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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 00:09

« Cet état de choses dura longtemps, longtemps ; mais les comètes ne brillent pas toujours du même éclat. Tout vieillit par le monde. On eût dit, peu à peu, que l’empressement des découpeurs s’affaiblissait ; ils semblaient hésiter parfois, quand on leur tendait le plat ; cette charge jadis tant enviée devenait moins sollicitée ; on la conservait moins longtemps ; on en paraissait moins fier. Mme Anserre prodiguait les sourires et les amabilités ; hélas ! on ne coupait plus volontiers. Les nouveaux venus semblaient s’y refuser. Les « anciens favoris » reparurent un à un comme des princes détrônés qu’on replace un instant au pouvoir. Puis, les élus devinrent rares, tout à fait rares. Pendant un mois, ô prodige, M.Anserre ouvrit le gâteau ; puis il eut l’air de s’en lasser ; et l’on vit un soir Mme Anserre, la belle Mme Anserre, découper elle-même.


Mais cela paraissait l’ennuyer beaucoup ; et le lendemain, elle insista si fort auprès d’un invité qu’il n’osa point refuser.


Le symbole était trop connu cependant ; on se regardait en dessous avec des mines effarées, anxieuses. Couper la brioche n’était rien, mais les privilèges auxquels cette faveur avait toujours donné droit épouvantaient maintenant ; aussi, dès que paraissait le plateau, les académiciens passaient pêle-mêle dans le salon de l’Agriculture comme pour se mettre à l’abri derrière l’époux qui souriait sans cesse. Et quand Mme Anserre, anxieuse, se montrait sur la porte avec la brioche d’une main et le couteau de l’autre, tous semblaient se ranger autour de son mari comme pour lui demander protection.


Des années encore passèrent. Personne ne découpait plus ; mais par suite d’une vieille habitude invétérée, celle qu’on appelait toujours galamment la « belle Madame Anserre » cherchait de l’œil, à chaque soirée, un dévoué qui prit le couteau, et chaque fois le même mouvement se produisait autour d’elle : une fuite générale, habile, pleine de manœuvres combinées et savantes, pour éviter l’offre qui lui venait des lèvres.

Or, voilà qu’un soir on présenta chez elle un tout jeune homme, un innocent et un ignorant. Il ne connaissait pas le mystère de la brioche ; ainsi lorsque parut le gâteau, lorsque chacun s’enfuit, lorsque Mme Anserre prit des mains du valet le plateau et la pâtisserie, il resta tranquillement près d’elle.

Elle crut peut-être qu’il savait ; elle sourit, et, d’une voix émue :


« Voulez-vous, cher monsieur, être assez aimable pour découper cette brioche ? »


Il s’empressa, ôta ses gants, ravi de l’honneur.


« Mais comment donc, madame, avec le plus grand plaisir. »


Au loin, dans les coins de la galerie, dans l’encadrement de la porte ouverte sur le salon des laboureurs, des têtes stupéfaites regardaient. Puis, lorsqu’on vit que le nouveau venu découpait sans hésitation, on se rapprocha vivement.


Un vieux poète plaisant frappa sur l’épaule du néophyte :


« Bravo ! jeune homme, lui dit-il à l’oreille. »


On le considérait curieusement. L’époux lui-même parut surpris. Quand au jeune homme, il s’étonnait de la considération qu’on semblait soudain lui montrer, il ne comprenait point surtout les gracieusetés marquées, la faveur évidente et l’espèce de reconnaissance muette que lui témoignait la maîtresse de maison.


Il paraît cependant qu’il finit par comprendre.


À quel moment, en quel lieu la révélation la révélation lui fut-elle faite ? On l’ignore ; mais quand il reparut à la soirée suivante, il avait l’air préoccupé, presque honteux, et regardait avec inquiétude autour de lui. L’heure du thé sonna. Le valet parut. Mme Anserre, souriante, saisit le plat, chercha des yeux son jeune ami ; mais il avait fui si vite qu’il n’était déjà plus là. Alors elle partit à sa recherche et le retrouva bientôt tout au fond du salon des « laboureurs ». Lui, le bras passé sous le bras du mari, le consultait avec angoisse sur les moyens employés pour la destruction du phylloxéra.


« Mon cher monsieur, lui dit-elle, voulez-vous être assez aimable pour me découper cette brioche ? »


Il rougit jusqu’aux oreilles, balbutia, perdant la tête. Alors M.Anserre eut pitié de lui et, de tournant vers sa femme :


« Ma chère amie, tu serais bien aimable de ne point nous déranger : nous causons agriculture. Fais-la donc couper par Baptiste, ta brioche. »


Et personne depuis ce jour ne coupa plus la brioche de Mme Anserre. »

 

 

 

 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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Pascal Perrat 15/09/2013 07:00


Bonjour


J'aime bien le style de cette bonne feuille, l'écriture est précieuse, "très salon".
On est vite capté par le climat. Etes-vous l'auteur de ces lignes ? 
Simple curiosié.
J'ai souvent beaucoup de plaiirs à lire vos billets; m^me si "ça gouaille" parfois.


Bon dimanche 


 

JACQUES BERTHOMEAU 15/09/2013 08:28



C'est du Maupassant j'avais omis de le signaler en bas de chronique 



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