Vendredi 5 octobre 2012 5 05 /10 /Oct /2012 00:09

 Sans vouloir offenser ceux d’entre vous dont le métier est de goûter les vins pour le compte de consommateurs, d’amateurs pour faire chic, en recherche du bon petit cru pas cher ou d’un grand vin qui n’est pas intouchable donc imbuvable car hors de prix, je me permet de solliciter votre attention : lorsque vous faite le compte de ce que représentent les hectares de vignes des excellents vins que vous venez de sélectionner tout au long de l’année ça fait combien d’hectares en tout ? Sans être un bon comptable, sans risque de me tromper, pas beaucoup. Et c’est normal puisque vous recherchez l’excellence et que par construction vous n’allez pas mettre votre beau nez dans le tout-venant mais pour autant ne pensez pas que vous soyez représentatifs de la masse des consommateurs. Tous ces vins que vous ignorez, ou presque, tous ces hectolitres produits, ce sont des hectares de vignes avec des hommes dessus.

 

Bien sûr vous tous vous êtes les chantres de la qualité, les défenseurs acharnés des vignerons qui travaillent bien, des beaux vins mais si vous voulez bien mettre votre nez dans les chiffres qui suivent il va falloir que vous m’expliquiez comment, lorsqu’on est responsable de la politique d’un pays, pour conjuguer, en ces temps de chômage de masse, pour gérer la contradiction entre l’existence de vignobles volumiques, AOP et IGP qu’importe, où les prix restent soumis à une forme de gestion collective et le vignoble que vous aimez tant qui lui peut se permettre la maîtrise des volumes gage de qualité et générer des prix permettant au vigneron de vivre et au consommateur d’accéder à  ce type de vins. Attention, ne vous en tirez pas par une pirouette du style les bons mettront les mauvais sur le bas-côté, les excluront et nous entreront dans l’Éden, le paradis d’un monde peuplé de vins à votre goût où la liberté d’entreprendre règlera le flux des productions, régulera les prix et générera harmonie et prospérité.

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J’avoue que cet angélisme me fait sourire. Ce monde d’équilibre et d’harmonie par la seule main invisible du marché, surtout dans le domaine agricole encore soumis aux aléas climatiques et donc à  des volumes fluctuants c’est une pure vue de l’esprit. Pour le vin intervient, même pour ceux du bas qui compte-tenu de la technologie œnologique lisse la qualité des récoltes. Pour ma part je ne suis et n’ai jamais été un partisan d’une gestion administrative du secteur de la viticulture (les accords de Dublin ont mis fin aux pratiques qui maintenaient les vins de table sous perfusion) mais le concept de régulation n’a rien à voir avec la mise en place de mécaniques rigides, induisant  des effets d’aubaine ou des rentes de situation. Gérer le potentiel, réguler les volumes des vins du bas de la pyramide c’est une affaire de responsabilité des intervenants du secteur pas un joujou entre les mains des technocrates européens ou nationaux. Partenariat, contractualisation sont les seuls outils modernes qu’il faut utiliser mais pour ce faire il est nécessaire que les partenaires soient représentatifs, qu’ils puissent s’engager, permettre que les hectares génèrent sur moyenne période de la valeur. L’économie de cueillette n’est plus de mise à l’heure où un vaste marché mondial du vrac se développe.


Bien évidemment je comprends parfaitement que ces gros flux de vin n’intéressent pas les grands goûteurs de vin que vous êtes mais vraiment que l’économie viticole se réduit à leur approche sommes toute élitiste ou pour le moins partielle (je n’ai pas écrit partiale) ? Les vieux pays du vin, l’Italie et la France particulièrement, avec des vignobles généralistes capables de produire toutes les catégories de vin ne peuvent avoir ce genre de coquetterie pour fondement de leur politique viticole. Au sein de l’UE où les pays du vin sont minoritaires il ne s’agit pas de s’accrocher aux vieilles lunes mais de ne pas non plus jeter le bébé avec l’eau du bain. La naïveté, les présupposés idéologiques ça fait plaisir aux économistes patentés ou parfois aux journalistes qui s’aventurent sur un terrain qui n’est pas tout à fait le leur. Je me garde bien de leur en faire reproche mais je leur dit simplement attention : ce n’est pas parce que règne au sein de la profession viticole française un corporatisme d’un autre âge qu’il faut se livrer sans défense au bon vouloir du seul marché. Le vrai sujet n’est ni la dérégulation, ni l’industrialisation du vin mais la capacité des intervenants de se fixer des règles permettant de générer de la valeur à tous les étages. Je radote sans doute mais c’est ce que je m’étais efforcé de mettre en avant dans mon fichu rapport.


Voilà c’est dit et je suis bien évidemment prêt à discuter du sujet du potentiel de production de la vigne France : il existe sur la base essentiellement d’une structure du marché domestique français peu porté à la valorisation. Comment le fait-on évoluer ? Par le simple libre-jeu du marché ? Par une régulation contractuelle des gros volumes afin de satisfaire la nouvelle demande mondiale ? On ne fait pas évoluer un vignoble de la taille de celui de la France, de l’Espagne et de l’Italie avec des fulgurances, des idées toutes faites mais en tenant compte de ceux qui sont dans les vignes, dans les entreprises, dans les organisations professionnelles et malheureusement ils sont ce qu’ils sont et on peut toujours rêver de leur imposer des vues qui ne sont pas les leurs (j’ai essayé avec quelques autres, en pure perte) pour autant ça ne fait pas avancer les choses. Bien sûr, faire table rase du passé, agir en rase campagne après avoir déblayé un maximum d’hectares et de bons hommes c’est si simple, si commode, si pratique mais après il ne faut verser des larmes de crocodile sur l’emploi, le territoire et tout et tout… Réformer ce n’est pas foutre à la poubelle une grande part de l’existant, c’est faire accepter au plus grand nombre la réalité même si elle est difficile à admettre. À force de larguer des activités jugées indignes de notre génie national que va-t-il nous rester ? Des niches ? Même lorsqu’elles sont de luxe elles n’abritent pas grand monde. Alors je crois qu’il faut bien séparer les tâches : le cambouis c’est pour les politiques et leurs interlocuteurs, les nectars pour les grands goûteurs de vin qui, s’ils s’aventurent dans les vignes qui ne sont pas celles des seigneurs ou des petits vignerons, se doivent, s’ils souhaitent vraiment faire bouger les lignes, de prendre la peine d’examiner l’ensemble des données.


Affirmer que l’abandon des droits de plantation aura, comme l’affirment les professionnels français dans une belle unanimité de façade, des effets dévastateurs sur nos belles AOP si vertueuses, est tout aussi peu crédible que la croyance béate en une liberté qui enclencherait un cercle vertueux. La bataille se jouera dans la cour des VSIG à la manière de ce qui se passe dans l’industrie des micro-processeurs : surinvestissements dans les zones jugées favorables, crises d’ajustement, retour à une forme d’équilibre… Quand à affirmer que nos AOC seront contraintes, face à cette concurrence, de sortir par le haut c’est ignorer que la mauvaise monnaie chasse la bonne. L’émergence d’un grand marché mondial du vrac va réveiller les vieux  démons des assembleurs faiseurs de miracles avec des prix aux ras des pâquerettes. La fluidité et l’instantanéité de l’information permet avec peu de moyens de jouer sur les opportunités et d’arbitrer. Le marché spot du vin sera bien loin des rêves des grands goutteurs de vin car la mixité des grands vignobles deviendra la règle et les frontières seront encore plus poreuses entre nos belles catégories de vin. Rude bataille à laquelle nous nous sommes bien mal préparés vivant dans l’illusion que nos « droits acquis » sont des barrières infranchissables et que les pays émergents seront nos sauveurs. C’est faux et, comme sur tous les grands marchés de produits de base, et le vin en vrac sera traité ainsi, la régulation sera un vrai atout pour les vignobles du Vieux Monde, à la condition de ne pas la fonder sur du pur malthusianisme mais sur des règles solides entre les différents acteurs. Certes je radote mais que voulez-vous Cap 2020 reste à écrire et ce n’est pas moi qui le ferai car j’ai mieux à faire… Allez qui s’y colle ?  

   

Languedoc-Roussillon 230 000 ha dont 54 600 en AOP

Bordeaux 118 000 ha

Vallée du Rhône 130 000 ha dont 75000 en AOP

Sud-Ouest 65 000 ha dont 35 000 en AOP

Val  de Loire 57 000 ha dont 52000 en AOP

Provence 40 000 ha dont 29 000 en AOP

Champagne 33 344 ha

Bourgogne 29 000 ha

Beaujolais 18 000 ha

Alsace 15 500 ha

Corse 6000 ha

Jura 2100 ha

Savoie 2000 ha

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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