Lundi 27 août 2012 1 27 /08 /Août /2012 00:09

Le campagnard, le gars qui parlait fort dans le métro pendant le salon de l’agriculture, le plouc, le péquenot, le bouseux, est une espèce en voie de disparition tout comme la campagne d’ailleurs. Il a laissé la place au rural grand fourre-tout qui accueille les derniers paysans, quelques natifs du cru et bien sûr, plus on va vers le Sud, le soleil quoi, tout une palanquée de résidents secondaires, retraités ou voisins du gros patelin d’à côté. En parodiant Jean Ferrat je dirais « que la campagne est belle… » depuis qu’il n’y a presque plus de paysans… J’exagère sans doute mais, à la réflexion, je mets le doigt sur la contradiction la plus forte des habitants des villes, les urbains, face à ceux des champs, les ruraux dans lequel se nichent ces rares paysans dont les vaches pètent la couche d’ozone, les cochons puent, les tracteurs pétaradent à pas d’heures et qui passent leur temps sur M6 à chercher des fiancées car « l’amour est dans le pré » dit-on.


Les paysans, les urbains les aiment dans un monde fantasmé, rêvé, joyeux mélange d’images d’Epinal, de regrets, qui trouve sa quintessence dans la grande ferme du salon de l’Agriculture avec ses animaux bien brossés, choyés, bêtes à concours. Idylle contrariée, surtout du côté des écolos, par toutes les saloperies qu’ils foutent dans la nature qu’ils ont déjà bousillée en arrachant les haies pour que leurs gros engins aillent plus vite. Bon, ça n’empêche pas les résidents secondaires de bourrer leur coffre de victuailles ramassées chez Lidl ou Leclerc, normal ça coûte moins cher. Bien sûr j’évite de parler du sujet qui fâche le plus bobonne : ce putain de coq qui chante dès le lever du soleil. Bref, l’amour est certes dans le pré mais vaudrait mieux que les vaches aillent ruminer ailleurs.


Tout ça vient de loin bien sûr car chez nous « la Terre ne ment pas » mais elle a beaucoup servi aux hérauts de notre belle et intelligente droite qui aime tant les paysans, ces campagnards qui savent si bien voter avec leurs sabots. Pour preuve, ce que mettaient en avant, pour promouvoir la « campagne », au début des années 70, un groupe parlementaire rassemblant 180 députés UDR et Républicains Indépendants (le GEPAR) emmené par son fringant président, l’ondoyant Jean-Pierre Soisson bas-bourguignon d’occasion et menteur comme un arracheur de dents. Lors de leur première journée nationale le 11 avril 1972, sans doute avec force de Chablis qui est le lait de Jean-Pierre, le député-maire d’Auxerre explicitait leur programme.


L’objectif était de « faire prendre conscience au pays avant qu’il ne soit trop tard de la chance que constitue son retard en matière d’industrialisation et d’urbanisation pour proposer un type de société original. » En clair, ces aménageurs, nous sommes avec notre palanquée de grands Ingénieurs des Ponts, des Mines, du Génie Rural un peuple d’aménageurs, veulent bâtir une politique ambitieuse de la campagne destinée à défier « une modernité d’aujourd’hui (1972) qui engendre l’abstraction et l’uniformité ». Ils se veulent le contrepoids de la civilisation industrielle afin de contenir « une industrialisation qui s’effectuerait au détriment de la vraie nature de la France. »


Le mot est la lâché : la vraie France c’est la France verte des vaches, cochons, couvée, revivifiée. C’est la France contrepoids salutaire de la France grisâtre des ZUP où s’entassent pêle-mêle des populations émigrées de l’intérieur et de plus en plus de l’extérieur via nos anciennes colonies. Renault manque de bras, mais Renault est à l’Ile Seguin aux portes de Paris et Citroën après avoir quitté le quai de Javel dans le XVe monte ses bagnoles à Aulnay-sous-Bois dont les bois ne sont plus qu’un souvenir. Des usines à la campagne donc… loin des banlieues rouges… des usines dans les prés avec des ouvriers-paysans comme à l’usine Citroën de Rennes. Ces chantres de la campagne bénéficiaient du climat particulier qui régnait autour de Georges Pompidou, homme de Montboudif dans le Cantal, avec Pierre Juillet, Jacques Chirac… Le Cantal, la Creuse, la Corrèze deviennent les références d’une France qui doit y ressourcer ses valeurs.


Pierre Juillet, le campagnard du Limousin, confiait à Alain Peyrefitte : » Alors que tout bouge autour de nous, l’essentiel est de garder notre équilibre, d’éviter les écueils et de ne pas sombrer ! Dans le tourbillon des découvertes, des innovations technologiques, des échanges internationaux, ce qui importe au contraire, c’est de rester soi-même au milieu du changement qui s’accomplit de toute façon, que nous le voulions ou non ! C’est de préserver nos valeurs fondamentales ! »


Les valeurs fondamentales de notre vieux pays se trouvent dans le noyau dur d’une France provinciale qui allie les idées des radicaux et une forme de poujadisme latent : il y a du Juillet dans Guaino ! Henri de Gastines, prototype du hobereau paysan de l’Ouest, décrit bien le ressort profond du crypto-agrarisme de la République pompidolienne. « Il était né (Pierre Juillet) dans ce milieu, son père était gendarme, son frère est devenu préfet. C’étaient des gens qui avaient du tempérament et qui étaient très enracinés. C’était l’époque où les instituteurs jouaient un très grand rôle dans la nation, où ils étaient officiers de réserve, où ils étaient très patriotes et en même temps ils avaient été nourris aux mamelles de la paysannerie, sur le terrain, sachant ce qu’était la vie dure des paysans. Il était imprégné de tout cela, c’était vraiment cela le fondement de son raisonnement. »



Dit par Chirac Ministre de l’Agriculture, le 7 novembre 1973,ça donne ça : « Nous vivons dans un monde qui évolue très rapidement, marqué par une certaine agitation due au développement de processus dont nous contrôlons pas très exactement les conséquences, qu’il s’agisse du progrès technique, de la concentration de la population, de la pollution, de la destruction des milieux naturels, de l’urbanisation. Ces processus ont tendance, si l’on n’y prend pas garde, à remettre en cause non seulement les éléments temporels de notre civilisation mais aussi, on s’en aperçoit depuis quelques années, les fondements mêmes sur lesquels sont assises nos civilisations et l’organisation de nos sociétés. Quel que soit le sens qu’on donne à ces valeurs traditionnelles qui ont toujours marqué les sociétés organisées, par opposition aux sociétés d’anarchie, il faut remarquer que le monde rural est le seul, par a nature, à être capable de puiser dans son travail un certain sens de l’harmonie de la vie. Nous ne devons jamais l’oublier. »


Reste que dans la compétition internationale qui s’ouvrait avec l’amplification du démantèlement des barrières douanières (GAAT) et de la mise en œuvre des fameuses politiques agricoles commune du Marché Commun, c’est l’agriculture productiviste et le paysan-entrepreneur qui vont triompher. Le génie de Chirac fut de montrer de l’empathie pour les oubliés de la PAC tout en défendant mordicus les grandes cultures. La gauche de Mitterrand fut incapable de sortir du piège tendu par la FNSEA, sauf en viticulture où cette maison n’avait aucune prise. Quand à Sarkozy ce monde lui est totalement étranger c’est enfant de la ville et il s’est planté en dépit de son forcing final pour brosser les paysans dans le sens du poil. Reste notre PNR qui renoue avec la tradition corrézienne, revendiquant sa filiation avec le petit père Queuille, aura-t-il ou souhaitera-t-il aller au-delà d’un ruralisme mou ? Je ne sais, mais les intentions affichées du Ministère d’être à la fois celui des agriculteurs et celui de l’agro-alimentaire exige bien plus que des bonnes paroles ou des incantations de redressement industriel, c’est l’acceptation de la réalité et sa prise en compte qui accoucheront d’une campagne vivante.


Mon petit voyage depuis plus d’une année dans les plis et les replis de la France du lait, celle des producteurs du Grand Sud-Ouest, de la Normandie, du Forez et d’ailleurs et des grandes entreprises privées et coopératives qui transforment et vendent des produits laitiers, m’ont appris une chose : si le Ministère de l’Agriculture veut faire la preuve de son utilité il se doit de réinvestir le terrain, là où tout se noue, de cesser de croire que tout se joue dans les négociations communautaires, de se transformer en seul gestionnaire de primes européennes diverses et variées, d’oublier que dans les années qui viennent le sourcing va plus encore qu’aujourd’hui la clé du devenir de ces espaces ruraux dont on ne parle que dans les discours mais qui sont abandonnés à la seule loi du marché. C’est un travail de fourmi, de mise en relations, d’accouchement de groupes régionaux viables, se contenter de jouer les mauvais pompiers, comme dans le dossier Doux où ce cher Charles fait restructurer sa dette au détriment des éleveurs et des salariés, c’est à terme négliger l’essentiel : l’anticipation des grandes évolutions…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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