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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 00:16

Lorsqu’un homme du cru, Bernard Ginestet, ici d’un grand cru puisque les Ginestet furent les propriétaires du Château Margaux (de 1950 à 1977), après avoir trempé sa plume dans la fameuse « Bouillie Bordelaise » en 1975 se glisse dans la peau du romancier pour brosser le portrait de l’archétype du courtier bordelais du milieu des années 60, c’est l’assurance pour le lecteur de savourer un texte dans lequel la fiction n’est qu’une manière élégante de mettre en scène la réalité. Son héros, « Edouard Minton est l’un des plus illustres représentants de cette caste privilégiée de la bourgeoisie bordelaise, enracinée depuis des siècles dans le quartier qui porte son nom : les Chartrons. » Bernard Ginestet qui fut maire de Margaux de 1973 à 1995, pur médocain, grand dégustateur est décédé le 29 septembre 2001.

 

Le premier chapitre suit la route du Médoc. Edouard Minton notre courtier, dans sa Peugeot a rendez-vous à Mouton (un Chartronnais ne dit jamais château devant le nom d’un cru et pratique l’abréviation : Las Cases ou Lafite comme le NAP dit Roland pour Roland Garros) avec le baron Philippe de Rothschild. « En fait, les courtiers bordelais se voyaient davantage convoqués qu’invités. Ils n’avaient à choisir ni le jour ni l’heure, fussent-ils déjà pris ou grippés »

 

Sa remontée vers Mouton nous vaut, lorsqu’il passe devant l’entrée du Château Prieuré-Lichine, un « Ah, celui-là ! Quel type ! En voilà un autre qui ne manque pas de culot ! Il a débarqué dans le paysage comme un crieur de journaux dans une librairie ancienne. Et ces monstrueux panneaux publicitaires qu’il a plantés un peu partout au bord des vignes... Les grands crus n’ont pas besoin de réclame populaire. Il se croît dans la vallée du Rhône ! « Dégustation-vente à toute heure ». Tout de même, il faut de l’aplomb pour appeler un cru « prieuré-lichine »Drôle d’œcuménisme. »

 

Pour situer le personnage, c’est un intégriste de l’église réformée qui, « en son for intérieur, n’aimait ni les catholiques ni les juifs ; quoiqu’il supportât leur compagnie avec civilité pour les nécessités du commerce. » Des manières un peu raides, une éducation parfaite, une façon de parler « imitable à cause d’un très léger bégaiement qui pouvait passer pour une recherche du mot juste et à cause de sa prononciation particulière des « t », mouillés à l’anglaise », toujours vêtu avec sobriété, « souvent en costume trois-pièces anthracite et richelieus noirs du meilleur cirage ». Madame « était née, Sluter, issue d’une lignée de marchands flamands dont l’installation à Bordeaux remontait au XVIe siècle » et « En trente-cinq ans de mariage, ils s’étaient tutoyés rarement, à l’occasion de disputes. Le changement de personne tenait lieu de changement de ton. Aucune invective, jamais, ne s’échangeait entre eux. » Bref, un couple uni, « malgré les incartades du courtier » et « quelques aventures passagères de son épouse. » Leurs vacances dans leur villa du Pyla « s’assortissaient d’une tolérance qui convenait surtout au mari » quoique madame se dévouait parfois « pour déniaiser un garçon de bonne naissance ». Le charme discret de la bourgeoisie des Chartrons donc !

 

Mais après ce détour dans les alcôves Bernard Ginestet, en un brillant paragraphe, brosse avec subtilité, l’art et la manière d’exercer le métier de courtier de GCC. « Le métier de courtier est à la fois lent et rapide. Il faut être à l’écoute du marché et le pressentir autant que possible en attendant l’heure de l’action. Il faut savoir téléphoner pour ne rien dire et se montrer omniprésent mais pas insistant. Il faut pouvoir foncer chez un acheteur en puissance, échantillons en main, muni d’un accréditif verbal mais indestructible de la part du vendeur. Les arguments ne reposent pas tous sur la qualité du vin. Savoir que Bertrand de Plassac a réalisé un joli contrat au Canada, et qu’il est – si tant que faire ce peut – heureux en amour et en famille, est un atout dans la manche que les maîtres du jeu utilisent à merveille. Connaître les besoins d’argent d’un propriétaire ambitieux, au moment, où il convient le mieux de les satisfaire, constitue un avantage décisif. Faire traîner l’établissement d’un bordereau, pour des raisons futiles mais réelles, est susceptible de provoquer une émulation bénéfique, à l’achat comme à la vente. C’est une question de dosage du temps. Car l’attente excessive peut se retourner contre vous. De même, la trop grande hâte est préjudiciable à l’image sérieuse de l’intermédiaire. Le courtier est une ombre agissante, qui possède l’art de ne rien faire en donnant l’impression d’être indispensable, ou qui va plus vite que ses partenaires, grâce à un supérieur instinct de chien de chasse, pointer et retriever. »

 

En bonus, pour les courageux qui m’ont suivi jusque là, encore une savoureuse histoire du terroir des grands châteaux médocains. « La Peugeot montait sans effort la petite côte arrivant sur le plateau de Beychevelle. De part er d’autre de la route, les châteaux Beychevelle et Branaire se regardaient en chiens de faïence. On ne sait plus trop comment le lopin de terre qui se trouve devant la grille principale d’entrée de Branaire appartenait à Beychevelle. Pour aller à Branaire, il fallait contourner la vigne et pénétrer par les communs. Les relations entre les deux vis-à-vis s’étant dégradées, Beychevelle mettait son linge à sécher devant la grille de fer forgé de Branaire. Edouard Minton pensa à la légende du duc d’Epernon, selon laquelle les navires passant devant le château devaient baisser leurs voilures en signe de salut. Maintenant, c’était « le duc » qui suspendait ses draps de lit au bord de la route ! »

 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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Luc Charlier 31/08/2010 10:20



Moi, je connais la raison de ta préférence pour Branaire, Michel : comme tu le fais si astucieusement remarquer, cela sent fort
la bouillie bordelaise devant chez eux, d’où l’expression « puer Ducru ».



Michel Smith 31/08/2010 08:41



Parade classique pour lutter contre le linge propre de Beychevelle, traiter à la bouillie bordelaise les vignes de Branaire par temps venteux. Est-ce que je serais allé jusque là si j'avais été
responsable de Branaire ? Peut-être bien. Cela n'a peut-être rien à voir, mais j'ai toujours préféré Branaire à Beychevelle...



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