Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 00:09

Vix-007.JPGL’art contemporain et les Grands Vins, ou ceux qui se disent tels, barbotent dans le même marigot, celui des grands et petits squales, qui comme l’écrit Flore Vasseur dans « Comment j’ai liquidé le siècle » sont pour certains « Les pires truands de la planète (…) Ils financent la lutte contre le paludisme, créent des écoles en Afrique, investissent dans l’éolien. Ils invitent Nelson Mandela à leur anniversaire. Ils écoutent Bono comme le Messie, veulent serrer la main d’Angelina Jolie. Ils passent leur week-end dans leur Bionic, un sous-marin individuel de luxe. Ils fuient le monde, le survolent en jets privés. Dans les journaux, sur les recommandations de leur directeur de la communication, ils s’affichent en Prius. Ils cherchent une rédemption dans l’art, investissent dans n’importe quoi… »

 

À Paris j’habite avec une prostituée de luxe, un majordome philippin et ma fille Kate. J’ai récupéré sa garde après des années de séparation. Elle vit entre une clinique pour troubles alimentaires graves à Sceaux et mon appartement, un penthouse de l’île de la Jatte. Sur la terrasse, l’installation de Damien Hirst, un requin grandeur nature plongé dans du formol, regarde vers Paris. Le mini-golf jouxte la piscine : deux mètres de long et un de large. J’appuie sur un bouton, l’eau se met en mouvement. Elle crée un contre-courant dont je peux régler l’intensité. Je dois nager pour rester à flot. Contempler, c’est couler. Je suis un mercenaire post-moderne. 

Rassurez-vous je ne parle pas à la première personne car l’île de la Jatte n’est pas située à Paris mais à Neuilly-sur-Seine, une banlieue dangereuse, et je hais tout à la fois le post-moderne et la paille dans les sabots. Alors, j’abandonne l’idée de plonger un maquereau dans de l’Yquem à la Damien Hirst, même si c’était un pied de nez à la grande amitié de François Pinault, grand sponsor de Damien Hirst, avec ce cher Bernard Arnault – les a.u.l.t ont une forte propension au lustrage de leur ego contrairement au e.a.u. qui sont souvent des péquenots – et une sainte colère contre tous ceux qui féminisent ceux qui vendent leur plume en les traitant de putes en mettant en exergue les maquereaux.

Alors, pour me soumettre aux désirs ardents de Véronique de Mas Coris de nous voir, pour ce vendredi du vin, nous muer en peintre du dimanche, jeter des couleurs sur la toile, accoucher d’une œuvre, je n’ai pas écrit un chef d’œuvre, je me suis dit que ma seule issue était de me glisser dans la peau de Gaston Chaissac, le cordonnier de Boulogne-en-Vendée « qui peint avec sa vis inutile de sa forme à forcer qui poussiéreuse ne sert à rien » qui a écrit « Mon père n’était pas bien grand, il avait été courbé trop tôt sous le joug pour pouvoir grandir beaucoup, bientôt le pantalon fut à ma taille. Le vieux pantalon de papa fut mon premier pantalon d’homme. »   Vix-003.JPG

« Mon mode d’expression en peinture, qui n’a rien à voir avec quelque chose d’épuré, de correct, est assez comparable à un dialecte et même au patois avec lequel on peut s’exprimer et qui peut même être particulièrement savoureux. Parmi ceux qui le goûtent il y a certes des bouseux sensibles à mon art et des . Il m’arrive même de dire très sincèrement à des campagnards : « de nous deux c’est moi le bouseux. » Il y a d’ailleurs dans mes dessins du temps où j’en savais encore moins qu’aujourd’hui des choses parfaitement valables. Certains ont même dit avec conviction que l’ignorance ne s’apprend pas… »

 

Je suis d’Avallon, comme Cousin d’Avallon, mon maître en compilation » écrira Gaston Chaissac.

 

« Aucune couleur, aucune matière, aucune forme, aucun objet ne l’a rebuté. Il a beaucoup essayé, beaucoup appris, beaucoup réussi. Et parfois il s’est fourvoyé, comme tout le monde. N’apprend-on âs encore plus de ses erreurs que de ses réussites. »

 

Jean Dubuffet écrira de lui « J’ai été content de connaître Gaston et de parler avec lui. J’ai été surpris quand je l’ai vu, ce n’était pas ça que je l’imaginais. C’est son élégance à quoi je n’avais pas pensé et qui m’a surpris, sa svelte élégance physique. Et sa tristesse aussi ; au premier contact avec lui j’ai été frappé qu’il a l’air si triste ; j’avais pensé d’après ses lettres à un dosage de tristesse et d’enjouement mais je ne croyais pas que la tristesse dominait tant dans le mélange (…) Tel qu’il est il est encore mille fois mieux que tout ce que j’avais pu imaginer et je l’adore. Tous les gens bien qui ont contact avec lui l’aiment. Il est épatant (…) C’est un homme très charmant, plein de grâce et de profondeur et de lucidité et d’extrême sensibilité à un degré rare, plein de chaleur et de rayonnement, attachant au possible. »

 

Si vous allez en Vendée déguster les excellents vins de Thierry Michon link faites un petit détour par les Sables d’Olonne au  Musée de l'Abbaye Sainte-Croix rue de Verdun 85100 Les Sables d'Olonne Tél : 02 51 32 01 16. Fax : 02 51 32 01 17 link . C’est un très beau bâtiment installé dans une abbaye du XVIIe siècle, fondée par les religieuses bénédictines de Poitiers, le musée occupe 2.500 m² de grandes salles sobres et blanches. Au 3ème étage, une salle sous combles à la charpente en carène de bateau renversé forme la partie la plus ancienne. vous pourrez y découvrir une très intéressante exposition permanente des œuvres de Gaston Chaissac link

Je pourrais encore écrire sur Chaissac des lignes et des lignes, car comme lui je suis un graphomane impénitent, Camille Chaissac dit « Pourquoi écrivait-il ? L’œuvre d’art objet (tableau, sculpture) est encore un obstacle entre soi et autrui. Alors il écrit des lettres, par dizaines, par centaines… À n’importe qui. Les gens dont il trouve l’adresse dans le journal. Je le vois qui écrit : « Cher ami… » Je lui demande qui est la victime, cette fois ! Et il me répond : « Ah, je ne sais pas… » Selon la tournure de la missive, il l’envoyait à celui-ci, ou à cet autre. Et il allait la mettre à la boîte aussitôt »

 

Chaissac écrivait en 1946 « Je peins comme un bourrelier et le trait qui entoure mes dessins a quelque choses des filets que les bourreliers tracent sur les colliers des chevaux pour les décorer. » dans beaucoup de ces œuvres les personnages seront cernés, entourés d’un large trait marquant sans doute l’incompréhension sans laquelle il vivait.

 

« Pour peindre ses tableaux, il était souvent couché, ou à quatre pattes. Mais souvent, allongé sur le côté. Il avait jamais une belle position pour peindre, et il était désordonné. Autour de lui, il y avait dix ou quinze petits pots et beaucoup de petits pinceaux ; jamais il ne les lavait. On lui avait fait deux petits tréteaux et une table pour peindre en hauteur. Jamais je ne l’ai vu peindre dessus ! Dans sa chambre (si on pouvait appeler ça une chambre) il y avait des morceaux de bois partout et de la peinture. Il ébauchait plusieurs toiles à la fois : il peignait un petit coin, il s’en allait badigeonner un autre, puis il venait contourner les champs du premier, et c’était fini. Il en avait cinq ou six en chantier en même temps. Je me demande s’il savait dans quel sens était ses tableaux : car quelquefois il y avait deux têtes, des totems avec une tête à chaque bout. Il y en avait un qui était jumelé par la hanche avec l’autre. » Max Dion

 

Gaston Chaissac est mort le 7 novembre 1964 à l’hôpital, j’avais 16 ans et je regrette de ne pas l’avoir connu. Il fut enterré civilement dans le cimetière de Vix.

 

Ne me reste plus qu’à relier mon Chaissac à un vin pour entrer dans les plans de Véronique de Mas Coris pour que vous puissiez éviter de dire que ce Vendredi du Vin du Taulier vous ne pouvez pas le voir en peinture.

 

Ce lien fut facile à trouver : Avallon c’est au sud de Chablis et pour s’y rendre il faut passer par Courgis la patrie d’Alice et Olivier de Moor. Je trouve qu’il y a du Chaissac en Olivier, cette réserve naturelle qui n’est pas une distance mais une forme de pudeur. Alors parodiant Dubuffet j’écrirai qu’ils  sont « très charmant, plein de grâce et de profondeur et de lucidité et d’extrême sensibilité à un degré rare, plein de chaleur et de rayonnement, attachant au possible. »Veronique 0327

Veronique-0333.JPG

Veronique-0335.JPG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et puis, le jour où j’ai écrit cette chronique j’ai croisé un Grand Cru d’Alsace, Furstentum du domaine Albert Mann, un Pinot Gris 2009 dont j’ai trouvé l’étiquette très chaissaquienne. Comme Maurice et Jacky Barthelmé sont d’excellents vignerons www.albertmann.com/ je l’offre à vos regards pour clore ma modeste contribution à ce vendredi du vin d’avril qui tombe pile poil au dernier virage avant la dernière ligne droite des Présidentielles.

Chaissac-014.JPG

Chaissac-052.JPG

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Vendredi du Vin
Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires
Retour à l'accueil

Articles récents

Liste complète

Derniers Commentaires

Archives

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés