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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 00:09

Nous eûmes le « tous dans les chais ! » après que de grands maîtres de l’œnologie, tel Emile Peynaud, eussent donné leurs lettres de noblesse à ce métier, et que certains sceptiques aillent jusqu’à dénoncer la peynaudisation des vins de Bordeaux. L’asymptote de ce mouvement fut atteinte lorsque le grand public découvrit dans le film de Jonathan Nossiter, Mondovino, un Michel Rolland jubilatoire « oxygénez ! Oxygénez ! » (Lire ou relire la chronique 3 Questions à Michel Rolland http://www.berthomeau.com/article-16804015.html ) Pour autant, ces hommes de laboratoire soudain projetés en pleine lumière, ces «chimistes»pour leurs détracteurs ou ces alchimistes pour les plus bienveillants, ces faiseurs de miracles, ne négligeaient pas la vigne : dates de vendanges, tri du raisin, foulage et fermentation en lots séparés, suivant l'âge de la vigne, la maturité des cépages, l'emplacement du vignoble... Cependant, selon une tradition française, les amateurs de vin, et surtout les critiques de vin, s’intéressaient assez peu aux travaux de la vigne.

Le mouvement balancier, amorcé depuis quelques années, sous l’influence des préoccupations environnementales, de la recherche de l’authenticité, du fameux lien au terroir, de la « naturalité », prend cette année une ampleur inégalée. Nous vivons un « tous dans les vignes ! » qui peut parfois prêter à sourire car il atteint, surtout dans les vignes des « maîtres aristocratiques » cher à Roger Dion qu’adore notre Jacques Dupont Merveilleux du vignoble, un raffinement digne d’une couveuse pour prématurés.

Pensez-donc, prenons le cas de Cheval Blanc « on a relabouré les sols en profondeur, plus régulièrement, on a modifié la taille, on a changé la surface foliaire... On a beaucoup de très vieilles vignes et cela nécessitait un travail à la carte sur chaque pied afin d’avoir un rapport feuilles/fruits adapté » déclare Nicolas Corporandy à JDMV avant d’ajouter « On identifie chaque pied et son potentiel. C’est assez valorisant car, dès que l’on procède à des réglages, on a une réponse immédiate » pendant que Pierre-Olivier Clouet lui raffine encore « On a la chance d’avoir un vignoble planté nord-sud et on peut donc bien profiter de la lumière en effeuillent le côté levant du soleil. Et on préserve le côté couchant pour ne pas griller les raisins. La qualité du millésime, c’est la floraison très homogène, en un week-end tout était en fleur. C’est la première fois que l’on relève une floraison aussi groupée. C’est, aussi, un arrêt de croissance de la plante au bon moment. »

Ainsi donc voici le responsable technique, le chef de culture, mis en avant, starisé à son tour. JDMV s’enflamme « Que fait la jeunesse ? Du grand vin. C’est un peu caricatural, certes, mais on est frappé par la jeunesse des équipes qui dirigent techniquement les très grands crus. Surtout en rive droite. Pétrus avec Olivier Berrouet, Ausone avec Pauline Vauthier et ici, à Cheval, où ce qu’il y a de plus blanc, ce ne sont pas les cheveux de Pierre-Olivier Clouet et de Nicolas Corporandy. Une équipe en jean et baskets, décontractée mais sacrément au point dans son métier. »

Nous y voilà, après la Silicon Valley voici la Rive Droite Valley avec ses boutures de Steve Jobs super cool, créatives en diable et avec pour viatique sa célèbre adresse à John Sculley de Pepsi Cola le 20 mars 1983 alors qu'il cherche à le recruter et que celui-ci exprime des réserves « Préférez-vous passer le restant de vos jours à vendre de l’eau sucrée ou voulez-vous avoir une chance de changer le monde ? »

Moi qui me suis contenté de décavaillonner les vignes du pépé Louis avec Nénette notre jument – mais nous n’étions que des « petites gens » d’une « viticulture simplifiée » comme l’écrivait le Dion de JDMV – et qui ai usé les fonds de mes culottes à la modeste Ecole d'Agriculture de la Mothe-Achard, taillant le baco ou l'oberlin ou le 54/55 du frère Bécot, ça me ravit et m’enchante plutôt que ce retour à la vigne.

Plutôt que de m’inquiéter des « levures fatiguées qui peinaient à transformer le sucre en alcool » à Haut-Brion je préfère de loin les hymnes à la fleur : une floraison rapide et « les raisins s’aligneront comme à la parade. Grandiront au même rythme et mûriront ensemble ». Et puis, là-dessus, une once de souffrance, légère, au bon moment, pour que le stress dit hydrique s’installât et que la véraison nous donnât de beaux grains de raisin qui ne demanderont plus qu’à être mûrs et sains, en rang tels des premiers communiants.

Même si, par un soudain retour à la mythologie des années 60 pas très jean et baskets « les jeunes merlots » ont des airs de « Bardot en Vichy » et que « les vieux » ont eux des allures de « Pigalle en 15CV, la traction avant au temps de Gabin » comme le déclame « l’œnologue-poète » Jean-François Chêne de Vieux-Château-Certan, il n’empêche qu’ « en 2009, il fallait ramasser les merlots juste au bon moment, avant qu’ils ne soient fanés. C’était le piège dans lequel il ne fallait pas tomber. On pouvait facilement avoir des degrés élevés et perdre tout le fruit du merlot. Les cabernets, eux, pouvaient se faire attendre. » nous dit Nicolas Pejoux de Rausan-Gassies. Normal : « le cabernet-sauvignon c’est le trait de jus de citron sur le turbot » dixit « l’œnologue- poète » de JDMV.

Bref, la culture de la vigne redevient donc un métier de précision, d’observation, de savoir-faire, de maîtrise, où le métier de paysan retrouve ses lettres de noblesse. Oui, à dessein j’ai écrit paysan car, comme l’écrit le philosophe Alain «  Ainsi un paysan peut se moquer d’un agronome ; non que le paysan sache ou seulement soupçonne pourquoi l’engrais chimique ou le nouvel assolement, ou un labourage plus profond n’ont point donné ce qu’on attendait ; seulement, par une longue pratique, il a réglé toutes les actions de culture sur des petites différences qu’il ne connaît point mais dont pourtant il tient compte, et que l’agronome ne peut même pas soupçonner ».

Loin de moi de remettre en cause les savoirs de l’agronome, mais simplement souligner que l’accumulation et la transmission des connaissances, trop souvent formatée par un enseignement magistral, polluée par les conseils « intéressés » de firmes fournisseuses d’intrants ou d’organisations de développement obnubilés par le court terme, doit se nourrir au plus près des ceps, des vignobles surtout dans ceux dont les chantres cultureux nous serinent qu’ils tirent leur prestige et leur notoriété de grands terroirs. Pour autant, tomber dans une forme idolâtrie, de laisser à penser que ce soin, cette précision est l’apanage des seuls « maîtres aristocratiques » des grands crus classés est pour moi une sotie (une farce en français d'aujourd'hui). 

Monsieur Roger Dion, grand géographe, en 1952, ne pouvait que remonter dans le passé et voir « s’opposer comme d’irréconciliables ennemies la viticulture de qualité, pratiquée par des maîtres aristocratiques ou opulents, et la viticulture simplifiée, dont se contente les petites gens » mais s’il revenait arpenter les vignobles d’aujourd’hui serait-il aussi catégorique ? J’en doute fort. Le paysage économique de la vigne a radicalement changé et s’en tenir, même au retour d’une tournée chez les Grands de Bordeaux – et les moins grands aussi, j’en conviens – à une vision manichéenne, confortant les grands dans leur splendide isolement, ce serait donner au grand public une image fausse que ce nouveau soin, ce goût de la précision, ce cousu-main, ne serait que le fait des Grands « grands techniciens, grands moyens, grands hommes, grands terroirs, tout se confond ».

Bien évidemment, je sais compter, mais pour faire court j’écris « de la part des Grands, ce soin, cette précision c’est la moindre des choses, presque l’épaisseur du trait en termes de coût. » Permettez-moi de me référer à un mot qui a – et ça en dit plus long sur notre état d’esprit qu’un long discours – en ce moment très mauvaise presse : la rigueur, pour affirmer que la viticulture de précision est, à tous les niveaux de notre pyramide des vins, à dessein j'évite le mot hiérarchie si représentatif de notre approche du vin, le seul avenir de notre viticulture. En un mot, presqu'un gros mot, lorsqu’on se réfère aux raisins de Château Margaux, de Mouton-Rothschild ou de Latour,  la gestion de la ressource en raisins constitue, comme l'on s'y bien compris les champenois, le socle du devenir de nos vignobles.

Adéquation entre les objectifs affichés et les moyens mis en œuvre, telle est la clé nécessaire, pas forcément suffisante, pour que nos vignes de terroir, mais aussi les autres plus roturières, créées de la valeur, non pour seulement faire survivre les entreprises vigneronnes, mais pour qu’elles investissent et se développent. Ce retour à la vigne, loin de la « tambouille » des chais – le mot est de Stéphane Derenoncourt – débouche sur une forme de moins j’en fais, mieux je me porte, de non-interventionisme en rupture avec les années tout œnologie : « Quand on rentre des raisins parfaits, il n’y a plus qu’à laisser faire et surveiller ».

Retour un peu surjoué du balancier, forme nouvelle de communication, qu’importe ce qui m’intéresse c’est que, par-delà le cérémonial, critiqué par certains, des dégustations primeurs de Bordeaux, nous puissions sortir de nos positions convenues, de nos focus réducteurs, pour tenter d’observer la réalité de nos vignes, de nos hommes – au sens générique – de nos marchés et de nos consommateurs pour que nous cessions de ressasser les mêmes antiennes et que nous cultivions nos points forts : le retour dans les vignes en est un pour la France du terroir – mot intraduisible en anglais donc fort.

Je remercie amicalement Jacques Dupont de son travail de chartiste qui me permet de chroniquer à bon compte confortablement assis sur ma chaise en me fondant sur ses carnets de route (pour la totalité des dégustations www.lepoint.fr ). Si par hasard, les jeans-baskets des GCC me le permettent un de ces quatre j’irai en Richelieu et costar Victoire arpenter leur terroir bichonné... à plus donc... les jeunes pousses : Olivier, Pauline, Pierre-Olivier, Nicolas et les autres... ça a un petit côté Sautet mais de nos jours la nostalgie est toujours à l’ordre du jour...

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

herve bizeul 11/05/2010 18:45



C'est merveilleux ! Cheval Blanc re bosse dans les vignes ! Génial ! Voilà une bonne nouvelle !



JACQUES BERTHOMEAU 12/05/2010 11:07



Belle transition avec ma chronique du jour



LALAU 11/05/2010 08:49



Mieux vaut en rester là, Jacques. C'est ton blog.



JACQUES BERTHOMEAU 11/05/2010 08:52



Bien oui il semble que d'autres ne partagent pas ton opinion mais tu as le droit de l'exprimer en ton nom cher Hervé.



Jacques Sallé 11/05/2010 08:43



Super papier, avec une juste extraction de réflexions vineuses cueillies à pleine maturité. Très beau travail dans le choix des mots et leur enchainement fluide et velouté. Une grand cuvée d'un
grand chroniqueur bien né et bien élevé, assurément... En revanche et en rétro-olfaction, on ressent un peu d'amertume et le côté "tendu" de cette belle cuvée prend des allures de finale sèche.
Pourquoi cet acharnement contre Jacques Dupond? Il a le driot d'exister en l'absence de son regretté compère, et mérite bien plus que beaucoup d'autres autrement plus présents sur la scène
médiatique. Il faut sans doute savoir mettre un peu d'eau dans son vin de temps en temps ne serait-ce que pour se désaltérer de nos différences...


Jacques Sallé 



JACQUES BERTHOMEAU 11/05/2010 08:50



Non non ma finale n'est pas sèche et surtout ne reflète aucune amertume : Jacques est un ami et ne fait de ma part d'aucun acharnement bien au contraire. La tension dans le vin n'existe pas entre
nous mais la taquinerie si. Nous ne mettons jamais d'eau dans notre vin mais parfois du vin dans notre eau



Lalau 11/05/2010 08:12



Pas sûr d'avoir compris le message profond du post. C'est touffu, mais où veux-tu en venir? Quelle est ta cible? La communication qui pollue? La starisation? Les faux vignerons? Plus
généralement, les faux semblants? Simplifie pour nos pauvres cortex, stp.



JACQUES BERTHOMEAU 11/05/2010 08:35



Prends le temps de lire ma prose touffue ou flanque-là à la poubelle. Merci de ne pas t'ériger en porte-parole des cortex. Pourquoi voudrais-tu que j'ai une cible ? Je ne suis pas chasseur. Je
n'attaque personne. Pourquoi vouloir toujours être négatif avec les faux ceci ou les faux cela...  Je constate un retour à la vigne c'est tout. Mon souhait c'est que l'on ne cantonne pas ce
mouvement aux Grands. Michel me semble avoir compris. Simplifier mon Dieu comme c'est commode.  



QUIOT Jérôme 11/05/2010 07:32



Quel plaisir de voir des propos aussi réalistes sur jacques Dupont!


Peu sensible à la mode et aux modes, Honnêtte, simple, loin des ors et toujours fidèle à ses idées. Un Grand qui sait tout mais se garde de le clamer.


A cette occasion un petit souvenir à son alter ego disparu trop tôt.  



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