Lundi 18 juin 2012 1 18 /06 /Juin /2012 00:09

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Je suis souvent frappé par l’étroitesse d’esprit de certains petits maîtres ( la liste est à disposition de ceux qui en feront la demande au taulier) qui sévissent dans le monde du vin, ils s’accrochent aux idées reçues, bien plus encore que les moules à leur rocher, ils pérorent, se gavent de leur propre écoute entourés de zélotes béats, confondant agitation avec réflexion, ils se gardent bien de laisser à la folle du logis, l’imagination, tout l’espace qu’elle doit prendre pour que la pensée puisse s’épanouir, fleurir. « Il faut que l'imagination prenne trop pour que la pensée ait assez » disait le grand sage bourguignon Gaston Bachelard.


Gaston-Bachelard.png.jpg       Gilbert Pinna le blog Graphique


Je vous invite ce matin tout d’abord à l’écouter interviewé par Jean-Claude Bringuier dans l’émission culte 5 Colonnes à la Une du 1 décembre 1961 link c’est un vrai bonheur « Appelez-moi Gaston Bachelard, Bachelard, tout le monde m’appelle Bachelard… » rétorque-t-il bonhomme à Bringuier qui demande s’il faut l’appeler Maître. Pour ceux qui n’auront pas la curiosité  de visionner cette interview deux pensées de cet homme d’une revigorante simplicité :


« Les gens sont ce qu’ils peuvent être… »

« L’escalier de la cave on le descend toujours, l’escalier du grenier on le monte toujours… »


Ensuite je vous propose de lire un beau texte de lui introduit par une citation  « C’est la vigne elle-même qui, en entassant ses débris et ses déchets, s’est construit son propre terroir, et s’y est composé la noble et subtile essence dont elle nourrit son fruit. » écrivait Gaston Roupnel dans son Histoire de la Campagne Française. Fils d'un père modeste employé des chemins de fer Auguste Roupnel, chef de gare à Gevrey-Chambertin, normand d'origine et d'une mère bourguignonne, il vint vivre en Bourgogne dès l'âge de six ans. Élève au lycée de Dijon de 1883 à 1891 puis à la Faculté de Dijon de 1892 à 1895 puis enfin en Sorbonne, il ne fut pas reçu à l'agrégation malgré plusieurs tentatives. Il fut marié à une authentique vigneronne de Gevrey-Chambertin, Suzanne et l'ami cher entre tous de Gaston Bachelard, son collègue à la Faculté de Dijon. Son fils Louis Roupnel se suicida à l'âge de 29 ans le 1/10/1937.

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Gaston Bachelard, dont l'œuvre philosophique est d'une puissante originalité, à sa manière singulièrement provocatrice, explore passionnément le dynamisme de la science au travail, les progrès turbulents de la raison, l'essor époustouflant de la physique et de la chimie dans la première moitié du XXème siècle tout en exaltant l'imagination des poètes, le monde de la ruralité, les valeurs de l'artisanat, et la mélancolie de l'eau.


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« Jusque dans le détail de ses interminables recherches, l’Alchimie est toujours ambitieuse d’une grande vision du monde. Elle voit un univers en action dans la profondeur de la moindre substance ; elle mesure l’influence des forces multiples et lointaines dans la plus lente des expériences (…) Les belles matières : l’or et le mercure, le miel et le pain, l’huile et le vin, amassent des rêveries qui se coordonnent si naturellement qu’on peut y déceler des lois de rêve, des principes de la vie onirique (…) Pour un rêveur de la matière, un raisin bien composé ,’est-il pas déjà un beau rêve de la vigne, n’a-t-il pas été formé par les forces oniriques du végétal ? Dans tous ses objets, la Nature rêve.


Pour une telle rêverie condensée en une substance aimée, aimée d’un amour parlant, qu’est-ce que le vin ? C’est un corps vivant où se tiennent en équilibre les « esprits » les plus divers, les esprits volants et les esprits pondérés, conjonction d’un ciel et d’un terroir. Mieux que tout autre végétal, la vigne trouve l’accord des mercures de la terre donnant au vin son juste poids. Elle travaille tout le long de l’année en suivant la marche du soleil à travers tous les signes zodiacaux. Le vin n’oublie jamais, au plus profond des caves, de recommencer cette marche du soleil dans les « maisons » du ciel. C’est en marquant ainsi les saisons qu’il trouve le plus étonnant des arts : l’art de vieillir. D’une manière toute substantielle, la vigne prend à la lune, au soleil, à l’étoile un peu de soufre pur seul capable de bien « élémenter » tous les feux des vivants. Ainsi un vrai vin appelle le plus sensible des horoscopes.


S’il passe au ciel une comète, c’est une autre vendange ! Nos formules, séchées dans les concepts, n’y voient guère qu’une étiquette pour illustrer la date d’un vin fameux, petite mnémotechnie d’un temps qui oublie la minutieuse individualité d’une année de loyal soleil. Mais le vigneron passionné, qui médite toute l’année les signes du vin, n’oubliera jamais que la comète nouvelle donne au vin une substance qui descend bien rarement du ciel sur la terre. La comète est moins un astre qu’une exhalaison. Cette longue queue molle coulant dans les hautes couches du ciel est essentiellement humide, elle est riche d’un feu liquide et suave, d’une eau essentielle et subtile, longuement distillée au firmament. La vigne attire cette eau céleste – la seule qu’elle tolère – venue des cieux dominateurs. Le vin de la comète en reçoit une douceur qui ne ruine pas la force.


A qui rêve le vin dans la nature, avec toute l’histoire des influences célestes de l’année, comme le répertoire des influences célestes de l’année, comme le répertoire des actes du soleil et des astres, la pluie est une maladie de l’atmosphère vivante. En assombrissant le coteau, elle ternit la couleur du vin qui ‘a plus son compte de lumière. Tout rêveur qui vit dans la sympathie de la vigne sait bien que le cep, contre l’eau terrestre et fluviale, est toute vigilance. La souche est une poigne qui empêche à toute eau de monter jusqu’aux grains. Elle tort, en sa racine, des sèves quintessenciées. Et le sarment, sec dans toutes les fibres de sa substance, interdit à l’être humide de polluer le raisin. En des temps cartésiens, un médecin écrit : « les conduits par où la sève de la vigne monte sont tellement étroits qu’ils ne laissent passer que le suc le plus pur et le plus subtil de la terre, au lieu que les tuyaux par où le suc des pommiers et des poiriers s’élève sont si larges qu’ils laissent monter indifféremment les principes grossiers et les subtils. » Ainsi la Nature a pris soin – bonne mère ! – d’interdire par la force des treilles l’union des liquides contraires, l’union de l’eau et du vin, l’union de la mare et du coteau.


La chimie moderne, sans doute, nous enjoint de rire devant d’aussi vaines rêveries. Elle nous prouve, par ses faciles analyses, que le raisin est un fruit aqueux et l’agronomie conseille des pratiques qui gonflent la vendange : il est des pays plats où s’arrosent les vignes. Ce sont là des pays que le rêve du vin ne visite pas. Pour qui rêve les substances dans leur acte profond, l’eau et le vin sont des liquides ennemis. C’est médecine que de les mêler. Un vin coupé, un vin coupé d’eau – la bonne langue française ne s’y trompe pas – c’est vraiment un vin qui a perdu sa virilité. »

 

Dijon octobre 1947 Extrait de La Terre et les rêveries du repos chez José Corti

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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