Lundi 3 septembre 2012 1 03 /09 /Sep /2012 00:09

Sonia je l’ai rencontrée chez Eva et Laurent. Antonin, grand vindicateur organisateur de descente de quilles exotiques nous avait dit « Sonia arrive de Clermont-Ferrand avec ses enfants... très nature bien sûr... y’en a même qui portent des tongs...» Comme de bien entendu, par l’odeur alléché Guillaume Nicolas-Brion dit GNB était de la partie avec sa moitié et votre Taulier s’était laissé tenter par ce raid sur Montreuil-sous-Bois, à l’ombre des hauts murs de la mairie où le petit père des Peuples – ne pas confondre avec Nicolas, l’autre et le nôtre sans talonettes – aurait aimé pour y établir son PC. Je suis même passé par la place Jacques Duclos : bonnet blanc et blanc bonnet. Samia était aussi là. Que du bonheur ! Sauf que votre taulier était dans ses petits souliers vu qu’il débarquait les mains nues en plein territoire naturiste. Dans sa petite Ford intérieure il se disait cette Sonia ce doit-être une passionaria des vins qui se font tout seul après avoir eu rendez-vous avec la lune, oh, la, la... va falloir que je m’accroche... et puis patatras, la susdite Sonia se révélait être, tout simplement, une vraie passionnée, au meilleur sens du terme, loin de la mademoiselle je sais tout, précise, concise, avec ses petits échantillons de roches volcaniques et sa petite marmaille de quilles, elle me bluffait par sa simplicité nature bien sûr. Comme de bien entendu GNB flirtait sans vergogne avec le septième ciel avec dans sa roue Antonin qui ne pouvait être en reste. Et moi, vieux briscard des comptoirs, dernier avatar des ex-soixante-huitards, je tombais sous le charme des nectars de Sonia. Elle les défendait avec passion ses petits la Sonia, attentive, ne rechignant jamais à répondre à mes perfides questions, du beau travail bien propre donc. Chapeau ! La suite, petit tchat sur Face de Bouc, une discussion autour d’un verre et le Taulier se dit : faut préparer l’avenir et qui mieux que cette jeune fille très nature représente l’avenir : personne donc bienvenue Sonia sur cet espace de liberté ! Cette première page de tes carnets me plaît et il y en aura d’autres au gré de tes découvertes.

 

Si vous êtes sur Face de Bouc devenez amis avec Sonia Dégustation (Vin de Presse) et vous saurez ainsi d’où elle vient et ce qu’elle fait...

 

Carnet ethnographique d’une apprentie ouvrière viticole [1]

 

 En tant qu’amateurs de vin, nous nous intéressons tous à l’aspect œnologique mais parfois nous en oublions l’essentiel : la viticulture. La réussite d’une cuvée ne peut se faire qu’à partir de raisins de qualité et l’élaboration du vin commence donc à la vigne. Et une vigne cela se travaille, cela s’entretient et cela se bichonne. Tous ces travaux viticoles représentent une lourde charge de travail, en particulier pour ceux qui ont fait le choix de l’agrobiologie. Lorsque la météo est capricieuse, comme en cette année 2012, le temps de travail est encore plus important.

 

Ce que je connais de la viticulture, je l’ai appris à travers des ouvrages, ma formation et surtout grâce aux conversations avec les vignerons. Néanmoins, il me manquait une réelle expérience dans les vignes [2]. Parfois la chance vous sourit et une belle occasion se présente que l’on ne peut refuser. Cette année, Jean-Pierre Pradier, vigneron bio auvergnat, m’a proposé de m’embaucher pour l’aider dans les vignes pendant les mois de mai et de juin.

 

 Me voila ainsi, jeune urbaine, transformée l’espace de quelques semaines, en apprentie ouvrière viticole. Vous dire que ce fût une expérience facile, serait vous mentir. Physiquement, je n’étais pas préparée à ce genre de travail, n’étant pas une grande sportive et n’ayant jamais fait de travaux agricoles. En revanche, je suis devenue très rapidement attachée aux travaux de la vigne et lorsque mon contrat s’est terminé, cela m’a terriblement manqué.

 

J’ai vécu cette expérience comme une ethnologue arrivant dans un nouveau terrain, ne sachant rien (ou presque) et voulant tout apprendre. C’est cette expérience que je souhaite vous faire partager, ce que j’ai apprécié et les choses plus difficiles ou moins agréables, et aussi, telle l’ethnologue qui apprend les mœurs locales au fur et à mesure, les erreurs commises. Le premier jour, je n’avais même pas la tenue adéquate. Je suis venue en baskets, une hérésie pour Jean-Pierre :  

 

-          C’est tout ce que tu as comme chaussures ? Tu n’as pas de bottes ?

 

-          Ha, ça non, Jean-Pierre, je n’en ai pas. J’ai que des baskets.

 

-           C’n’est pas à la mode à Paris, me dit, Jean-Pierre, l’air moqueur.

 

-          Pas vraiment.

 

-          Bon, je vais voir ce que je peux te trouver. Le matin, c’est les bottes et l’après-midi s’il ne pleut pas, tu peux changer de chaussures, sinon tu vas avoir les pieds trempés. Ha, la, la, faut tout leur dire, à ces petits jeunes.


bottes-Cathy.JPG 

Je me retrouve, quelques instants après, équipée de la paire de bottes de Cathy, la femme de Jean-Pierre. Elle me prêtera aussi son K-way parce qu’évidemment je n’en ai pas, et j’emprunterai le chapeau de paille de Jean-Pierre après quelques coups de soleil[3]… Ces derniers étant le premier élément physique de l’appartenance au monde vigneron. Je pouvais ainsi montrer avec fierté les marques sur mes bras du bronzage paysan. Deux tubes de Biaphine ont néanmoins été nécessaires pour les faire passer du rouge fluo au rouge doré.

 

mains-abimees.JPG

coups-de-soleil.JPG

 

Quel bonheur d’être dehors, au milieu des volcans, de n’entendre que les bruits de la nature et celui de notre travail. M’évader, me vider la tête dans une tâche physique. M’apercevoir que chaque cépage est différent à travailler : le chardonnay ordonné, le gamay plus ou moins discipliné, le pinot bordélique ou plutôt affectueux, il a tendance à entremêler ses rameaux avec ceux de son voisin dans un élan d’affection. Observer les différences d’une parcelle à l’autre, pas les mêmes sols, pas le même stade de maturité et pas la même végétation qui pousse entre les rangs. Ecouter les réponses de Jean-Pierre à mes nombreuses questions et les petites devinettes qu’il me soumet pour voir si j’ai bien tout mémorisé. Parfois il a l’esprit taquin :  

 

-          C’est quoi la maladie qu’elle a cette vigne, à ton avis ? me demande-t-il en me montrant dans une parcelle de pinot noir, un cep dont les feuilles sont recouvertes d’une espèce de duvet blanc.

 

-          Alors là, aucune idée Jean-Pierre.

 

-          Je te taquine, c’est un pinot meunier, me dit-il en riant et il ajoute, maintenant tu sauras pourquoi on l’appelle comme ça.

 

Me dire qu’il faut vraiment se remettre à faire de l’exercice physique tellement je suis fatiguée en rentrant le soir. M’endormir dès que ma tête se pose sur l’oreiller d’un sommeil de plomb ! Prendre conscience de certains muscles ignorés avec toutes les douleurs et courbatures des premiers jours. Me rendre compte de ma lenteur et de la vitesse de Jean-Pierre et ne jamais réussir à le rattraper. Gagner une certaine endurance, sans même m’en rendre compte.  

 

-          Elle est plus facile cette parcelle, dis-je toute contente à Jean-Pierre.

 

-          Non, c’est simplement le métier qui rentre, me répond-il en souriant.

 

Ne pas faire ce qu’il faut parce que je n’ai pas compris ou entendu certaines informations et recommencer. « Toujours dans le sens de la pente, les crochets, je t’ai dit ! Sinon ils ne tiennent pas ! ». Découvrir une faune plus ou moins esthétique et sympathique. Apprécier la présence des oiseaux et autres mammifères, sauf les lapins que l’on vous somme de détester tellement ils sont devenus un fléau pour les jeunes vignes. Se retrouver confrontée à une multitude d’insectes, apprendre à s’habituer aux araignées mais jamais aux perce-oreilles, ce truc répugnant.

 

 Devenir ‘sulfureuse’, grâce à mon nouveau parfum qui ne me quitte plus : le soufre. Il pénètre et se fixe sur tout : vêtements, peau, cheveux, … La douche et la machine à laver ne suffisent pas à éradiquer complètement cette odeur qui finit par envahir aussi mon appartement. Avoir des mains abîmées et noires parce que je n’arrive pas à travailler avec des gants et, me demander combien de manucures il me faudra pour récupérer mes mains d’avant. Ne plus avoir les mains froides, mais des mains qui auraient pu servir de chauffage d’appoint tant elles dégagent de la chaleur.


floraison.JPG

 

Apprendre à observer les interactions autour de soi : « Tu vois ce chèvrefeuille, à côté du caveau, lorsqu’il fleuri 10-15 jours après c’est la floraison de la vigne ». Et c’est ainsi que cela s’est passé, la floraison du gamay a suivi celle du chèvrefeuille, 10 jours après. Apprécier les moments de détente, comme la pause du midi, pendant laquelle nous discutions autour d’un verre de rosé, avant d’aller ‘casser la croûte’. Réapprendre à faire la sieste et ne plus pouvoir s’en passer. Jean-Pierre m’avait prévenu, « tu vas voir, tu y viendras ».

 

Voir les parcelles se transformer sous nos mains devenir de vrais jardins, être heureuse et fière du travail accompli. Recommencer à nouveau. Se rendre compte de l’obstination et de la ténacité nécessaires au vigneron pour ne pas baisser les bras face à une météo parfois capricieuse, sinon dévastatrice. Avoir sa perception du vin qui change, ne plus boire comme avant, prendre conscience du travail nécessaire et voir le paysage à chaque gorgée. Ne plus jamais oublier l’homme derrière la bouteille.

 

Rêver d’une vigne.

 

Vouloir une vigne.

 

[1] Titre en référence à l’excellent livre de Loïc Waquant, sociologue français et ancien élève de Pierre Bourdieu : Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur. L’emprise de son sujet fût telle qu’il failli renoncer à la sociologie pour devenir boxeur. Un très bel ouvrage sur le monde pugilistique.

 

[2] Ma seule expérience se résume aux vendanges et à des visites ‘commentées’ dans les vignes en compagnie de mes professeurs ou de vignerons.

 

[3] Le pire fut celui sur les reins… Travaillant, penchée avec un tee-shirt qui laisse exposer une petite partie du dos aux rayons dévastateurs et me voila brûlée. Plusieurs mois après, je porte encore la trace très esthétique de cette demi-lune au bas du dos !

 

bateau-vinator.JPG

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Carnets de Sonia
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