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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 00:09

Pour le titre j’ai balancé entre « La France est un pays dont les habitants  sont souvent chagrins et les villages souvent en fête » et celui que j’ai choisi. Nantes, port négrier, ici érigé en escale avant un autre port, lui-même adepte du bois d’ébène, mais dont le nom est lui associé au vin : Bordeaux. Ville aux destins croisés mais que tout sépare : qui aujourd’hui associe Nantes au Muscadet ? Face aux vins de Bordeaux reste que le vin de Bourgogne... 

  

D'un côté Bordeaux, ville vin,  qui a épandu la vigne hors de ses limites, lointaine, hautaine, marchande, de l'autre une province : la Bourgogne qu'aucune ville emblématique ne symbolise elle la terrienne, la vigneronne qui égrenne un chapelet de villages aux noms fleurant les grands crus. Normal donc que  notre bourguignon, le Replongeard, chevauchant sa célèbre moto Terrot lorsqu’il se lança sur une nouvelle route, celle d’Aquitaine, poussa ce soupir à la page 193 « Le moment était venu de reprendre l’assaut séculaire du vin de Bourgogne contre les vins de Bordeaux. Vieille querelle qui, je l’espère bien, ne se videra qu’avec la dernière bouteille. »

 

Alors comme il l’écrit, un peu inquiet, dès la première ligne de son nouveau road-movie « Ce n’est un secret pour personne : on attend les romanciers à leur second livre »En 1949, Raymond Dumay  prend donc le train à Montparnasse, qui ne déservait à cette époque que l'Ouest de la France : « le train roulait. Nous traversions la Touraine, le ballast était couvert de pavots rouges et mauves. Je lisais Stendhal. Aurais-je le même bonheur que lui ? À Nantes, où j’allais commencer ma tournée, il avait une charmante rencontre, une jeune fille de vingt ans avec un chapeau vert » De suite une question se pose : pourquoi Nantes ? Notre chroniqueur bien sûr se la pose « Pourquoi me suis-je décidé à ouvrir par ce port breton une équipée orientée vers Bordeaux ? »

 

Sa réponse interrogative « Pour ses deux enfants les plus célèbres, Jules Verne et Aristide Briand ? » ne me convainc pas même s’il cite à l’appui un beau parallèle des deux homes du critique Thibaudet « Deux êtres d’estuaire : les deux fois c’est l’eau de mer et l’eau douce qui se rencontrent sans se mêler ; les deux fois c’est le casanier, rêveur aéré par le goût du yacht, la souplesse imaginative, le sens de la carte. ». Seul le regret qui suit me donne un indice sur l’état d’esprit de Dumay « Dommage que notre tâteur de crus, goûtant le vin de Nantes, n’y ait pas retrouvé ce petit goût de pierre à fusil du surréalisme. » Breton écrira « Nantes est, avec Paris, la seule ville de France où j’ai l’impression que quelque chose de grand peut m’arriver... » Notre homme va consacrer 17 pages à Nantes « Cette rencontre (avec René Guy Cadou) me valut de faire connaissance avec un poète au visage tonique et coloré, et avec le muscadet, ce fleuve dédaigné des géographes. La Loire arrose Nantes et le muscadet les Nantais. »

 

Mais Dumay continue de musarder. Quittant Nantes le voilà qui traverse Le Pallet « Le château où naquit Abélard a disparu, mais j’aurais pu voir la chapelle romane où fut baptisée Astrolabe, la fille qu’Héloïse vint mettre au monde dans ce village où les abeilles recouvrent les arbres de mousse blonde ». Il passe par Tiffauges, la pays de Gilles de Retz, Barbe-Bleue, et si vous ne le saviez pas le voilà presque chez moi « L’après-midi était douce sur la Vendée. De larges paysages se déployaient au sommet de chaque côte et les moulins à vent immobiles me paraissaient amicaux. Sancho Pança chevauchant son âne et mangeant un oignon cru n’avait pas l’âme plus sereine. » Et il y va y rester pendant 40 pages apparemment peu pressé de gagner le grand port chéri des anglais.

 

En dehors de l’allusion à un verre de Pineau bu avec un jeune libraire, notre Replongeard motocycliste va passer beaucoup de temps chez Gaston Chaissac. « Venu à Boulogne en Vendée pour quelques minutes, j’y suis resté près d’un jour. Le charme me pénétrait, je devenais moi-même un personnage dans une belle histoire, encore que jouant le modeste rôle de confident. » La lecture des Cahiers de la Pléiade de Paulhan avait fait découvrir les lettres du « cordonnier in partibus » à Dubuffet et bien d’autres. Pégazou file entre les églantiers « Un grand arbre se dresse devant une maison de paysan en mauvais état. Sur les murs, dessinés au charbon de bois, deux personnages de Dubuffet, la tête contre le toit et les pieds dans l’herbe. » Dumay respire et se dit que « Mieux vaudrait faire silence, respecter le domaine étrange et naturel. Il y eut cette jeune femme au cœur joyeux qui m’ouvrit la porte, puis une petite fille si bien élevée qu’elle semblait faire les honneurs du paradis, et puis un personnage très long, très maigre, sérieux et avenant, Chaissac ».

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Dumay est sous le charme. Il découvre l’artiste à la « geste superbe » pour magnifier les épluchures de pomme de terre et qui « prend des chefs d’œuvre à la serpillière avec la même aisance qu’un braconnier des tanches à l’épervier. » Oui, Chaissac lui paraît un « homme de la plus belle eau, passionné et sincère. Rusé aussi, comme tous les naïfs. » Alors, le soir venu, les Chaissac le firent « coucher dans la chambre d’ami qui n’avait jamais servi. » et Dumay écrit « Je montai l’escalier ma bougie à la main, guidé par une fresque. On avait repoussé dans les coins le tilleul et le fumeterre qui séchaient pour les tisanes d’hiver. Je dormis dans un lit de campagne. Un orage craquelé d’éclairs, avec lesquels on aurait pu faire de jolis dessins, éclata. Au matin, je fus réveillé aux sons d’un harmonium, don de Dubuffet. »

 

Ceux d’entre vous qui me suive depuis les origines de ce blog connaissent ma passion pour l’œuvre de Chaissac, écrite ou picturale, (chronique « lettre à l’abbé Renou » du 28 mars 2006 http://www.berthomeau.com/article-2264035.html) alors en lisant ces lignes j’ai l’impression de mettre mes pas dans ceux de Dumay.

 

Et le voilà, quittant le bocage confit de bondieuseries (Mme Chaissac est institutrice laïc et Dumay s’étonne « Au fait, je vous ai caché le plus beau trait de cette école de la chimère : elle est fréquentée par une seule élève, la fille de la maîtresse » toute la Vendée des Blancs en une phrase) pour piquer vers le sud de la Vendée, la plaine laïque où bizarrement est sis l’évêché à Luçon « le plus crotté et le plus désagréable de France » pour le nouvel évêque qui y arrivait le 21 décembre 1608 Armand Jean Du Plessis de Richelieu.

Notre motocycliste érudit décrit Luçon comme « une petite ville de vieux arbres, de vieilles maisons aux murs élevés. Le passant devine des jardins pleins de roses trémières et d’hortensias, des pièces vastes et fraîches où luisent les dos des volumes reliés de cuir. Des pensionnats et des couvents dont les cloches tintent » Souvenirs du Grand Séminaire de Luçon où je passais trois jours de retraite qui me glacèrent le cœur et le corps.

Sans le savoir Dumay prend le chemin que prendront les époux Chaissac lorsque madame sera nommée à Vix. Le voilà dans le marais poitevin « Ponts étroits, barques larges, villages qui sentent le fumier et le lait, terre noire barrée par les lignes blanches des peupliers, telles sont les images que je garde du pays. Le long des chemins, les petits bergers sont taciturnes et indifférents. Même les grands chiens noirs semblent vivre dans un monde séparé de celui du passant. Sous le soleil orageux, les canaux prennent une couleur plombée, et s’inscrivent en relief au-dessus du sol. » Les dagnons du sud et les bocains, deux mondes, Dumay qui a pris la saucée sur Pégazou est tout heureux « un feu de cheminée et un bol de lait bouillant, sucré et chargé de Cognac » le mettent en un état voisin de la jubilation.

 

Après ce sera la Charente, notre homme musarde, peu empressé, si ma plume y consent nous le suivront dans quelque temps sur son chemin vers l’Aquitaine. À bientôt donc sur mes lignes...

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Aredius 18/12/2013 10:07


Merci pour m'avoir mis les yeux sur la rubrique recherche. Je déguste...


Je ne vais pas commenter chaque papier. Sinon j'aurais l'air de bourrer les urnes. 


 

Michel Smith 04/08/2010 06:58



Mon abonnement m'est revenu et par bonheur je suis plongé dans ce périple de Dumay. Ne nous dis pas tout : j'ai acheté les livres pour les lire en paix...



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