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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 00:09

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« La nostalgie n’est plus ce qu’elle était » j’aime beaucoup ce titre d’un livre de Simone Signoret et je trouve qu’il va bien à un monde englouti, que certains aujourd’hui singent, copient en accumulant des vieilleries, celui des bistrots avec patron occupant tout l’espace, des monuments, des figures, des institutions. Souvent ils avaient beaucoup vécu, le bistrot pouvait être aussi leur dernier arrimage que le quai où depuis fort longtemps ils avaient posé leur sac.  Bien plus qu’intégrés dans la paysage du quartier c’était eux le paysage car chacun s’y retrouvait, habitués comme clients de passage. Parfois le patron était une patronne comme Andrée au Pied de Fouet qui menait son monde à la baguette pendant que Martial, son époux, essuyait placidement les verres derrière son bar.


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Ce que j’aime par-dessus tout dans mon dur labeur de Taulier, qui a beaucoup à voir avec celui de bistrotier, ce sont les rencontres entre mon présent et un passé évoqué par une belle plume. Dans « Sorties de Table » livre que j’ai déjà évoqué, un livre de récits réunis par Élise Dürr et publié à L’Éloquent www.elocoquent.com , j’ai, entre autres, adoré le texte d’Hubert  de Gevigney, « Le rosé de Mimi L… »

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La scène se passe au 21, rue Boulard, le lieu existe toujours sous la même enseigne mais l’esprit du lieu a bien changé. La rue Boulard c’est un pan de mon territoire, et c’est la rue d’Hugo Desnoyer le boucher. Je découpe le texte pour ne reprendre que ce qui concerne la geste pro du bistrotier.

 

Les Trois coups…

 

« Ah, nom de D… tu tombes bien l’amiral ! »

Lui, c’est Jean dans sa gloire et son tablier bleu, le crayon à l’oreille. C’est à ces quelques détails qu’on reconnaît le maître. Il vient d’en coincer une, encore toute embuée, entre ses genoux, l’outil suprême en main, le geste professionnel… L’amiral, c’est toi, le grand dégingandé, l’artiste plutôt taiseux qui m’amène dans ce resto qu’un poète des rues baptisa autrefois du nom d’un élixir, celui que se partage la cloche sous les portes cochères.

 

(…) Bien qu’occupé à ses affaires techniques, Jean ne cède pas un instant de présence. Me traverse l’esprit l’ombre de Raimu meublant tout le théâtre. La pièce se joue en boucle, nous la prenons en cours, au moment où la scène est ponctuée de ce bruit libérateur, précédé de l’inévitable grincement avant-coureur, qui lie le liège au vin comme le gendarme au voleur. Alors, il  délivre la prisonnière de ses genoux et la pose sur le bar, laissant tomber sans un regard le tire-bouchon sur le zinc. Puis, d’un geste sûr, presque automatique, il saisit, d’un coup de ses doigts, trois verres suspendus par le pied au-dessus du comptoir. D’un virement agile dans le plan vertical, il les pose devant nous, tous à plat, et sans attendre, du même mouvement assuré pour chacun, remplit les trois verres pile au même niveau. Là, comme il prend celui devant lui, tu peux penser qu’on va se l’envoyer de suite, ce petit coup de blanc. Et bien non, camarade, le drame n’est pas fini ! Tenant le verre par la colonne entre le pouce et l’index, il fait tourner la liqueur à hauteur de ses yeux, dans un oblique parfait, digne de l’orbite terrestre autour de l’axe des pôles. Le premier rang fait silence. On devine, au parcours délicat imprimé au liquide, à l’inspiration que l’on sent monter à travers sa moustache, que la dernière tirade sera du grandiose. Il y aurait des dames, elles agiteraient l’éventail en se tenant le cœur. Il ferme un instant les yeux, puis les rouvre sur ce qu’il fait scintiller devant lui. Enfin, dans une sorte d’extase, il libère, soulagé :

« Regarde-moi ça si c’est propre ! »

 

Alors seulement joignant le goût à la vue, il réduit d’un coup, de moitié, le contenu de son verre dans une voluptueuse communion des sens. Nous nous sentons autorisés, surtout qu’il a déjà joué le sort de la bouteille en servant d’autorité jusqu’au bout du comptoir… Jusqu’à « mon Jeannot » comme il dit, lequel à en croire le regard incertain, a déjà pris quelques longueurs d’avance. « La main dessus ! » qu’il envoie justement le Jeannot en question, avec ce geste du coude que l’on peut légitimement apprécier comme une forme d’enthousiasme, comme une adhésion au spectacle à défaut d’ovation. Jean a déjà pris l’accessoire principal dans l’évier, il en retire le bouchon qui a bien mérité, il se penche pour prendre la suivante. D’un coup de genou il claque la porte de la glacière sous le bar. La comédie continue… »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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