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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 00:09

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Comme je pérégrine beaucoup répondant en cela aux sollicitations aussi nombreuses que variées je suis frappé par la prolifération des « maîtres de la pensée vigneronne », ceux qui pensent que, ceux qui indiquent le chemin à ces braves vignerons : voie unique à sens unique à prendre obligatoirement, ceux qui s’autoproclament détenteurs de la vérité. Tout ce petit monde, s’agite, plastronne, se démène, vibrionne, interpelle. Normal ils sont des phares, des balises, des repères sans qui les pauvres « barquasses » vigneronnes déboussolées iraient inexorablement s’échouer sur le sable de rivages incertains, voire même se fracasseraient sur les récifs acérés du monde mondialisé. Bien sûr, ils font aussi un peu de commerce, de papier ou de vin, faut bien vivre mon brave, mais ils subliment le vil côté mercanti par leur vocation messianique.

 

Pour ne rien vous cacher ils me saoulent si je reste poli et, pour être plus direct, ils font chier tout le monde, les vignerons tout particulièrement. Tous ces « maîtres à penser en chaise longue », ces biens assis, ces biens nourris, dont l’échelle de pensée se situe à la longitude de leur intérêt bien compris, à la hauteur de leur resto, échoppe ou autre fonds de commerce, se soucient comme d’une guigne de l’état du monde, des gens de peu, de tous ces pousseurs de caddies ignorants, de ce qui se passe au Brésil, en Chine, en Inde, au Chili, en Argentine ou en Nouvelle-Zélande... Peu leur chaut, tout ça c’est de la broutille, l’important pour eux se résume à quelques quilles bichonnées par de braves vignerons, bien enracinés dans leur terroir, qui se rallient à leur beau panache blanc de gens qui pensent à la place des principaux intéressés et qui bien sûr ne leur veulent que du bien. Désolé les poteaux vous tirez un peu court et comme le dit avec pertinence Henri Nallet dans son livre ce réductionnisme qui tendrait à nous cantonner dans une production, certes à haute vocation qualitative, mais s’adressant essentiellement à des portefeuilles bien garnis est une vue de l’esprit qui nous mènerait vers une agriculture et une viticulture ne produisant que pour des nantis.

 

Les urbains que nous sommes, avant de monter en chaire pour exhorter le petit peuple vigneron, ou paysan d’ailleurs, à rejoindre les belles et magnifiques chapelles dont les clés sont entre de bonnes mains, ferions mieux de commencer par balayer devant notre porte en ayant dans notre vie de tous les jours des comportements respectueux de cette nature pour laquelle nous demandons le respect (sans ironiser je demande une déclaration obligatoire de la cylindrée des autos des hérauts du retour à des comportements plus respectueux de la nature sinon je prends des photos dans les parkings des manifestations dites bio où les 4x4 des clients sont légions). En effet, nous sommes majoritaires, nous les urbains, et nos discours sont trop souvent à 100 lieux de notre pratique. Alors avant d’excommunier les gens d’en face au nom d’un principe de pureté ou de naturalité ou, en inversant l’oukase, en traitant les viticulteurs bios de traîne-lattes, les bio-dynamistes d’illuminés et les «natures » de producteurs de vins qui sentent tous la bouse de vaches, il me semble qu’à minima nous pourrions faire notre propre bilan d’impact sur notre environnement. J’ai comme l’impression qu’il y aurait quelques surprises.

 

Je ne souhaite pas ce matin revenir sur le fond du débat ou des débats, exhumer les controverses récurrentes, par ailleurs stériles, mais simplement demander à tous ceux qui gravitent autour des vignerons, petits ou grands, de remplir en priorité au mieux leur fonction, quelle qu’elle soit, avant de se transformer en père prêcheur au service d’une cause aussi juste soit elle. Par ailleurs, je tiens tout de même à souligner que lorsque l’on lève son nez un peu au-dessus de son verre de vin, que l’on ouvre son angle de vision, il est possible alors de s’apercevoir que des proximités étranges entre les néolibéraux et ceux qui veulent réduire l’emprise de l’agriculture dans nos vieux pays. Instruire le procès du productivisme, de ses excès, de ses dégâts est chose aisée mais une fois l’acte d’accusation dressé se contenter d’externaliser, de se débarrasser de ces élevages qui puent, polluent, alimentent la malbouffe, de mettre une croix sur les grandes cultures c’est jeter le bébé avec l’eau du bain. La conséquence ultime de ce modèle qui ne propose, comme seule alternative à une agriculture productive, une agriculture néo-artisanale à forte valeur ajoutée c’est la délocalisation sur le modèle de l’industrie textile. Laisser croire par exemple que le modèle du Comté va sauver l’ensemble des petites exploitations laitières c’est se tromper et surtout tromper les producteurs. Nos voisins allemands peuvent en effet pourvoir sans problème à notre approvisionnement en lait de consommation.

 

Si je fais référence à la production de lait, mais j’aurais pu aussi bien prendre l’exemple de la production de poulet de Bresse, de Loué ou en batterie ou celle de viande bovine par des éleveurs des bassins allaitants ou simple sous-produit de la production laitière, alors que je m’adresse à des passionnés de vin c’est que la démarche qualitative avec ses différentes déclinaisons n’est pas antinomique avec la promotion d’une agriculture productive respectueuse de son environnement, plus durable, plus responsable. Il faut savoir sortir de l’univers des clichés, accepter de prendre en compte l’ensemble des données, sortir de son petit pré-carré, ne pas s’en tenir à une forme de manichéisme qui classe d’un côté les bons – ceux de sa chapelle – et les pas bons : les autres. Ma vision n’a rien d’angélique, de naïve, je suis conscient des rapports de force, des résistances, des lobbies des fournisseurs d’intrants, du poids de la grande distribution, mais pour autant je suis profondément et viscéralement hostile aux petits marquis de la ville, tout particulièrement ceux qui passent leur temps chez les étoilés, qui viennent porter la bonne parole à ces pauvres paysans, vignerons ou autres éleveurs qui se doivent bien évidemment d’être tous des gars produisant pour le haut du panier. Malheureusement j’ai rarement vu qui que ce soit vivre de bonnes paroles.

 

Pourquoi me direz-vous cette soudaine colère, ce prêchi prêcha ? C’est l’histoire du petit caillou qui se glisse dans votre chaussure et qui, aussi minable soit-il, si vous ne vous en débarrassez pas, rend votre démarche difficile, pénible. Alors c’est ce que j’ai souhaité faire ce matin, m’en débarrasser, à la suite d’une séquence où j’ai eu l’occasion de mieux appréhender la problématique alimentaire mondiale, en écoutant des acteurs, opérateurs sur le marché mondial, des chantres pontifiants des aménités environnementales, en lisant plusieurs livres dont celui de Henri Nallet, en me plongeant pour des raisons professionnelles dans des études sur la survie de nos bassins allaitants (races à viande), en laissant traîner mes oreilles dans les travées de lieux de dégustation.

 

Bien évidemment le vin n’entre pas dans la question de l’autosuffisance alimentaire mondiale mais la vigne occupe chez nous des territoires parfois difficiles, elle a une fonction environnementale de premier ordre, elle est un grand pourvoyeur d’emplois, d’activités, de vie rurale et nos vins depuis des décennies sont les poids lourds de notre balance commerciale agro-alimentaire. Qui plus est, par rapport au restant de notre agriculture, fortement intégré dans le système agro-alimentaire, notre viticulture s’appuie sur un modèle spécifique privilégiant la valeur ajoutée par le producteur.

 

Ce qui implique en clair, au-delà de tous les discours groupusculaires ou majoritaire, que le vin, tous les vins y compris les grands, sont « condamnés », à emprunter une démarche de viticulture de précision, retrouvant la culture des sols, minorant au maximum les intrants, gérant à l’optimum la ressource en eau, les effluents, se préoccupant de l’emprunte carbone de son process, de sa distribution. Mais cette ardente obligation ne peut se traduire dans les faits sur la base des seules bonnes paroles des petits marquis urbains. L’éditorialiste du Vitisphère de cette semaine, se cantonnant prudemment dans le simple constat, écrit  « Vin de Bordeaux : la catastrophe annoncée…Dans les chais de la Gironde, les « bons » millésimes se succèdent. Mais rien n’y fait, les prix notamment dans les appellations de Bordeaux et Bordeaux sup suivent une pente douce depuis 2003. Une pente de moins en moins douce !

Dans les difficultés du vignoble de France le plus réputé, se dessine un scénario périlleux pour l’économie de notre pays. A l’ombre des grands crus aux prix vertigineux, (dans les cas extrêmes, il faut vendre un tonneau de vin, soit 900l pour acheter une bouteille de grand cru !) , survit une viticulture qui doit s’aligner sur les prix mondiaux, c'est-à-dire entre 40 et 60 euros pour les vins sans IG, entre 50 et 90 euros pour les vins avec IGP, de 80 à 110 euros pour la majorité des AOP. Ce scénario est bien en place en Languedoc, il a ruiné le Beaujolais, et sérieusement affaibli les Cotes du Rhône… A qui le tour ? ou plutôt comment inverser ce scénario avant que le vin ne soit moins cher que l’eau ! »

 

Ce n’est pas sur la base d’une « chirurgie de champ de bataille », telle que celle qu’a connu notre sidérurgie, ou d’un lent et inexorable déclin du type de celui vécu par notre industrie textile et qui est sous nos yeux dans les bassins allaitants, que le socle de notre viticulture pourra investir – ce n’est pas un gros mot l’investissement n’étant pas que financier mais aussi humain – dans cette viticulture de précision permettant de faire vivre côte à côte, en symbiose, en synergie comme on dit, des modèles viticoles correspondant aux vins que demandent les consommateurs. Nous pouvons, comme l’écrit le Professeur Pitte, abandonner la viticulture dite productive – qui n’est pas synonyme de faire pisser la vigne et massacrer l’environnement – aux nouveaux entrants. C’est un choix. Pour moi, il doit rester entre les mains des vignerons eux-mêmes, de leur expression collective mais... là je n’en dirai pas plus car je n’ai nulle envie de me faire pendre en place de Grève...  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

Alain Leygnier 13/11/2010 08:31



Je contresigne des deux mains les commentaires de Jacque Sallé et de Jacques. L'individualisme des vignerons conduit assez souvent à l'immobilisme. L'idée, maintes fois entendue en traînant mes
bottes dans les vignobles, est : "Si je fais quelque chose avec mon voisin, ça va lui profiter...". La grande distribution, le négoce, les prohibitionnistes, etc. peuvent dormir tranquilles.



jacques 13/11/2010 07:48



je n'ai que 55 ans mais ,deja 55 et ça fait bien 35 que j'entend ce "prechi-precha" c'est tjs la mme histoire....je rjoins "un peu" J SALLE..un viticulteur qui se depasse ,c'est quand son voisin
fait une plus "petite recolte".....a peine j'exagere!!! les federations...!!???? laissait moi rire!  un outil bien souvent "budgetivore" une "machine a gas"qui vous annonce '(c'est le
cas chez nous) qu'il faut faire le dos rond avec le negoce (je n'ai rien contre le negoce.....heureusement qu'il y en a )mais faut lutter.....y aurait encore a dire...ENFIN!!!!



ISSALY Michel 12/11/2010 10:02



Plutôt riche ta prose ce matin, il y a dans tes perinigration de nombreux sujets d'importance à la fois pour l'agriculture et pour notre viticulture.


Répondre à toutes serait illusoire en quelques lignes, mais si tu le permets j'aborderai au moins un thème, celui de notre modèle viticole et sa durabilité qui dans les mois à venir et dans les
fondement même de la politique communautaire va évoluer de manière significative.


Je veux parler de la notion de fourniture par notre agriculture de bien public et le premier d'entre eux étant les biens environnementaux (paysages, biodiversité, qualité et utilisation de l'eau,
fonction du sol, stabilité du climat, qualité de l'air, qualité des produits agricoles...).


Comme tu le soulignes plus haut, voilà un des enjeux majeurs pour notre viticulture et qui va être bien differents à resoudre de celui des autres secteurs agricoles qui eux auront en plus à
repondre à une très forte augmentation de la demande mondiale pour nourrir la planète (ce qui en fait d'ailleur une des priorités de la future PAC).


Une des questions fondamentales pour le secteur viticole, et il faudra que nous trouvions les réponses, sera, comment on maintient et on augmente notre compétitivité tout en étant présent sur
l'ensemble des segments de marchés, et en même temps nous prouvons au niveau de chacunes de nos entreprises et dans leur multifonctionalité cette création de biens publics (qui va aussi au-delà
des problèmatiques environnementales).



Antonin Iommi-Amunategui 12/11/2010 09:51



Dénoncer les manichéismes est sûrement nécessaire, mais sur la question du "productivisme" et de savoir si c'est une voie porteuse pour la viticulture française, on lira cet article : http://www.rayon-boissons.com/Vins/Casino-lance-une-gamme-de-sept-vins-de-cepages-premier-prix et
notamment ce qui suit : "Je suis très franc avec les producteurs français à ce sujet. S’ils ne sont pas en mesure de produire des vins de table à 130 hl par hectare, j’irai voir à
l’étranger." (Yves Pellier, "acheteur vins" du groupe Casino). La franchise, quelle qualité remarquable, n'est-ce pas ? 


 


Et également, davantage du point de vue des vignerons cette fois, cet autre article : http://www.sudouest.fr/2010/11/11/l-appel-a-un-prix-plancher-determine-par-l-etat-236202-788.php où
on apprend qu'un viticulteur qui gagne 600 € net par mois ne s'en sort "pas si mal".


 


Alors s'il ne faut sûrement pas s'enfermer dans un discours, quel qu'il soit, il y a néanmoins des aspects de la question qu'il faut dénoncer tout rouge et sans relativiser une seconde. A la
façon des lycéens qui s'égosillent dans les manifestations.... Où est le Che Guevigneron d'ailleurs ?



JACQUES BERTHOMEAU 12/11/2010 10:04



Le petit acheteur de Casino achète du prix pour le marché français pour un produit en chute libre, souvent en Espagne dans la Mancha... Quand est-ce qu'on envisagera l'avenir à moyen terme
au-delà de cette approche de simples prix de bataille sur le marché domestique... La consommation est ailleurs...


Quand au prix plancher déterminé par l'Etat c'est une fausse bonne idée surtout dans les AOC qui disposent d'autres moyens de régulation...



Jacques Sallé 12/11/2010 09:20



Que les vignerons puissent se fédérer eux-mêmes ? En voilà une bonne idée ! Mais au delà de ce voeu pieux il faut avoir conscience d'un problème majeur : chaque vigneron est en substance un
individualiste forcené envieux et jaloux de son voisin, quelquefois haineux et incapable de se fédérer. C'est pourquoi les seules fédérations possibles se trouvent (outre le cadre des syndicats
imposés par l'appellation) au sein de groupes qui partagent un même credo (la biodynamie, le sans soufre ajouté, le sans sucre ajouté etc.) et ce, effectivement, dans le but d'établir et de
promouvoir leurs intérêts individuels.


Comment fédérer tous ces égocentriques caractériels vindicatifs envieux et concurrents les uns des autres ? Voilà la question qui se pose dans les vignes, loin des couloirs des
ministères, des brasseries parisiennes, des comptoirs des bar à vins, des tables étoilées et des cocktails dînatoires! 



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