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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 00:09

Comme je ne passe pas ma vie le nez au-dessus des verres, que je n’essuie d’ailleurs pas au fond du café, je suis de plus en plus frappé par la lente régression, sans doute sous l’impact de la dureté des temps ou plus précisément l’exacerbation de la compétition, de ce qui nous permettait d’essayer de mieux vivre ensemble : l’écoute et la compréhension de ceux qui nous entourent. Les ceux qui ne sont pas comme nous, qui ne vivent pas comme nous, qui ne pensent pas comme nous. En soulignant ce phénomène je ne suis pas en train de badigeonner le passé en des tons pastels ni d’exprimer des regrets mais de tenter d’explorer le constat d’un de mes interlocuteurs dans mes pérégrinations bovines qui, face à mon étonnement du peu de dialogue et d’écoute entre ceux qui « vivent du même produit », m’a répondu en le regrettant « nous sommes une filière froide ».

 

Sans faire de mauvais jeu de mots ça sentait la glaciation des relations humaines jusque dans le fin fond de notre terroir. Nos contemporains urbains, si prompts à s’émouvoir face au bandeau déroulant des images des malheurs du monde, « le lointain », font preuve d’une grande cécité sur la détresse proche, celle des mecs allongés sur le trottoir comme de celle de ceux qui crèvent à petit feu dans le silence des petites fleurs et des oiseaux de nos terroirs. Et, en plus, pour nommer la chaîne qui part de celui qui produit le « minerai » et lie chacun des intervenants jusqu’à votre assiette, un bel esprit carré n’a rien trouvé mieux que filière. Je déteste ce mot qui est aussi froid que son origine métallurgique « instrument destiné à étirer un métal pour le transformer en fil » même si certains pourraient l’aimer pour des raisons plus «nature » : puisque c’est l’orifice par lequel les araignées, les vers à soie produisent leur fil. Bref, filière à pour moi un son d’uranium-graphite-gaz ou de blanche mais pas celui d’une petite musique humaine.

 

Sans aller jusqu’au ridicule des discours politiques qui évoquent sans rire « la nécessaire solidarité entre les différents intervenants de la filière » - en effet j’ai rarement vu un acheteur ne pas profiter d’une aubaine liée à une production surabondante ou un vendeur ne pas graisser sa tartine sur le dos du consommateur même lorsqu’il affirme qu’il fait dans le moins cher du moins cher – permettez-moi d’évoquer les deux extrémités de la chaîne en tentant d’y mettre un soupçon d’humanité. Tout en bas, au plus près du sol – sauf pour les productions hors-sol – y’a plein de gens éparpillés sur le territoire qui produisent, avec plus ou moins de bonheur, de soins, de savoir-faire, des trucs qui se mangent. S’ils font ce qu’ils font c’est que ça se vend, ils ne travaillent pas pour les beaux yeux du monde mais bien plus sous l’emprise de la nécessité pour en vivre. Sans eux, sans leur présence sur le territoire, surtout dans ceux qui sont difficiles, la vie s’effilochera et, sauf à faire des réserves d’Indiens pour touristes versus Houellebecq et sa carte du territoire, les braves gens des villes pleureront des larmes de crocodile face à la désertification de nos campagnes.

 

Entre eux, les gars et les filles d’en bas, et ceux qui mangent et boivent, y’a plein de maillons qui remplissent des fonctions plus ou moins utiles. Tout ce petit monde marge, c’est-à-dire se rémunère pour ce qu’il fait ou ce qu’il est supposé faire. Je ne vais pas entrer dans ce dédale, ceux qui s’y risquent : les observateurs de marges se contentent de constater sans vraiment débusquer la réalité. Au bout du bout de la chaîne, autrefois il y avait des épiciers et des artisans-commerçants qui tentaient d’allécher le chaland, alors que maintenant il y a des distributeurs, des grands et des hards. Leur « réussite économique » est évidente : il suffit de consulter le hit-parade des grandes fortunes françaises pour le constater : les petits prix multipliés par la multitude des pousseurs de caddies ça met beaucoup de beurre dans les épinards. Pour autant je ne vais pas instruire le procès de la GD et du hard mais seulement aborder la question de la dureté et de la froideur dans les relations entre les maillons de ces foutues filières.

 

Bien sûr, lorsque les Centrales d’achat causent avec Coca-Cola, Nestlé ou autres poids-lourds des IAA  elles baissent plus facilement leurs calcifs que lorsqu’il s’agit des armées mexicaines qui se tirent la bourre entre elles. Le « terrorisme » de ces gens-là est odieux et diffuse du dur, du cassant dans l’ensemble de la chaîne. De temps en temps, pour montrer leur empathie certains – je ne les mets pas tous dans le même sac – font ami-ami avec les PME du coin ou le genre circuit-court « néo-équitable ». Pour autant, dire qu’ils ne sont pas en phase avec les pousseurs de caddies serait faire preuve d’injustice à leur égard. Leurs grosses truffes hument assez bien les tendances des « indifférents » qui ne s’émeuvent que sur leur canapé face à l’écran-plat de leur télé. La dure réalité des évolutions de la consommation n’est guère plaisante à observer mais moi qui l’ai sous le nez, au travers de foutus chiffres, je ne peux que constater que beaucoup de consommateurs se contrefichent de ceux qui sont à l’origine de l’entrecôte qui s’étale dans la barquette operculée du rayon de son hypermarché ou la brique de lait UHT en paquet de 6 avec poignée.

 

Le produit est quasiment désincarné, éloigné de sa réalité, caché même, le poisson devient un bâtonnet enrobé de chapelure et le steak haché un truc prémâché facile à mélanger avec que la purée en sachet ou à réchauffer vite fait aux micro-ondes. Pas le temps, m’objectera-t-on ? J’en doute vraiment puisque le phénomène ne connaît pas la césure ville-campagne : les petits commerces et les artisans régressent plus fortement dans la France profonde que dans les grandes villes où le commerce de proximité retrouve des couleurs. Pour moi les grands distributeurs ne sont que la caisse d’amplification de notre indifférence aux autres. Alors, sans conclure, car cette chronique n’a pas valeur d’analyse, je continue de penser que notre société si froide, si propre d’apparence, si hygiénique, ne retrouvera de la chaleur, des couleurs, de la vie que si ceux qui se disent défenseurs des bons produits sortent de leurs petites crèmeries, cessent de se congratuler ou d’envoyer des oukases, prennent la peine de se retrousser les manches pour mener la seule bataille qui vaille la peine d’être livrer : celle de vivre ensemble dans la Cité...

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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tchoo 24/01/2011 16:08



Je partage en partie votre analyse mais pas sur les mêmes ponts.


Une grande partie de l'agriculture hexagonale se meurt, la saignée des départs à la retraite des paysanss sans remplaçants est impressionnante et encore plus la somme de ceux (paysans) obligé de
prendre un deuxième boulot pour tenter de sauver encore peu leur capital de travail encore plus.


Si une majorité de nos concitoyens se contrefiche de la provenance de la bouftance qui est dans leur assiette, il existe un mouvement au sein de nos villes de citoyens qui commencent à se
préoccuper de la chose et sont à la recherche d'indications.


Si le monde agricole sait enfourcher cette tendance, il y aura peut-être quelque lendemain qui chante.


J'ai, ouï dire qu'un groupe conséquent de producteurs va ouvrir un magazin dans une grande ville du Sud-Ouest où il présentera en vrac (pallox) différents fruits et légumes venant directement du
champ.


Je vais suivre l'affaire de près et si j'ai suffisament d'éléments, vous en ferait part ici.


Déjà, certains livre régulièrement les fonctionnaires de certaines administrations en produits frais issus de leur exploitation.


 



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