmière anglaise, sur la rive italienne du Lago Maggiore, et plutôt pendant la première guerre mondiale, j’avais complètement occulté le passage de notre
Italien à Dijon, à la tête d’une partie de l’Armée des Vosges, lors du précédent conflit ayant opposé votre pays à l’Allemagne. Pourtant, Garibaldi et sa légende participent du même souffle
épique. « Et le pauvre sang italien .... » chantait feu Mortimer Schuman, amateur de bon vin.


D’ailleurs, quand on y pense, ce Garibaldi, l’Eroe dei Due Mondi, n’a-t-il pas simplement été toute sa vie en quête de
pinard ? Jugez plutôt : il naît sur les hauteurs de .... Bellet. Peu après, il passe citoyen savoyard, et hop, le bergeron dans son cellier. A quinze ans, il est mousse dans la marine
au long cours et s’embarque pour ... la Crimée (une des régions viticoles les plus célèbres, avec des vins aussi recherchés à l’époque que ceux de Champagne ou de la Côte de Nuits sur toutes les
tables des cours d’Europe). Peu après, c’est de Frascati qu’il se gorge lors du jubilé de Léon XII. Bon, on « zappe »  le début de ses
épisodes mazziniens pour le retrouver en Uruguay : oui da, c’est le malbec qui l’intéresse ! Il y fait aussi quatre enfants, en passant.


Vers le milieu du siècle, le Risorgimento est en fait un Rifornimento, car c’est de Valpolicella qu’il se nourrit en
bataillant contre les Autrichiens. De son deuxième exil et des boissons qu’il affectionnait à l’époque, je ne suis guère au courant. Evidemment, l’Expédition des Mille est une péripétie bien
connue des manuels d’histoire de l’Europe, mais on oublie de spécifier que son vrai but était de parcourir les caves de Marsala. Il se targa d’ailleurs d’avoir visité Florio (cherchez, c’est
drôle), de s’être conduit comme un saint chez Pellegrino, et se rendit brièvement chez Rallo, où on l’a surnommé « el Condor » suite à ses succès andins. De ce dernier point, on peut
être absolument certain :  el Condor passa.


Il prit alors une part très active à ce qu’on a appelé la troisième guerre d’indépendance italienne, et mit son foie au repos durant
quelques années, en profitant pour se faire faire un joli costume en 1849 : il se mit sur son Trentin.


Enfin, avant de rejoindre messieurs V. Hugo et L. Gambetta contre la majorité monarchiste de votre assemblée, il joua aussi dans
l’équipe de L. Blanc. Et c’est peu après, dernier argument de ma démonstration, que ses soudards et lui allèrent lamper le bon vin des alentours de Dijon en 1870, souvent en pleine rue. Un climat
de Gevrey-Chambertin en perpétue d’ailleurs  le souvenir depuis cette époque : La Grande Rue.



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