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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 00:09

Ces derniers jours j’ai lu, je ne sais où, un lamento pleurnichard sur le déclin du nombre des blogs de vin francophones. Pourquoi s’en étonner, c’était inscrit dans leur ligne éditoriale initiale : des gens du vin  ne s’adressant qu’aux gens du vin. Comme toujours après la prolifération vient la désillusion. Cible restreinte, modèle économique inexistant, répétition, marronniers, copié-collé, et très vite survient une forme de lassitude : tout passe, tout lasse, le blogueur tout comme le lecteur. Pour masquer ce désintérêt certains se sont abrités derrière les indices de flux qui ne sont que des indicateurs de l’art du blogueur de savoir manipuler les réseaux sociaux. Indice supplémentaire de ce déclin : la RVF découvre enfin les blogs de vin. Je plaisante bien  sûr.


Et pourtant, dans l’édition papier, que certains à tort jugeaient menacée, la ressource n’a jamais été aussi riche. Il suffit d’écumer les librairies, de lire, de s’intéresser à autre chose qu’aux jeux insignifiants de Face de Bouc, de cesser de se mettre en scène avec des twitters assassins qui se noient dans le flux incessant de cette bande passante.

 

Bien sûr, lire devient un exploit, on survole, on reste à la surface des choses, l’instantanéité conduit au vide de la pensée. « Se distraire à en mourir » écrivait de façon prophétique en 1985 Neil Postman. Michel Rocard dans la préface de la réédition de ce livre le citait : « Orwell craignait ceux qui interdisaient les livres. Huxley redoutait qu’il n’y ait même plus besoin d’interdire les livres car plus personne n’aurait envie d’en lire… Orwell craignait qu’on nous cache la vérité. Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d’insignifiances. »


Pour Postman il est clair qu’Huxley avait vu plus juste qu’Orwell.


Entendez-moi bien, je ne suis pas en train d’écrire que l’art de la critique du vin sur le net, via des blogs, ne présente aucun intérêt, bien au contraire, mais je me permets de souligner que tout comme la critique littéraire, cinématographique, musicale… elle n’a de justification que si elle donne envie d’acheter des vins, tout comme celles citées incitent des gens à acheter des livres, à se rendre au cinéma, au théâtre, à l’opéra ou au concert. Ne ferraillant pas dans cette catégorie je ne porte aucun jugement de valeur loin s’en faut. Il existe d’excellents blogs critiques de vin qui participent à leur manière à l’extension du domaine du vin.


Pour ma part, j’ai toujours pensé, et je le pense encore, qu’il fallait élargir la focale, ouvrir grandes les fenêtres, se mélanger, se confronter à des domaines voisins, créer des liens avec ceux, les plus nombreux, pour qui le vin n’est après tout qu’une boisson parmi d’autres. Pour désarmer l’indifférence, voire même l’hostilité, produire de l’intelligence ne saurait nuire à l’extension du domaine du vin.


Dans ma razzia de livres post mou du genou j’ai découvert un exemple saisissant de ce que je viens d’écrire :


NOURRITURES Les carnets du paysage n°25 un mariage entre Actes Sud et l’Ecole Nationale du Paysage 26 €


photo705.jpg

 

Un bel ouvrage, riche, passionnant,  une profusion d’angles nouveaux, tel celui de l’article de Gilles Fumey « Paysages à boire et à manger »

 

Abstract


 photo706.jpg

 

Extraits

 

« La table pour manger et boire donne souvent à boire et à manger des paysages. Sur la signalétique des bouteilles de vins figurent des représentations stylisées de vignobles, de murs d’enclos, de portes en fer forgé, avec la silhouette d’un clocher, d’une demeure bourgeoise ou d’un château. Sur les emballages de fromage, de chocolat, de jambon, sur les bouteilles d’huile d’olive, sur mille enveloppes de gâteaux et confiseries, sur les publicités, dépliants d’information de produits appelés « locaux « , le paysage est instrumentalisé ; il sert un discours communicationnel entre celui qui a conçu l’aliment et celui qui le mange. Ces images de paysages ou  de compositions paysagères existant en divers lieux du monde, telles qu’on peut les voir, sont censées exprimer un message de « connivence ». Parce que le paysage est le produit du regard de certaines sociétés ont d’elles-mêmes […]


photo704.jpg

Rizières, district de Yuanyang, province du Yunnan, Chine

 

« Les paysages des champs de thé et de vignobles partagent des similitudes. De la forêt originelle qu’est le champ de thé – l’arbre pouvant monter jusqu’à vingt mètres – au défrichement pour cultiver la plante caucasienne qu’est la vigne (Vitis vinifera), il y a une parenté dans la conception des champs : ils sont pensés en fonction de la taille humaine ; la « table de cueillette » s’obtient en réduisant les arbres à hauteur de nains, pour être travaillés à la main. Les arbres à thé sont appréciés pour leur capacité à supporter la pente et l’altitude (jusqu’à 2500 mètres) et leur résistance aux déclivités dans le monde humide, chaud et topographiquement  accidenté en Asie orientale. Lors de la récolte manuelle, les paysannes plongent entièrement dans l’élément. La poésie et l’art exploitent cette relation quasi charnelle avec le thé issu d’une forêt totalement domestiquée.


Associés au monde antique de la colonisation romaine et au Moyen Âge monastique, les premiers vignobles européens ont inspiré l’art occidental. Les figures de la consommation renvoyaient à des épisodes positifs de l’ivresse racontés dans la Bible, et Platon les a explorées dans le Banquet. Cet apport de la vigne à la connaissance d’un monde supérieur, affranchi des pesanteurs, menant au chant, à la poésie et à l’amitié, a rendu les lignes du paysage viticole très expressives. L’accord parfait entre la régularité des lignes emboîtées dans des parcelles de taille modeste, voire étroite, et la topographie qui fait plier les lignes droites fascine les artistes et donne une figure puissante de l’équilibre. »


Les défenseurs du vin, ceux qui plaident l’exception culturelle du vin pour le séparer de la piétaille des autres boissons alcoolisées, devraient dépoussiérer leur conception de la culture. La leur sent trop souvent la naphtaline, hors du temps, hors du champ de compréhension du commun de nos contemporains. Le paradoxe c’est que les sachants du vin l’intellectualisent, le couvrent de mots abscons, alors que la culture du vin, elle, s’efface, se dilue dans un passé qui n’est pas revisité. On sent trop le mercanti dans le discours en défense : respectez-nous car nous sommes forts alors que nous nous disons en capacité de faire rêver la terre entière...

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

Michelle Didio 27/01/2014 09:57


Un point de vue que je partage depuis longtemps.  

pphilippe 27/01/2014 09:54


Le monde vitivinicole est de plus en plus concerné par la question paysagère : l’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de la survie de l’image positive dont bénéficient les Appellations d’Origine
Contrôlée. Les paysages sont composés d’éléments qui renvoient à des références socioculturelles fortes, susceptibles de modeler l’ image d’un produit et d’en déterminer la notoriété et le prix
(source : http://www.univ-avignon.fr/fileadmin/documents/Users/Fiches_X_P/Les_enjeux_paysagers_viticoles.pdf )



Les espaces viticoles constituent sans doute le lieu de maximisation des processus d'intégration et de rémanence des espaces ruraux décrits ci-dessus. C'est le fait d'une intrication forte entre
permanences historiques, pression des marchés, valeurs symboliques et esthétiques, rugosité des faits de terroir...


(source : http://www.univ-avignon.fr/en/research/annuaire-chercheurs/membrestruc/personnel/maby-jacques.html )



merci Jacques.

Hervé Lalau 27/01/2014 00:30


Puisses-tu avoir raison!

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