Jeudi 14 août 2014 4 14 /08 /Août /2014 09:31

Le dernier n° de Socialter titrait : « Économie collaborative on refait le monde ? »


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Enthousiasme de jeunes bobos « À première vue, l’économie collaborative peut apparaître comme une manière de consommer intelligemment en temps de crise ou encore comme une pratique de jeunes geeks idéalistes. »


« … comme tout élément perturbateur d’un système en place, l’économie collaborative subit de virulentes critiques : néolibéralisme déguisé, concurrence déloyale, précarisation des travailleurs… Les doléances sont multiples. »


Entre ceux qui rêvent du retour de la charrette à bras et ceux pour qui tout ce qui est nouveau est innovant il y a de l’espace pour réfléchir, se poser des questions et tenter d’y répondre.


Pour ceux d’entre vous que ça intéresse en voici un exemple.


« Perçue comme un outil de promotion de la transition écologique, l'économie partagée peut aussi avoir des effets néfastes sur l'environnement. Une étude publiée par l'Institut de recherche sur les politiques publiques (Iddri) montre que ces nouvelles pratiques peuvent mener à l'hyperconsommation et ne garantissent pas la production de produits durables. »


La promesse environnementale du partage Voiture, perceuse, poussette du petit dernier… Nombreux sont les biens matériels que nous produisons et qui semblent – intuitivement – « sous-utilisés ». Revente, don, troc, location de court terme, emprunt : tous ces modèles de l’économie du partage – monétarisés ou non, entre particuliers ou par l’intermédiaire d’entreprises ou d’associations – peuvent permettre d’augmenter la durée d’usage de ces produits, de les utiliser au maximum de leur potentiel technique. L’intuition est qu’ils peuvent assurer un même niveau de service tout en réduisant la production de biens et donc les prélèvements de ressources et les déchets qui y sont associés.


Vêtements, automobiles, meubles, téléphones, TV, jouets, articles de sport, de bricolage, de jardinage…, les biens « partageables » représentent environ un quart des dépenses des ménages et un tiers de leurs déchets. Et si les modèles de partage étaient utilisés « au mieux », c’est jusqu’à 7 % du budget et 20 % des déchets des ménages qui pourraient être économisés.


Des modèles de partage variés et en plein renouvellement


Les modèles de réemploi (revente, don et troc) sont déjà courants – surtout le don aux associations et aux proches – et concernent tous les biens, avec des intensités variées. Ils sont aujourd’hui renouvelés par les plateformes internet comme ebay ou leboncoin, d’ores et déjà utilisées massivement par les particuliers, ou par l’émergence de nouveaux modèles d’affaires dans lesquels les entreprises ne vendent plus les biens, mais les louent sur longue durée, les récupèrent et peuvent les réemployer.


Les modèles de mutualisation (location et emprunt de courte durée) sont beaucoup moins développés – ne serait-ce que parce peu de biens s’y prêtent aisément, comme les livres, les DVD ou le matériel de bricolage. Là encore, ils se trouvent renouvelés par des modèles en pair-à-pair encore émergents, à l’image de Zilok, qui jouent sur la proximité entre l’offreur et le demandeur.


La location courte durée de voitures est un cas particulier de mutualisation, qui peine encore à se développer : la propriété reste la norme en matière de voiture. Aux côtés d’acteurs traditionnels comme Avis ou Hertz, s’ajoutent aujourd’hui des acteurs innovants dans l’auto-partage comme Autolib ou Mobizen, et des plateformes de location entre particuliers comme Buzzcar, Drivy ou Deways. Les constructeurs automobiles également se positionnent sur le partage de voitures. En parallèle, le covoiturage se transforme avec l’émergence rapide de plateformes internet comme Blablacar.


Tous ces modèles construisent une véritable économie du partage, qui n’est pas nouvelle, mais se renouvelle sous l’essor des technologies numériques et de la baisse associée des coûts de transaction, et qui porte un espoir : mobiliser le potentiel environnemental du partage de biens. Mais ces modèles sont-ils si vertueux d’un point de vue environnemental ?


De l’intuition environnementale aux conditions de sa réalisation


Parfois mis en avant par les « entrepreneurs » de l’économie du partage et plus souvent par les promoteurs de ce concept, le bilan environnemental est moins évident qu’il n’y paraît. Il est difficile de porter un jugement général sur des modèles tellement divers, et pour des biens aussi variés. Les études disponibles ne sont pas légion, et le research gap en la matière est béant. Notons surtout que le bilan environnemental actuel de ces pratiques, qui vont a priori continuer de se développer, importe moins que les conditions d’amélioration de leur durabilité.


La qualité des biens partagés apparaît comme une condition clé de la durabilité environnementale des modèles de partage, qu’il s’agisse de réemploi, de mutualisation ou même de mobilité partagée. Biens recyclés et à durée de vie longue : les modèles de partage doivent valoriser les biens les plus durables sur le marché, voire – dans le cas des modèles business to consumer (B2C) où les entreprises peuvent influencer ou contrôler la production très en amont – mettre sur le marché de nouveaux biens éco-conçus pour être partagés. Deux autres conditions clés pour la durabilité des modèles de partage ont trait à l’optimisation du transport des biens et aux modes de consommation : les modèles de partage peuvent être le vecteur d’une consommation durable, moins matérielle, comme celui d’une hyperconsommation matérielle.


Si ces conditions ne sont pas toujours respectées par les modèles actuels de l’économie du partage, il apparaît que les modèles de mutualisation et ceux reposant sur le don sont déjà plus clairement vertueux d’un point de vue environnemental.


L’exemple de l’auto-partage, le système le plus étudié, montre surtout que la contribution environnementale des modèles de partage ne se limite pas à – éventuellement – optimiser les véhicules qui ne roulent pas : en effet, une voiture partagée n’est pas utilisée comme une voiture individuelle, ses usagers parcourant jusqu’à deux fois moins de kilomètres au bénéfice des transports en commun. Est-ce à dire que le partage en général, en distanciant les usagers de l’objet par une remise en cause plus ou moins radicale de la propriété, ouvre de nouveaux espaces d’innovation pour la transition écologique ? Que le partage peut transformer les usages ? La question reste ouverte, et les réponses certainement spécifiques.


Enfin, notons que l’éventuel « effet rebond » peut être vu sous deux angles : l’angle environnemental, qui n’est pas positif (plus d’impacts) ; et l’angle économique et social, qui l’est beaucoup plus (plus de services rendus).


Faire de l’économie du partage une économie durable


L’analyse de la durabilité environnementale des modèles de partage révèle des conditions qui sont autant de leviers d’actions et de choix. Choix du consommateur, choix des pouvoirs publics, choix des entrepreneurs ; l’économie du partage peut contribuer si c’est l’objectif que ses acteurs se fixent.


Le rôle des pouvoirs publics


Pour rendre durable l’économie du partage, les pouvoirs publics doivent tout d’abord construire – ils le font en parallèle et généralement en retard sur les pratiques – un cadre économique et réglementaire favorable aux modèles « vertueux ».


Concrètement, la fiscalité écologique, les réglementations promouvant l’éco-conception des produits, le recyclage ou encore des transports en commun performants renforcent l’intérêt et le bilan environnemental du partage.


Dans le cadre d’une stratégie visant à sélectionner les modèles performants d’un point de vue environnemental et à les soutenir, notre analyse conduit à considérer que, tant qu’elles sont émergentes et à petite échelle, les initiatives du partage peuvent être soutenues par les pouvoirs publics car elles permettent d’explorer de nouvelles pistes. La cartographie par les pouvoirs publics locaux et nationaux de tous les modèles de l’économie du partage serait un outil pour rendre visible des pratiques souvent ignorées. Mais passée une certaine échelle, les entrepreneurs doivent faire des efforts pour analyser leur bilan environnemental puis l’améliorer.


Comment soutenir les modèles durables ? Les demandes du mouvement du partage peuvent être regroupées en quatre axes de travail :


-         une visibilité accrue via des campagnes de communication, voire une labellisation ;


-         des financements et incubateurs pour les projets innovants ;


-          l’adaptation de la réglementation aux nouveaux modèles ;


-         des pouvoirs publics exemplaires.


Notons que des institutions « para-publiques » au sens large, telles que l’Institut de l’économie circulaire ou le Conseil économique, social et environnemental (CESE), pourraient créer un groupe de travail sur l’économie du partage, et en faire un lieu de dialogue entre tous les acteurs, d’étude des opportunités environnementales, de proposition d’évolutions réglementaires, et d’incitation des acteurs privés à intégrer les enjeux environnementaux dans leurs modèles d’affaires.


Le rôle des entrepreneurs


Les entrepreneurs (associations ou entreprises) et surtout les promoteurs de l’économie du partage utilisent souvent l’argument environnemental pour faire la promotion de leurs activités. Au risque de tomber dans le greenwashing. Pour agir sur ce modèle et en optimiser sa durabilité, les entrepreneurs du partage doivent commencer par mieux comprendre les conditions de durabilité de leurs modèles.


Quels types d’actions peuvent dès lors être réalisés ? Les offres de location longue durée pourraient éviter le renouvellement des biens à un rythme élevé, les plateformes de revente sur internet pourraient valoriser les produits les plus durables, les plateformes de covoiturage pourraient cibler le marché des déplacements domicile-travail, etc. Les entrepreneurs du partage sont les mieux placés pour élaborer des solutions concrètes. Ils doivent aussi user de leur pouvoir d’influence sur la production des biens pour adapter les produits au partage, les recycler, et optimiser les déplacements induits par le transport des biens. Les entrepreneurs et les promoteurs du partage doivent donc se fixer l’objectif d’optimiser leur impact environnemental : la protection de l’environnement doit passer du statut d’argument à celui d’objectif, et dans les coalitions d’entreprises du partage, le lobby interne pour assurer leur durabilité pourrait avoir une place équivalente au lobby externe pour changer les réglementations.


Le rôle des consommateurs


Les modèles en pair-à-pair exacerbent le rôle et la répercussion du choix individuel du consommateur. La contribution environnementale de ces modèles dépend beaucoup du comportement des utilisateurs, des valeurs qui les animent. Si certains sont portés par la recherche d’un « épanouissement personnel détaché de la consommation symbolique », d’autres sont des « hyperconsommateurs » et la majorité sont les deux à la fois. Les études sur les motivations actuelles des usagers de l’économie du partage ou de la consommation collaborative convergent vers l’idée que la motivation principale est l’optimisation de son pouvoir d’achat, même si les considérations environnementales ne sont pas absentes des motivations individuelles.


Mieux comprendre


Si les modèles de l’économie du partage sont anciens et se renouvellent grandement, la littérature reste pauvre et nombreux sont les décideurs politiques et les promoteurs du partage qui insistent désormais sur le besoin de mieux comprendre le potentiel de l’économie du partage et ses impacts. C’est vrai pour son impact environnemental, c’est vrai aussi pour son impact économique et social (voir annexe). À l’heure où les premières tensions se concrétisent, à l’image des enjeux fiscaux et réglementaires autour d’Uber ou d’Airbnb, la recherche doit anticiper ces tensions, les analyser et contribuer à les mettre en dialogue pour faire émerger des pistes d’action.


Encadré 1. Les définitions de l’économie du partage


Rachel Botsman, figure emblématique du mouvement du partage, remarque elle-même que « l’économie du partage manque d’une définition partagée ». En effet, on observe des définitions plus ou moins inclusive selon qu’elles :


-         se concentrent sur le partage de biens matériels (c’est le cas dans cet article) ;


-         intègrent les échanges de services et de biens immobiliers1 ;


-         voire le partage de nourriture et l’habitat partagé2 ;


-         si ce n’est – dans son acception la plus large – le partage de tous les « communs » via des coopératives, des services publics, de la démocratie participative, etc.3


Par ailleurs, les définitions peuvent être plus ou moins larges, acceptant ou non :


-         les modèles « anciens » qui ont un recours limité au numérique, alors même que la frontière est mince et mouvante (Novel et Riot4 les intègrent, pas Rachel Botsman) ;


-         les modèles en B2C : si Botsman n’exclut pas ces initiatives, pour d’autres attachés à l’idée de « pouvoir d’agir » des individus – seules les pratiques entre particuliers relèvent de l’économie du partage (Shareable) ;


-         l’échange monétaire ou marchand : l’enrichissement personnel empêche pour certains le partage5 et seules les pratiques non monétarisées mérite raient d’y être associées, ou les pratiques monétarisées gérées par des structures dont l’objectif prioritaire n’est pas le profit, comme les associations. Il apparaît que définir l’économie du partage n’est pas exempt de considérations de nature politique, et que les débats sur les définitions révèlent des « visions idéologiques » contrastées6


1. Rachel Botsman et Roo Rogers (2011). What’s Mine Is Yours: The Rise of Collaborative Consumption.

2. Shareable & Sustainable Economies Law Center (2013). Policies for shareable cities.

3. Agyeman et al. (2013). Sharing Cities. Briefing for Friends of the Earth.

4. Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot (2012). Vive la co-révolution, Éditions Alternatives.

5. Matthew Yglesias, “There is no ‘sharing economy’”, Slate.com.

6. Adam Parsons (2014). The sharing economy: a short introduction to its political evolution.

 

L’étude Économie du partage : enjeux et opportunités pour la transition écologique link

 

N°03/14 juillet 2014 | nouvelle prospérité

Damien Demailly (Iddri), Anne-Sophie Novel (consultante indépendante)

 

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Billet
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