Mardi 28 août 2012 2 28 /08 /Août /2012 00:09

Si ce matin vous voulez bien mettre vos yeux dans mes lignes vous allez découvrir une drôle d’histoire, qui n’est pas forcément une histoire drôle, une histoire qui, en dépit d’une appropriation abusive par les Jhiras : les habitants Saint-Gilles Croix de Vie, autre port de pêche de la côte vendéenne, s’est déroulée à deux pas de chez, moi disons quelques kilomètres à vélo, sur la plage de la Parée à Brétignolles-sur-Mer, plus exactement au lieu-dit le « Trait Neù » selon Joseph Papin historien local brétignollais.


À mon grand désespoir j’ignorais tout de cette histoire. Alors comment l’ai-je découverte ? Par le plus grand des hasards mais aussi grâce à ma manie de draguer les livres dans les bonnes librairies. Le samedi où, rentrant de ma montée à Marx Dormoy  je suis passé rue des Écoles, tout près de la Sorbonne  et du Collège de France, à la librairie Compagnie 58 rue des écoles 75005 www.librairiee-compagnie.fr . Au sous-sol de cette librairie il y a le Saint des saints de la production intellectuelle. Il y règne une atmosphère monacale, seuls les initiés s’y risquent et sur les tables présentoirs sont couchés des lourdes sommes fruit d’années de labeur intense de philosophes, linguistes, historiens, psychanalystes, scientifiques, sociologues, anthropologues… bref que du beau monde qui ne se laisse pas aller à l’affriolant. Les jaquettes sont sobres, le sérieux est de mise, loin des paillettes de la production pour lecteurs de plage.


Sauf que samedi à la vue de ceci (ci-dessous) j’ai failli tomber à la renverse. Et pourtant l’opus de 300 pages publié aux éditions errance  www.editions-errance.fr 27€ était signé par un très sérieux directeur de recherche au CNRS Jean-Loïc Le Quellec.


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Passé ma stupéfaction je me suis bien sûr rué sur l’ouvrage pour en découvrir le contenu. Et là je tombe sur le premier titre VERSIONS VENDÉENNES et je n’en crois pas mes yeux « Les marins de la Chaume, grands amateurs de sobriquet, affublent volontiers les Jhiras ou habitants de Saint-Gilles (officiellement Gillo-Cruciens !) du surnom de « Buveurs d’eau-de-vie de singe ».


Mais c’est chez moi ça ! Je suis tout excité : quelle histoire ! Mais de quoi s’agit-il au juste ? L’auteur y répond de suite : les faits suivants se seraient déroulés durant l'hiver 1904. « Une barrique fut trouvée sur la plage de Saint-Gilles, roulée là par le flot, suite probable de quelque fortune de mer. On s’aperçut alors qu’elle contenait de l’eau-de-vie, gnole jugée excellente par nos inventeurs lesquels, aidés de quelques collègues, eurent rapidement vidé la barrique de son contenu liquide ; il s’avère alors qu’elle renfermait atre chose. Nos compères quelque peu titubants parvinrent à coups de hache à défoncer les douelles et nos Giras virent alors le singe… conservé dans l’eau-de-vie par quelque naturaliste d’alors… » Mornet 1989.


Mais cette histoire se décline sous  de multiples versions où le lieu varie : Saint Gilles ou Brétignolles, ceux qui ont trouvé le tonneau, la façon dont fut découvert le fameux singe, la nature du singe lui-même : jeune chimpanzé ou Orang-Outang…  Notre chercheur cherche et livre tous les récits avec de légitimes interrogations. Mais l’histoire semble véridique car selon Dominique Lambert, dans un écrit datant de 1987 « des personnes de Saint-Gilles ayant eu vent de l’histoire, dont M.Boutain, photographe, viennent chercher le singe et, avec la complicité de marins et d’un autre fût (probablement) font des photos qui illustreront l’histoire, en collection de cartes postales. Le singe a été exposé de nombreuses années chez M.Boutain, et à la devanture d’une pharmacie de la rue principale de Croix-de-Vie, non loin du pont, après le magasin Grasset. Ce singe venait, paraît-il de Sumatra, et était destiné à un musée. »


La version brétignollaise diffère bien sûr mais elle confirme l’exposition du singe « La déclaration de cette trouvaille fut faite à l’administration maritime de Saint-Gilles. Le singe fut transporté à Croix-de-Vie chez les frères Boutain. Ceux-ci  firent naturaliser et il fut exposé de nombreuses années dans leur magasin « Au Bazar de la tentation », près de la gare. » Je vous passe les détails de la guéguerre entre Roger Artaud, conseiller régional et maire de Brétignolles et M. Rousseau maire de Saint Gilles pour récupérer le dit singe qui selon Véronique Poingt responsable des Archives de la mairie de Saint-Gilles avait bien été acquis et exposé dans la salle des Archives où l’auteur l’a photographié en 1990.


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L’histoire pourrait en rester là si l’origine de ce fameux singe, un naufrage sur la côte vendéenne d’un navire en provenance de Sumatra, on n’en trouvait aucune trace dans les archives de l’administration maritime. Alors notre chercheur tenace va continuer de chercher et s’apercevoir que l’histoire du singe dans son tonneau d’eau-de-vie se délocalise à Longeville, à saint Martin de Brem, à Sainte Marie en Ré, en Bretagne en pays pagan, en Normandie, et surprise on le retrouve dans un ouvrage d’Henri Vincenot publié en 1975 sur la base d’un récit collecté dans le milieu des cheminots de Dijon.


C’est beau comme du Vincenot « par le terrible hiver de 186, un chef de train eut à loger dans son fourgon un colis énorme, assez long, fort lourd, et dans lequel, au cours de la manipulation, les wagonniers et les serre-freins crurent entendre des glougloutements caractéristiques : le colis contenait du liquide et, aux dires des connaisseurs qu'ils étaient tous, ce liquide était de l’alcool. Et même un alcool de haut degré. Grelottant dans son fourgon, le chef de train caressait ce curieux paquet du regard. A la fin, il n’y tint plus : écartant délicatement les toiles d’emballage, il s’aperçut que le colis était constitué par un récipient oblong, en boissellerie. Une sorte de tonneau, long et étroit. L’envoi était fait de Java. Oui, Java, dans les îles de la Sonde. Et le destinataire était le Professeur P… du collège de France. Pas de doute : ce tonneau contenait un alcool rare envoyé au Professeur par un de ses riches admirateurs. Le chef de train joua du vilebrequin et, ô merveille, le liquide qui s’échappa était bel et bien de l’alcool, un alcool ambré,  de goût très fin et très particulier. Le brave chef de train pensa immédiatement à la joie de ses coéquipiers, lorsqu’il leur offrirait cette merveille, ce délicieux breuvage exotique qu’il tint à goûter lui-même, plusieurs fois afin d’identifier si possible ce parfum très subtil et très are qui faisait le charme de cet alcool de luxe. Le train fut garé quelque part pour laisser passer un train express, et le chef de trin en profita pour convoquer ses serre-freins à la dégustation. A sept, on se contenta sagement de boire deux litres de breuvage javanais. On remit la cheville, très sagement, et le train express passé, on reprit la route, réchauffés, la bouche embaumée par ce liquide dont aucun n’avait pu identifier le bouquet.


A la gare destinatrice, tout le monde « donna la main » pour aider à décharger le précieux tonneau, et ces braves gens furent heureux de trouver là, sur le quai de déchargement, le Professeur P… lui-même, informé par télégraphe de l’arrivée de son précieux nectar. Le Professeur, un petit barbichu à lunettes, exigea que le colis fût ouvert afin, dit-il, de voir si la « pièce » n’avait pas été détériorée en cours de transport, et formuler éventuellement des réserves. On ouvrit donc précautionneusement ce curieux récipient, et les hommes virent alors, recroquevillé dans de l’alcool, le cadavre d’un grand singe de Bornéo que le Professeur contemplait avec ravissement, alors que les serre-freins et le chef de train devenaient verts et étaient pris de coliques rétrospectives. »


Oui j’avais omis de signaler que dans toutes les versions nos francs buveurs d’où qu’ils soient lorsqu’ils découvraient la réalité de la fonction de leur breuvage se vidaient, dégobillaient et même dans une version « certains seraient même morts sous le choc de l’horrible découverte. »


Fort bien, Vincenot en bon bourguignon avait la plume bien chantournée mais cette histoire de singe dans son tonneau d’alcool échoué sur une plage de Vendée est-elle un mythe ou une réalité ? Notre chercheur, ayant en bon écrivain maintenu le suspens, répond.


Dans un des États des Naufrages et Épaves déclarés dans les ports du sous-arrondissement de Saint Gilles Croix-de-Vie, du 7 juin 1899 au 4 novembre 1917  on y apprend que Monsieur arnaud, « garde-Côte à Brétignollles » récupéra «  à la côte de Brétignolles », le 27 décembre 1911, « une barrique contenant un cadavre de singe en assez bon état de conservation, sans marque extérieure ». l’ensemble fut mis en vente le 17 janvier 1912, permettant un produit brut de 40 francs (et net de 24,58 francs), dont le versement à la caisse des gens de mer porte le numéro de remise 1026.


Le Publicateur de la Vendée du 5 janvier 1911 indique « Saint Gilles-sur-Vie, Singulière trouvaille. La semaine dernière, il a été trouvé sur la côte de Brétignolles, un fût paraissant avoir contenu du vin ; or, les pêcheurs ayant constaté qu’il y avait, à la secousse, un bruit qui ne pouvait être produit par du liquide, défoncèrent le fût et y trouvèrent le corps d’un énorme singe. Cette pièce provenait certainement d’un navire sombré au large. » 

            

L’honneur des Brétignollais est sauf, c’est bien chez eux que le fameux tonneau fut découvert mais il reste que la taille du singe ne correspond pas à celui exposé à Saint Gilles et que le Journal des Sables du 14 janvier 1912 donnait une autre version (des pêcheurs de saint Marin de Brem mais la plage de la Parée est si proche que ça n’ a guère d’importance…) mais concluait « les malicieux disent que les pêcheurs, à qui l’eau-de-vie dans laquelle avait séjourné l’homme des bois (un orang-outang selon le rédacteur) avait paru si savoureuse, furent pris d’un tel dégoût qu’ils la rendirent plus vite qu’ils ne l’avaient absorbée… »


Fermez le ban ! Oui comme le souligne la quatrième de couverture « Le Quellec nous entraîne dans une étonnante enquête… » et que la lecture de son texte « où l’érudition, souvent pimentée d’humour, est au service d’une recherche passionnante, vous captivera. » Si tous les ouvrages érudits étaient de ce tonneau ils se placeraient facilement dans la catégorie des best-sellers de l’été en lieu et place des pavés insipides de Marc Lévy…


Si ça vous dit allez acheter « Alcool  de Singe et Liqueur de Vipère » Légendes urbaines de Jean-Loïc Le Quellec aux éditions errance 27€ vous ne serez pas déçus du voyage…

 

Ci-dessous la plaque émaillée photographiée aux Puces d'Ajaccio dimanche dernier : le Taulier a du nez pour dégoter des trucs qui collent a ses chroniques : même les italiens s'y mettent pour lui faire plaisir...

 

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Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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