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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 00:09

Tout le monde est content dans le petit Landerneau du vin depuis que « le vin, produit de la vigne, et les terroirs viticoles font partie du patrimoine culturel, gastronomique et paysager de la France ».


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Des vignes près de Béziers (Hérault). (PAUL PALAU / ONLY FRANCE / AFP)

 

Fort bien mais cette reconnaissance, cette célébration, ne cachent-elles pas un affadissement, une dilution de la fameuse conception du vin du vieux monde que notre système original des AOC était censé promouvoir et protéger.


« L’AOC pour tous… », les cahiers des charges normatifs, les organismes de contrôles, les agréments formateurs, ne sont-ils pas en train de faire basculer le vin français dans le grand bain des produits banaux, dit de qualité au sens des règles des codes alimentaires, gommant la singularité, la différence, l’originalité.


Nous nous leurrons, nous perdons avec un contentement suffisant les atouts majeurs de notre conception d’un vin authentique en mettant au pas les originaux, les inventifs, les défricheurs.


L’énorme ventre mou des AOC, vins de masse qui ne disent pas leur nom, est un handicap majeur pour notre pays : l’accumulation de contraintes pour un produit normé est antiéconomique et nous fait perdre des parts de marché. La fameuse segmentation, psalmodiée à longueur de rapports dit stratégiques, commence dans la vigne, et non dans une communication de masse qui joue sur des codes sans rapport avec la réalité du produit.


Bref, tant que l’AOC sera la chasse gardée des défenseurs des droits acquis, « la captation (réalisation..!) de valeur que permet l’AOC est limitée à une poignée de vins « historiques » ou (et) conjoncturels, mais cela n'a rien de solide, c'est une bulle sur une pyramide de sable. Il va bien falloir que cela se redistribue, et je crains fort que cela ne soit très violent... et fasse bien des victimes. La profession est bloquée, complètement à côté de la plaque des enjeux de production, de commercialisation, de communication du marché mondial du vin...alors être lénifiant, c'est contre-productif. » m’écrit un vigneron.


Alors dans mes archives j’ai retrouvé ce texte tiré de l'essai sur le goût du vin à l'heure de sa production industrielle écrit par Michel Le Gris présenté par son éditeur comme « philosophe de formation, critique musical à ses heures, exerce à Strasbourg le métier de caviste à l'enseigne du Vinophile. » 10 rue d’Obernai (station de tram Musée d’art moderne)


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« Loin d'être appréhendés comme l'aboutissement d'une histoire plurimillénaire, les produits de l'activité humaine sont souvent tenus pour l'émanation spontanée d'une nature immuable. Le monde de la vigne et des vins ne fait pas exception à cette perception naïve des choses. En dépit de ce qui le rattache encore à la nature, il a été soumis, comme bien d'autres, à des mutations que nos contemporains ne perçoivent que difficilement, alors même qu'elles ont grandement modifié, avec le goût des vins qu'ils continuent de boire, leur faculté personnelle à les apprécier (...)

 

« On ne niera pas que le goût des vins relève  des catégories conjointes du beau et du bon, puisqu'il participe à la formation d'un plaisir stylisé, capable de dépasser la simple appétence sensorielle. Mais, pendant que l'on nous abreuve de propos sublimes sur le vin comme oeuvre d'art, les tendances œnologiques qui prévalent de fait reconduisent inlassablement les formes les plus primaires du goût, plus aptes, il est vrai, à la conquête des marchés qu'au raffinement de la sensibilité. Loin de faire un obstacle à sa banalisation, la célébration du vin comme "produit culturel" en est devenu le prétexte et le paravent, si bien que c'est à une double perversion que nous sommes présentement confrontés : les procédés modernes de stabilisation dénaturent les qualités alimentaires de la boisson, tandis que l'objet esthétique est affadi par sa soumission à de lucratives stratégies de simplification. Ici comme ailleurs, c'est dans la modestie et la discrétion que continue à se chercher une authentique singularité gustative, alors que s'exposent avec ostentation, sur les tréteaux de la "création artistique", des produits complices du plus plat conformisme esthétique.


Soumis au modernisme uniformisant ou, inversement, en quête d'effets spéciaux post-modernes, l'art viticole de cette fin de siècle est marqué par la soumission croissante du goût du vin aux exigences de la logique économique. Aux altérations de la matière première causées par une culture de la vigne axée sur les principes de l'agronomie intensive, s'est ajoutée, selon le principe de rentabilité par rotation rapide du capital, une accélération du processus de production. L'implacable logique de l'extension des marchés a conduit à adapter au goût hypostasié du "consommateur" la part de cette production anciennement réservées aux amateurs fortunés. Evoquant les démêlés de Colbert avec les négociants hollandais qui avaient acquis une grande habileté dans l'art d'accommoder au goût de leurs clients des vins de qualité médiocre, l'historien Roger Dion note à juste titre que ce ministre « oubliait que le sens de l'excellence du vin naturel est le fruit d'une éducation que le grand nombre des consommateurs du Nord était hors d'état d'acquérir ». Loin d'être périmée, c'est sur les consommateurs des pays producteurs qu'une telle remarque tombe maintenant d'aplomb.


Dans une perspective qui soumet règles de production et critères d'appréciation à la simple réussite commerciale, il n'est pas prévu d'interroger l'origine et la nature de ce fameux "goût de consommateur". Quant à y voir le résultat d'un conditionnement économique et industriel, la pensée post-moderne y décèlerait aussitôt la manifestation d'un caractère suspicieux, maladivement porté à la contestation. Affranchi d'un si vilain soupçon, le "goût du consommateur" devient inversement l'alibi de toutes les mutations techniques profitables, puisque chaque sphère de l'activité industrielle et commerciale le découvre comme un invariant qu'il lui faut opportunément prendre en considération, sans s'estimer aucunement responsable de sa récente apparition. Mais, un tel goût n'en est pas moins le corollaire obligé de la logique économique parvenue au stade, où, par le truchement de la technique, elle fait progressivement main basse sur tous ces aspects de l'univers sensoriel qui étaient jusqu'ici parvenus à se soustraire à son emprise (...)


« Mon propos n'est, en aucune manière, de disqualifier tout projet visant à évaluer les moyens et les procédés de la vinification à l'aulne d'une raison qui possède, ici comme ailleurs, une indéniable dimension émancipatrice face au simple "laissez faire la nature", slogan cache-misère de toutes les traditions dégénérées en routines ; mais bien de prendre conscience que dans un univers sensoriel aussi riche de potentialités que celui du goût des vins, toute perception abusive du but à atteindre conduit fatalement à un rétrécissement plutôt qu'à un élargissement de la matière, et avec elle de la sensibilité gustative. Concevoir le vin comme le simple produit d'une fabrication, c'est ravaler au rang de la production mécanisée un art capable d'associer la rigueur de l'exécution à la liberté du résultat. Originellement vouée à combattre les effets indésirables liés à toute production naturelle, c'est cette liberté fondamentale des vins que l'œnologie scientifique en est venue à mépriser. L’existence précaire de quelques œnologues dissidents, à la sensibilité préservée de tout scientisme, ne change rien à un tel constat. » 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

patrick axelroud 26/07/2014 09:37


Bravo Taulier. une fois de plus louons ton éclectisme et merci de citer un" pays" Double bravo, car pour ma part, je n'ai jamais pu aller au bout de l'ouvrage. Dommage car l'auteur est fort
sympathique par ailleurs, trés bon pro qui chemine hors des sentiers battus et revèle, dans sa cave des trouvailles dignes d'intérêt.

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