Jeudi 17 mai 2012 4 17 /05 /Mai /2012 00:09

Je suis né dans pays de rebouteux, de guérisseuses, d’empiriques, où une forme de sorcellerie médicale avait encore court à la fois pour les humains et pour les animaux. Comme à la maison défilaient les clients de battage de mon père j’entendais parler d’untel ou d’untelle, qui exerçait leur talent dans les communes avoisinantes : Sainte-Flaive des Loups, Landeronde, Martinet…  À la maison, mon rationnel de père ne voulait pas entendre parler de cette engeance, le médecin et le vétérinaire soignaient nos maux et ceux de nos animaux. Paradoxalement, le seul qui ai fait exception à cette règle d’airain c’est bibi la pomme. En effet j’avais chopé une verrue plantaire qui, selon le corps médical, nécessitait une opération. Le clan des femmes en décida autrement : en cachette de mon père ma mère me conduisit chez le sacristain de la paroisse Saint-Michel aux Sables d’Olonne. Il consultait dans la sacristie et officiait avec un pendule qu’il fit tourner au-dessus de mon talon. Je trouvais ça très drôle de consulter un guérisseur dans l’enceinte d’une église, haut lieu pour moi de croyances étranges telle la virginité de la Vierge Marie et son Assomption, l’Ascension du Christ, la Sainte Trinité, la Résurrection… Le fin mot de l’histoire c’est que ma verrue se désintégra bien plus sous l’action des cataplasmes confectionnés avec les feuilles d’une plante, dont j’ai oublié le nom, qui prospérait au flanc de nos nombreux buissons, que des oscillations du pendule du sacristain.


Tout ça pour vous dire mon peu d’appétence pour le charlatanisme et toutes les échappatoires à la science du vivant. Je ne suis pas un scientifique, et je ne m’en remets pas les yeux fermés à la Science, mais contrairement au François de Jarnac, je ne crois pas « aux forces de l’esprit ». D’ailleurs cette formulation était aussi ambigüe que l’était son auteur qui précisait « Je crois à la puissance de l’esprit. Sans elle, que serait l’homme ? (...) Après la mort, l’esprit demeure le sel de la terre. » Je suis donc allergique aux croyances, au prosélytisme des croyants, sans pour autant les vouer aux gémonies, les poursuivre d’une quelconque vindicte, à la condition d’une totale réciprocité. Vivant dans un monde sensible, je m’efforce d’exercer ma curiosité intellectuelle sur lui, de me préoccuper de notre empreinte sur le vivant, sur notre environnement, de vivre au présent sans magnifier le passé ni insulter l’avenir, de douter en permanence.


Paradoxalement tout ça pour vous dire que je ne crois qu’à la force des idées :


« Les idées naissent de la vie, mais elles peuvent se détacher d’elle et acquérir ainsi une existence autonome. Elles croissent alors en se multiplient pour former d’autres idées, se propagent tantôt à grande vitesse (telle une épidémie), tantôt lentement, alternant stases et accélérations soudaines. Elles disparaissent rarement sans laisser de traces. Sujettes à des mutations, elles s’insèrent dans les processus évolutifs de la culture. Les idées ont leur force : elles deviennent des modes de penser qui induisent des comportements. D’abord nouvelles, ou carrément « destructives », de nombreuses idées deviennent avec le temps sens commun. Elles peuvent aussi se transformer en lieux communs, qui, comme tels, ne sont plus discutés mais docilement acceptés et, avec une grande et terrible monotonie, inlassablement répétées »


Ce texte de Paolo Rossi, philosophe italien, je l’offre à votre méditation car je le trouve d’une belle simplicité, d’une grande justesse et surtout d’une pertinence redoutable pour les phraseurs qui nous abreuvent ou nous assènent avec morgue et suffisance des lieux communs érigés en dogmes. Alors je ne résiste pas à vous livrer deux extraits du chapitre NATURE de son livre Manger besoin, désir, obsession chez arléa 18€


« Le terme nature (pour ceux qui aiment jouer sur les mots) n’est pas un genre naturel, mais culturel. Autrement dit, son objet est difficile à déterminer. Si l’on parle d’étude de la nature, on entend par là un ensemble de phénomènes ordonnés, une réalité régie par des lois. Lorsqu’on parle de défense de la nature, on fait référence à l’environnement modifié par l’homme ; parle de nature créatrice implique une sorte de personnification, comme si l’on pensait à une déesse bénéfique (ou maléfique).


(…) La notion commune de nature est, aujourd’hui comme à l’origine, le résultat de projections anthropomorphiques. Elle est émaillée de mythes, liée à des instincts et à des pulsions irrationnelles. La nature nous apparaît comme une force créatrice bénéfique, une invention permanente et merveilleuse de formes et, en même temps, c’est une énergie dangereuse, capable de produire le mal, dépourvue de pitié, constamment sur le point de nous anéantir et de susciter les démons de la destruction. Aucune philosophie ne pourra probablement éradiquer cette vieille et profonde ambivalence, qui a trouvé son expression dans le merveilleux poème de Lucrèce, le De rerum natura, qui s’ouvre sur un hymne à Vénus, avec le tableau du printemps, l’ample lumière du ciel, l’effervescence de la vie, et s’achève avec le souffle fétide de la peste qui décime les troupeaux, couvre de plaies les membres des hommes et les fait tomber comme des mouches en proie à la contagion, vide les maisons et pousse les survivants à lutter sauvagement entre eux. »


Dans son chapitre PRIMITIVISME Paolo Rossi écrit :


« La nostalgie des temps heureux qui ne reviennent pas, l’éloge d’un passé meilleur que le présent, ces vieilles rengaines se nichent dans tous les recoins de la culture et dans l’esprit de chacun. Ils on trait au regret de l’enfance comme lieu de l’innocence et du salut ; à l’idée qu’a existé un temps où les hommes vivaient plus sereinement que nous, avec peu de problèmes (moins graves, moins dramatiques que ceux qui  nous affligent) dans une heureuse « société organique ».


(…) Au-delà du présent, l’avenir s’offre comme un retour à une innocence antérieure au péché. La civilisation moderne est dominée par une  seule idée fausse (celle du bien-être) et constitue un seul bloc. Elle se présente comme une faute dont il faut se faire absoudre, et dont on ne peut se délivrer qu’en reconquérant – à travers misère et souffrance – l’innocence perdue d’une enfance épargnée de tout mal et de toute faute. Le futur post-industriel d’Ivan Illich, où domineraient les idées vraies du bonheur et de la convivialité, constitue pour lui « la seule alternative possible à la fin du monde. » (1)


Sur les ruines de la société de masse et de consommation, quand « les petites usines, au moment le plus beau […] s’écrouleront un peu chaque soir », quand « le sabot du cheval touchera la terre, léger comme un papillon, et qu’il rappellera ce qu’a été, en silence le monde » (2), s’établira un monde bon, propre et innocent.


(1)et (2) Pier Paolo Pasolini

 

Et Paolo Rossi débouche sur la question : la nourriture était-elle naturelle autrefois ?

 

« Des prises de position  de type primitiviste ont également émergé avec force à propos de la nourriture et de l’alimentation. On entend souvent répéter que, autrefois, on mangeait « naturel », que pour nos grands-parents et arrière-grands-parents la nourriture était « authentique » et « savoureuse ». Ces lieux communs devraient s’écrouler face au données et aux recherches sérieuses, mais ils résistent effrontément. À force d’être serinés, ils deviennent des vérités (...)

 

« À la fin du XIXe siècle, la fraude alimentaire était on ne peut plus courante : elle allait du vin élaboré sans raisin au fromage qui ne contenait pas une goutte de lait. Au café, on ajoutait de la chicorée, au poivre des balayures, au sucre de la poussière de marbre, à la farine de la craie, au safran de l’ocre rouge, au pain du sulfate de chaux et des os broyés – qui lui donnaient plus de blancheur. Quant aux pommes de terre trop vieilles, elles « étaient humectés, nettoyées, brossées avec soin, et c’est sous cette toilette nouvelle qu’elles apparaissaient sur les marchés. »

 

«(…) le présupposé – discutable – à la base du primitivisme, qui identifie le naturel au bien et l’artificiel au mal (…) trouve une efficace expression littéraire dans la phrase suivante : « Quand la bêche pénètre profondément la terre et retourne, elle provoque un coup violent, détruit un équilibre et provoque des réactions que l’homme ne connaît pas et ne se soucie pas de connaître. »

 

Et de conclure « Le monde serait plus beau, plus naturel, plus riche et davantage biodiversifié – voilà le sens des messages de ce genre – si les équilibres n’avaient jamais été altérés, si la nature avait été laissée intacte et si l’homme était resté, comme il était au début, une sorte de singe ou, mieux (comme sagement le définissait le non-primitiviste Vico) « une bête toute de stupeur et de brutalité. »

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Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Billet
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Commentaires

Le dessin de Siné,c'est un clin d'oeil au nouveau ministère du redressement productif ????

Bonne journée.

Commentaire n°1 posté par gus le 17/05/2012 à 07h35

Intéressant aggiornamento de notions souvent maltraitées.

Commentaire n°2 posté par Vincent Pousson le 17/05/2012 à 08h21

Je sais que tu cites souvent Onfray, cher Taulier. Et lui n’aime pas le vieux sage de Vienne. Mais le grand homme a bien expliqué que nous regrettons TOUS ce temps de notre vie où nous étions tout-puissants (à nos yeux en tout cas) et où « Moman » nous adorait, et exclusivement nous. Oui, c’était mieux avant. Et jusqu’à votre Jean-Jacques favori – un niais, je le pense vraiment, ceci n’est pas qu’une provoc’ – en a pondu des tonnes là-dessus.

VP, ma, io né croa pas qu’il s’agit d’aggiornamento. Il s’agirait plutôt de « rimaneggiamento », comme ce qui va se passer après les législatives !

Commentaire n°3 posté par Luc Charlier le 17/05/2012 à 09h20

La Nature, c'est culturel & la Culture, c'est naturel ! Tautologie, aulogis ou pas ! En tout cas, un bien bel article cher ami !

Commentaire n°4 posté par Venner Yann le 17/05/2012 à 14h25

Et un livre de plus dans la bibliothèque grâce au Taulier !

Commentaire n°5 posté par Olivier Borneuf le 17/05/2012 à 18h54

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