Mardi 16 novembre 2010 2 16 /11 /Nov /2010 00:09

J’ai longuement hésité pour un titre à la Libé du type « En passant par la Lorraine avec mes sabots bio... », « JP Géné aime les recettes... les recettes d’El Bulli... » et si j’ai penché pour « La traçabilité de JP Géné : l’esprit du Libé des origines... contrôlé bien sûr... » en compressant un peu comme César c’est pour une double raison : sa dédicace (voir photo) et l’empreinte – Si je puis dire – de Libé sur son parcours professionnel « Fin 1974, je suis entré à Libération. J’y suis resté jusqu’en 1995 avec une parenthèse de 1981 à 1985. J’y ai vécu les plus belles années de ma vie de journaliste. Plusieurs se sont essayés à raconter la naissance et le succès de ce journal, privilégiant rapport de force, querelles idéologiques ou rivalités personnelles mais négligeant l’essentiel : Libé c’était le bordel le plus total où tout était possible. »  photo-jpg-2.jpg

« Mes chemins de table »  chez hoëbeke, le livre de JP Géné, présente tout de même par rapport à la prose « libératrice » de beaucoup de journalistes de l’ex-journal de Serge July, dit Amédée le brochet dans le livre de son camarade Olivier Rolin « Tigre en Papier » je cite « Mandibule osseuse, profil hydrodynamique, gare à vous gardons... [...] Journaliste célèbre * aujourd’hui, cultive l’apparence d’un capomafia, cheveux gominés, grosses chevalières... », la supériorité d’une belle écriture, d’un style précis, enjoué, parfois moqueur. Son livre n’est pas une suite de papiers pour solde de tout compte mais de vrais chroniques bien bâties, fouillées, documentées et intelligentes. Moi qui suis fortement allergique aux chroniques, dites gastronomiques, j’ai lu le livre de JP Géné bouchée par bouchée avec facilité le soir, dans mon lit sans piquer du nez.  photo-jpg-3.jpg

De ce livre, la partie racinaire m’a enchanté, ému parfois, touché souvent par sa franche vérité : «  Je suis un enfant de la Mirabelle et du planché huilé avec la quiche lorraine et Jules Ferry comme tuteur. La Meurtre et la Moselle, le derby Nancy-Metz et, par temps clair, la ligne bleue des Vosges comme unique horizon » c’est ainsi que JP Géné plante son soc dans le premier sillon. Baby-boomer comme moi, mais enfant de la communale lui, de l’école laïque comme on disait dans ma Vendée confite de bondieuseries, c’est un « rural » un gars du bourg pas un fils de crotté mais comme bibi mais nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes goûts de sauvageons, le sens du geste en cuisine et l’art de savoir acheter les bons produits étant entendu que JP Géné opère en Champion’s League et moi en DH départementale. Il a conduit « en roulant des mécaniques » le Massey Ferguson de l’Albert pendant que je tournais autour des Société Française de mon père Arsène sur lesquels j’avais tout juste le droit de monter. Donc, c’est l’évidence, le courant passe entre le petit lorrain à qui son grand-père disait « tu sens la vache » lorsqu’il rentrait tout crotté de chez l’Albert et la Germaine et moi le petit vendéen qui allait les garder, les vaches normandes du pépé Louis.

 

En guise de mise en bouche un petit extrait de ces Chemins de table – qui sont à l’origine des décorations de table : fleurs, pétales de fleurs dressées par la maîtresse de maison pour une grande occasion... maintenant vendues en kit, quelle horreur ! – que j’ai choisi parce qu’on y picole. Est-ce l’esprit du temps ou le peu de goût des rédac-chef pour tout ce qui touche au vin, notre ami Géné, qui ne crache pas sur le jus fermenté du raisin, n’est pas un adepte de l’accord mets-vins.

 

« Ils approchaient (l’Albert et la Germaine) la soixantaine, cultivaient encore une quinzaine d’hectares et élevaient une dizaine de vaches, deux chevaux, le cochon et la basse-cour. C’était pour moi la ferme idéale où je pouvais aller « feugner » (traîner en patois lorrain) à loisir et les accompagner dans les travaux des champs. Avec eux j’allais chercher les vaches, retourner le foin, dresser les gerbes de blé en chapeau, ramasser les œufs ou les patates et regarder, stupéfait, la fermière pisser debout dans les prés. Pour le « quatre heures » il y avait toujours du mauvais saucisson, de la Vache qui rit et un verre de piquette mouillé d’eau. Je me régalais.

Le Totor (Victor), lui, ne mettait jamais d’eau dans son vin. Il le buvait dans des verres Duralex que la lumière du jour peinait à transpercer tant ils avaient servi. Avec son frère Édouard, tous deux vieux garçons, il partageait un logis où seul un esprit averti pouvait distinguer l’espace réservé aux bêtes de celui dévolu à l’homme. Chez eux ça sentait le bouc, la vieille pipe et la vaisselle de la semaine. C’est pour ça qu’on les aimait. Le Totor était le plus propre, car il devait se laver les mains deux fois par jour pour la traite et il avait un pif extraordinaire, rouge comme une betterave en perpétuel bourgeonnement. L’Édouard, regard malicieux sous son béret moulé à l’occiput, avait le visage buriné par la terre dont il avait pris la couleur. Parfois, le dimanche, il troquait le béret contre un casque, enfourchant sa moto de marque Terrot pour une destination inconnue dont il revenait à la nuit tombée. Au bruit de la pétarade, tout le village murmurait derrière les volets déjà clos : « V’là l’Édouard qui rentre ! Où qu’c’est qu’il a ben pu encore aller ? » Lorsqu’on voyait le Totor s’esbigner par la ruelle de la Catherine à l’heure de la messe dominicale, chacun savait où il allait. Dans les bois, relever ses collets. Et toujours de retour avant que les fidèles ne sortent de l’église pour ne pas être surpris avec la musette pleine. La vie au village, c’était les Deschiens grandeur nature. »  photo-jpg-1.jpg

Et puis le petit lorrain est « entré dans Paris par les Halles » et c’est ainsi qu’il est « devenu un usager averti et régulier des restaurants parisiens, que peu à peu j’y ai retrouvé mes cantines en rapport avec mes goûts et mes moyens et que, bon an mal an, j’ai appris à savoir où manger correctement en me promenant dans notre beau pays. Une fois la frontière passée, c’est autre chose. J’allais le découvrir. » Les Chemins de Table sont donc à la fois une aventure gustative et littéraire où JP Géné nous fait partager ses découvertes, ses émotions, son art de transformer une recette en une sorte de fenêtre sûr. Face à la profusion des beaux livres papier glacé avec photos bien léchées incorporées notre homme oppose la résistance du puriste, de l’anthropologue, du défenseur du bien mangé. Bref, vous saurez tout sur presque tout, en vous baladant sur ses lignes : pas de spaghetti à Bologne, ma madeleine à moi (de Commercy bien sûr), le crabe poilu à Shangai, la paella de Pepita... etc.

 

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si entre JP Géné et moi ne se dressait un désaccord profond. Rien à voir avec sa fréquentation assidue et professionnelle des étoilés qui sont comme chacun sait les cantines de gens qui sont parmi les plus soucieux du devenir de l’humanité. C’est le soixante-huitard qui bouge encore et qui pense que certains combats ne supportent pas certaines proximités (la pétition de la Conf’Pé en était un bel exemple). Mais bon, ce désaccord n’a que l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette au regard de celui qui nous oppose à propos du riz au lait. Comment Géné ose-t-il écrire que le riz au lait est « un dessert de dégonflé qui n’ose pas courir le risque de la troisième cuisson, celle qui en fera ce gâteau moelleux et parfumé, hélas maltraité par trop de plâtriers-pâtissiers. » ? C’est une attaque frontale contre le brave riz au lait de la tante Valentine, un délit aggravé de parisianisme culinaire, la preuve flagrante des ravages de l’élitisme gustatif... Je hais tant le gâteau de riz avec son caramel qui bave sur les bords du plat que je serais capable de l’utiliser pour « entarter »  le Ministre de la Culture inaugurant la Semaine du Goût qui, comme chacun sait, est la créature du lobby sucrier. Pouah, le sucre, le sirupeux, ça vous empâte la bouche, ça masque, ça farde, le gâteau de riz n’est qu’une poule de luxe chichiteuse, une escort-girl bodybuildé pour footballeur friqué moi je préfère la fraîcheur, l’ingénuité, la simplicité d’un vrai riz au lait cru de vache Jersiaise (lire la chronique 27:02/2008 Recherche pouvoir d'achat désespérément http://www.berthomeau.com/article-16352644.html ) qui fleure bon la vanille Bourbon et qui vous donne envie d’aller vous rouler dans l’herbe avec une Perrette portant des dessous en coton blanc, bio bien-sûr...

 

Bien évidemment JP Géné et moi ne viderons pas cette querelle de riz au lait en un duel à l’épée sur le pré mais plus sûrement à coup de fourchettes au Baratin qu’en a une au Michelin. « Une ardoise alléchante, des prix sages, un choix de beaux vins. » Jean-Pierre choisira le solide et moi le liquide, ce ne sera pas un chemin de croix mais un chemin de table fort agréable...

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Billet
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Commentaires

La rubrique de JP Gené est la seule qui mérite mon attention hebdomaire dans le Monde2, le reste de ce supplément brillant par son indigence.

Il remet au goût du jour quelques façons traditionnelles, comme l'absence de fromage dans la quiche de sa région d'origine.

Et en plus, il a du style !

Commentaire n°1 posté par Patrice Trempil le 16/11/2010 à 21h45

Et en plus c'est un des rares journalistes qui reponde aux mails de façon amicale et detaillée. Pan sur nos amis plumitifs...

Commentaire n°2 posté par Reggio le 17/11/2010 à 08h36

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