Mardi 14 août 2012 2 14 /08 /Août /2012 00:09

 

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Cher Hervé Bizeul,


Deux de tes chroniques récentes : « Liberté, Egalité, Fraternité » et « Risque de Burn Out » m’ont interpelé à la fois en tant que citoyen ordinaire et comme rouage de la machine de l’État. Ce statut actuel, salarié de droit public du Ministère de l’Agriculture, pourrait laisser à penser que je ne suis pas le plus qualifié pour me pencher sur les maux générés par la bureaucratie puisque j’en suis. J’assume mon statut et mon parcours professionnel qui m’a conduit à exercer des responsabilités dans le secteur privé, à la SVF tout particulièrement, en tant que travailleur indépendant pendant 5 ans, et dans le public à un niveau décisionnaire au cabinet de Ministre et PDG de la SIDO.

 

La très belle photo d’Hervé est l’œuvre d’Armand Borlant© merci beaucoup Armand


J’aurais pu me contenter de joindre ma voix à toutes celles qui se sont élevées pour te dire « on te comprends… ». La compréhension, tout comme l’acceptation de la situation, ne me vont pas car, comme tu le sais, je cherche autant que je le peux à faire émerger des solutions. Nous nous sommes connus au temps où, médiateur dans la crise des Vins Doux Naturels, je tentais, dans un sac de nœuds indescriptible, à faire prendre conscience aux dirigeants de l’époque que les temps avaient changé. Tu doutais déjà, à juste raison sans doute, de la réussite de ma mission. Depuis ce temps, en dépit du scepticisme de ton environnement, tu as construit une belle entreprise ce qui donne à ta voix, même isolée, une réelle légitimité.

 

Oui tu as raison de proclamer :


-         Que les vignerons ont perdu leur liberté nos chaines « administratives » étant désormais impossibles à briser. Chaque jour, de nouvelles contraintes, que nous suivons, en MOUTONS que nous sommes devenus, dont on ne sait qui les a inventées mais que, si l'on sort du rang, la « justice » fera respecter, sachant, comme disait je ne sais plus qui, « qu'il vaut mieux taper toujours sur les mêmes, afin de mécontenter le moins possible de citoyens... »

 

-         Que sur l'égalité, cela fait longtemps que les jeux sont faits. Il n'y a nulle hiérarchie, dans la notion d'AOC, tout le monde nait, théoriquement, à égalité. Mais voilà, il en y a qui naissent plus égaux que d'autres... C'est du Coluche, je crois. Qui s'est soucié, il y a dix ans, de l'arrivée d'une carrière à Vingrau ? Qui est venu nous soutenir ? Qui viendra, lorsque la nouvelle carrière, en mouvement, viendra lécher les vignes du Clos des Fées ? Personne, bien sûr, parce qu'on se soucie dans les médias bien plus des vignobles à deux millions d'euro l'hectare, pas de ceux à 10 000.... Et quand le TVG mangera hectare après hectare de Fitou, de Corbières, de Roussillon, aucun média ne criera aussi fort que qu'il s'était agi de faire passer l'autoroute par le Médoc ou le TVG à Côte-Rôtie...

 

-         Que sur la fraternité, enfin, la longue lutte que nous avons menée à Vingrau, aujourd'hui oubliée parce que perdue, elle m'a surtout montré que nous avions perdu toute solidarité entre vignerons, et depuis bien longtemps. 1 500 personnes ont signé la pétition à l'heure où j'écris ces lignes. Bien. Combien de vignerons ? Combien de vignerons "star", surtout, prêts à aller s'engager dans une belle manif à Tain ? Sur 23 ou 24 000 caves particulières, si on ne parle que d'eux ? Une poignée de figues... Nous ne sommes plus solidaires, et nous avons de ce fait tant perdu…


Hervé, j’en conviens, le risque de Burn Out est donc là et bien là : « Le burn-out est une sensation d'épuisement qui survient lorsque la personne a le sentiment que ses efforts sont vains, improductifs ou non reconnus. Cette forme de souffrance est fréquente dans les professions socialement ou économiquement sinistrées. » En bon français : un ras-le-bol, un j’en ai plein le cul, la coupe est pleine n’en jetez plus…


Dans ta longue et intéressante chronique link tu dresses une liste kafkaïenne de tracasseries en tout genre qui justifie amplement ton ire désabusée. Les reprendre une à une serait fastidieux. Je vais me contenter d’apporter ma contribution pour mieux cerner le niveau de responsabilités.


Tout d’abord, et là je le vis depuis un an et demi dans ma mission de médiation auprès des producteurs laitiers, « la souffrance sociale » je l’ai eu en direct ou par l’intermédiaire de mon téléphone cellulaire (les éleveurs ayant mon numéro). Oui, Hervé, lorsqu’un dimanche matin, un homme de 50 ans t’appelle pour te dire « je jette l’éponge » il n’est pas facile de trouver les bons mots. Alors, l’écouter te dire sa détresse de vendre ce beau troupeau, son désarroi, sa tristesse… Faire en sorte que les tracasseries administratives, les délais impératifs, les non-réponses lui soient épargnées. Oui, Hervé se glisser dans les plis et les replis de la France dite profonde permet de toucher de très près le silence assourdissant dans lequel sont cernés beaucoup de nos concitoyens. Et, sans vouloir établir une échelle de pénibilité, la production laitière est sans nul doute l’une des plus astreignantes.


Deux chroniques pour mémoire :


-         Et si un instant vous quittiez vos clichés pour vous intéresser un peu à la vie quotidienne des « Fils de la Terre »link 


-         Afterwork du taulier : modeste contribution au soutien des producteurs de lait de la Fourme de Montbrison (Forez-Fourme)link 


Pour en revenir aux responsables de l’embrouillamini administratif permet-moi Hervé de distinguer 2 niveaux de responsabilités :


-         Celle de la puissance publique stricto sensu : Douanes, Inspection du Travail, FranceAgrimer, Fraudes…

-         Celle des professionnels eux-mêmes : MSA, INAO, ODG, Interprofession…


Sur le premier niveau de responsabilité de la prolifération tatillonne, de l’empilage de contraintes, même si j’ai quitté depuis plus de 15 ans toute responsabilité en ces domaines, il est clair que dans notre pays la déconnection des parlementaires, qui votent des textes de loi sans trop se soucier de leur application, s’en remettant purement et simplement à leur Administration, en est bien la cause. Le problème est que cette Administration n’est pas vraiment dirigée : les hauts cadres et les membres des cabinets ministériels gèrent leur carrière pas leurs fonctionnaires. Ce n’est pas simple, les rigidités sont grandes, la tâche est ardue, peu valorisante, mais il n’empêche que ce travail de dépoussiérage, de nettoyage des textes, de prise en compte des nouveaux outils de l’Internet ne mobilise pas grand monde. Qui aura le courage, au-delà des bonnes intentions, des commissions de simplifications, des rapports de la Cour des Comptes, de machins pilotés par en haut, de se colleter au cambouis. Pas grand monde Hervé, et crois-moi beaucoup de fonctionnaires, qui ont fait des études d’ingénieur, en ont eux aussi ras-le-bol de faire chier le monde avec la paperasse communautaire (UE) mais s’ils ne s’y soumettent pas les contrôleurs de l’UE sanctionneront financièrement la France. Oui, c’est Kafka mais pour avoir subi à la SIDO des audits, contrôles, de fonctionnaires britanniques, suédois ou finnois, je puis t’assurer Hervé que la bureaucratie est un mal largement partagé.


Reste que la paperasse franco-française existe et qu’il est possible et souhaitable de ne pas baisser les bras. Alors comment faire pour ébranler le carcan ? Faire ! Et c’est là que le second niveau de responsabilité : les organisations professionnelles chargés de vous représenter entrent en action ou le plus souvent en inaction. Oui Hervé, comme tu le notes très justement : « vous n’êtes plus solidaires », où est passé le Mutualisme ? Que je sache : MSA signifie Mutualité Sociale Agricole et que les cotisants, salariés comme employeurs élisent des représentants au Conseil d’Administration des Caisses. Si c’est pour du beurre, à qui la faute ? De même l’entraide, qui existe toujours rassure-toi Hervé sous des formes inventées par des agriculteurs, ne doit pas être concédée à l’Administration. Que je sache les dirigeants professionnels qui occupent des postes de responsabilités dans tous ces zinzins n’y sont pas par génération spontanée. Dans une démocratie les pouvoirs publics ont besoin de s’appuyer sur des corps intermédiaires représentatifs pour, si possible, faire fonctionner le mieux possible leur Administration. Et là Hervé que dire, qu’écrire, sur le fossé qui s’est creusé entre les vignerons et leurs dirigeants : pas grand-chose mais tout simplement de noter qu’à trop laisser le champ libre à ceux qui n’ont que cela à faire on s’expose à confier son destin à des gens déconnectés de la réalité. Sans être mauvaise langue, au temps où j’étais face à des délégations je m’amusais à mettre en face des noms une interrogation : vend-il son vin ? Le résultat était calamiteux.


Alors Hervé que faire ? Que puis-je faire ? Moi tout seul pas grand-chose mais je suis partant pour tenter un état des lieux à quelques-uns et ensuite proposer la mise en chantier, non pas de réformes lourdes, mais des ajustements pragmatiques, concrets, facilitant la vie de chacun. C’est modeste, je n’ose pas écrire normal, car le nouveau locataire de l’Elysée te semble bien plon-plon cher Hervé, mais qui trop embrasse mal étreint. Il ne me reste plus qu’une petite année avant que l’on ne me mette au rancart alors, si je peux vous être utile, retroussons-nous les manches et soyons une force de proposition auprès de ceux à qui nous avons, par notre vote, donné le pouvoir de nous gouverner. Pas sûr que les grands maîtres du troupeau nous aident je crains même qu’ils nous mettent des bâtons dans les roues.

 Bien à toi. Bonnes Vendanges.

 

Jacques Berthomeau

 

PS. Dès que les chefs seront rentrés et que j’aurai terminé mon séjour Corse je vais tenter de faire avancer l'idée d'utiliser la dématérialisation de la douane pour pouvoir faire circuler les vins.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Commentaires

Bonjour Jacques et merci d'avoir relayé mon agacement.

Une chose me parait essentielle, et relativement faclie à changer, c'est le fait que nous avons l'impression d'être des ennemis de l'administration. Si déjà ce comportement changeait, ce serait un grand soulagement. Nous sommes des vaches à lait, OK. Mais ne peut-on pas nous aimer et nous respecter un peu ? Nous encourager, nous informer, nous aider à remplir nos obligations, nous corrigner gentiment sur les erreurs sans nous considérer comme des criminels ? Bref, faire un peu de marketing et de relation client. Pour ça, la Douane est je pense pas mal, et du coup, la dématérialisation fut un succès, la MSA la pire, il suffit de lire le ton de leur courriers pour comprendre...

Commentaire n°1 posté par Hervé Bizeul le 14/08/2012 à 09h06

Oui, jacques et Hervé , vous avez  raison de penser, que, collectivement la viticulture a ignoré la transformation de sa gestion politique et administrative et les conséquences prévisibles, qui en découlent. La première étape de cette évolution catastrophique fut l'ordonnance du 7 décembre 2006, ratifiée par la loi du 24/12/2007, qui ont décidé que les syndicats 1884 de viticulteurs, gérant le patrimoine viticole français, devaient dispaître, perdant leur qualité de liberté d'adhésion, et de fonctionnement, pour devenir les ODG a adhésion obligatoires et a fonctionnement prévisible tehnocratique. Nous avions , un certain nombre, engagé une action au Conseil d'Etat  en vue d'annuler cette ordonnance qui entrainait une profonde modification de syndicats 1884, sans aucun débat parlementaire sur ce sujet, sans onverture de négociations publiques du peuple vigneron. Nous étions bien seul (7) pour réunir les moyens financiers nécessaires. Mon fils Pierre , pourtant, à ce moment là sans gros moyens, a mis sur la table un chêque de 1000 €. La décision finale du Conseil d'Etat fut le 4 février 2008: Il n'y a pas lieu de statuer sur la requête présentée par la Société des producteurs et des amateurs de vins de terroir en Languedoc et autres... considérant que le législateur , postérieurement à la requête du 1° févier 2007, ratifié l'ordonnance en cause.

passez votre chemin , il n'y a rien a voir !!

Commentaire n°2 posté par clavel le 14/08/2012 à 12h10

Trise réalité, Hervé... Et belles réponses de Jacques. Pour l'heure, avec mon maigre hectare de carignan, n'ayant pas d'employés, la MSA me fout la paix. J'ai des petits soucis avec les douanes et les finances mais, vu la taille de notre mini vignoble, je pense, j'arrive à les régler par téléphone en tombant sur des gens très compréhensifs. Il est vrai que je ne revendique rien ou si peu : un vin de pays d'un seul cépage, ça aide. Bon courage à tous les vignerons !

Commentaire n°3 posté par Michel Smith le 14/08/2012 à 12h23

Jacques, comment arrêtez une machine qui se nourrit de la bureaucratie qu'elle crée ? Le texte d'Hervé décrit parfaitement la réalité des choses. Il y a des moments où je suis heureux de ne pas être loin du bout de ma carrière et il me faut beaucoup de motivation morale pour ne pas laisser tomber la trentaine de famille que je contribue à faire vivre. Mais comme il me reste toujours une part d'utopie, je suis partant pour participer à un groupe de réflexion si tu le souhaites. Amitiés

Commentaire n°4 posté par Olivier NASLES le 15/08/2012 à 11h14

Oui il y a glissement progressif du service public vers la suspission lorsque des agents sont positionnés depuis longtemps dans un rôle de contrôle et confortés (incités) par leur hiérarchie dans cette posture professionnelle (au nom d'une politique du chiffre, d'une envie de faire carrière, ou simplement à cause d'une incompréhension de la mission de service dans sa globalité, etc...).

Oui les Lois et Règlements sont votés sans "détour" par le terrain, ie sans prise en compte des contraintes externes (ie celles des assujettis à ces règles) ni internes (celles qui s'imposent à l'Administration pour leur mise en oeuvre).

Et sans doute aucune volonté politique de simplification mais au contraire celle d'un renforcement du contrôle, un a priori de contexte frauduleux. Par exemple, serait-il envisageable que la MSA prélève des cotisations forfaitaires sur l'année N (sur la base du nombre d'etp des 5 dernières années par ex.) en contrepartie de la couverture des permanents et saisonniers (en évitant alors déclarations préalables etc, remplacée par un relevé en fin de saison N) ? Cela nécessite bien sûr de partir d'un postulat d'honnêteté majoritaire chez les agriculteurs... et n'empêcherait pas un système de contrôle.

2 remarques complémentaires :

la dématérialisation de la douane c'est bien si les connexions internet haut débit sont assurées (résorption des zons blanches)

le consommateur responsable (allusion à la chronique "fils de la terre") trouve vite ses limites comme solution au monde agricole lorsqu'on aborde les problèmes structurels

Commentaire n°5 posté par patrice trempil le 15/08/2012 à 14h42

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