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30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 00:09

Ce matin je prends des risques insensés. Avec un tel titre ce cher Dr Batel et tous nos bons protecteurs de l’ANPAA vont crier à la provocation, m’accuser d’inciter notre belle jeunesse à la débauche et jeter mes chroniques dans les braises rougeoyantes de l’index de la santé publique. Et pourtant que fais-je d’autre que de citer un auteur : Georges Picard, publié chez un bel et confidentiel éditeur : José Corti www.josecorti.fr dont l’ouvrage « Du bon usage de l’ivresse » a pu voir le jour grâce à l’aide du Centre National du Livre. Vous imaginez un peu la tête de la Roselyne – notre mère fouettarde des vestiaires – si elle savait que le Frédéric, qu’à un nom qui fait frémir les belles âmes dans les salons, il finance avec des petits ronds à nous un tel ouvrage. Une goutte d’eau, si je puis m’exprimer ainsi, face au grand tonneau des Danaïdes de l’ANPAA.

Un extrait de cet opus : le premier chapitre Boire au corps vivant. Je signale à ceux qui m’attribuent toutes les positions évoquées sur mon espace de liberté que ce qui suit n’est pas de moi mais de la plume de Georges Picard présenté ainsi par son éditeur « Georges Picard est de ces écrivains qui jouent le sens de leur vie dans la littérature et y sacrifie leur existence sociale. Fils d'ouvrier, employé dans une usine à sardines puis journaliste à «60 millions de consommateurs», Georges Picard est l'auteur de quinze livres à la musique délicate. Il est un peu notre Cioran, l'amertume et le goût du désastre en moins. Comme le génial ­Roumain, il a sacrifié dans sa jeunesse à l'illusion de changer le monde par la violence, avant de devenir athée en politique. Comme lui, il a beaucoup vagabondé à travers la France, à vélo et surtout à pied, pour tenter de trouver un sens à sa vie. Enfin, il a préféré le retrait aux tapages médiatiques et vit comme un anachorète en plein Paris, dans son appartement du XVe arrondissement » Donc, comme vous pouvez le constater, rien à voir avec ma petite personne.

Picard.gif

Tous les royaumes pour une coupe de vin précieux Omar Khayyâm

 

« Il ne m’est jamais arrivé de croire que l’ivresse soit un moyen de combattre l’ennui pour la raison que je ne m’ennuie guère, très peu souvent et jamais longtemps. Mais que l’ivresse soit plus un moyen qu’une fin n’est pas absolument prouvé. On peut avoir envie de s’enivrer sans véritable raison, ou pour la raison légère de se sentir léger. Boire procure une illusion éphémère qui n’est pas sans agrément. Mais peut-être y-a-t-il quand même autre chose de plus dans ce désir d’étourdissement. Je ne suis pas du genre à rouler sous la table, ni même à picoler très souvent. Trop boire tue la soif et anesthésie les sensations fines.

Mauvais chemin. Il faut plutôt se mettre en disposition et s’arrêter très vite en évitant les alcools forts qui abrutissent *. Un verre de bon vin a ma préférence. J’affirme qu’il est d’une grande conséquence de s’enivrer qu’à un moment choisi, après s’être débarrassé de ses soucis car, à les prendre avec soi, on est à peu près sûr de les excéder jusqu’au pessimisme. Mieux vaut s’enivrer quand on est heureux ; la tristesse déteint partout et décolore tout. Le vin triste est une malédiction. L’ivresse permanente aussi, je le soutien contre Baudelaire et son comminatoire : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question ». Certes, il précise qu’on peut s’enivrer « de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise » - mais l’ivresse permanente, même l’ivresse de poésie est soûlante à la longue. Je prends le contre-pied de cette curieuse hygiène existentielle, d’un romantisme quelque peu exalté, quoi conduirait, si on pouvait l’appliquer, à une espèce de folie monotone et vite retombante. L’idée serait plutôt de s’enivrer rarement pour conserver de la fraîcheur aux sensations aériennes et colorées que procure une ivresse maîtrisée. Ce n’est pas tout à fait un art, ni même une technique ; c’est presque déjà une esthétique. Peut-être suffirait-il de s’enivrer dix fois dans sa vi, à condition de préparer ces expériences et d’en exploiter ensuite intensément le souvenir. L’époque ne nous y prépare guère qui nous voue au quantitatif, à la répétition boulimique et morose de la consommation répétitive. S’enivrer : vous voulez dire se soûler, se beurrer, se torcher ? Qui croit que se cuiter étanchera jamais une certaine soif peut cuver sans moi. Non que je sois moi-même toujours capable d’une telle économie vitale : je ne peux qu’envier les vrais épicuriens, puristes du plaisir mesuré. Comme la majorité des gens, sans doute, je goûte mal à la vie, faute d’un clair parti pris. Quand on ne peut contraindre ses appétits, au moins devrait-on avoir la ressource de les déchaîner à la façon rabelaisienne, buvant « pour la soif advenir et éternellement ». Au lieu de quoi, nous buvons la plupart du temps sans authenticité ni conscience, rarement à la bonne mesure. Comment tirer philosophie de ce train médiocre ? Si les Dieux n’ont plus soif, c’est que nos libations ne les sollicitent plus. Les dieux antiques s’enivraient pour exalter le lyrisme surnaturel de leur état. En contrepartie, les hommes s’enivraient pour glorifier les dieux et participer à la griserie dionysiaque de la Création. C’était le temps héroïque des ivresses magiques. Dans un monde matérialiste, l’hydromel est un breuvage de dupe. Quand au sang du Seigneur, il y a belle lurette qu’il n’irrigue plus que les esprits complaisants envers un sacré de routine. Même la dive bouteille provoque des aigreurs aux derniers fidèles de Bacchus. Boire a été rabaissé à un acte social et économique, provoquant des injonctions hygiéniques dont le but déclaré est la préservation de l’équilibre de la Sécu. Pour le dire clairement, je me fous de la santé publique. Cette santé-là n’est qu’une affaire de statistiques pour laquelle les corps ont la minceur d’unités arithmétiques. Je préfère boire ay corps vivant, chaud, frissonnant, éphémère, singulier. Le sacré, c’est la réalité de ce corps qui passe – si présent et bientôt éternellement absent. Je n’en vois pas d’autre. »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

David Cobbold 30/07/2010 08:45



En réponse à gus, tout le 15ème n'est pas si "beau" !


A propos de Georges Picard, lisez également son excellent petit livre "De la Connerie" (editions Corti / 8 euros).


Puisque nous sommes aux extraits, goûtez à celui-ci : "On parlait des cons tourmentés ; je parlerai des cons bruts de décoffrage, sans fissure apparente ou cachée, ces sortes de blocs humains de
connerie qui vous font regretter d'appartenir à l"espèce. La rigidification du con par l'intérieur fournit des spécimens dangereux, non tant parce qu'ils sont cons que parce qu'ils vivent dans la
certitude de ne pas l'être. Ces cons ont, en outre, la risible habitude de juger de tout."


On pourrait peut-être faire afficher ceci dans le bureaux de l'ANPAA ?



gus 30/07/2010 07:33



Cette prose éthylique a quelque chose de prosélytique ...


Ps: originale l'idée des beaux quartiers parisiens pour se retirer du monde !


Bonne journée.



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