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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 00:09

Lorsque je débarquai à l’Office des Vins de Table, en 1978, je découvris une terminologie nouvelle : la propriété et commerce, bloc contre bloc, hostilité affichée, réelle opposition de classes. Bien sûr, dans le fin fond de ma Vendée l’hostilité aux maquignons, marchands de bestiaux, aux négociants en grains, existait mais elle ne prenait pas la tournure d’un choc frontal entre deux groupes organisés car nous étions un petit peuple de métayers soumis la caste des propriétaires fonciers.


Au conseil de Direction de l’ONIVIT, du côté du commerce le négoce formait un bloc : la CNVS : la Confédération Nationale des Vins et Spiritueux présidée par un petit négociant régional, Hervé Belledin, qui avec le déclin inéluctable du négoce de place allait imploser dans les années 70 sous l’impulsion des négociants régionaux  commercialisant des AOC, Bourgogne et Bordeaux en tête qui créeront Entreprises des Grands vins de France. Du côté de la propriété la situation était plus confuse car la dualité INAO/ONIVIT, le poids politique de la coopération vinicole, le peu d’influence de la Confédération des Caves Particulières, laissait la place à des leaders régionaux tant à l’ONIVIT qu’à l’INAO. Il existait une réelle spécificité de la viticulture qui ne se trouvait pas placé sous le joug du grand syndicat majoritaire : le FNSEA. Celle-ci prendra la main grâce aux nouveaux leaders du Languedoc dont le plus connu est Jacques Gravegeal.


Négoce, on ne parle plus de commerce, fragmenté (à nouveau réuni en 2008, Entreprises des Grands Vins de France (EGVF) et l'Association Française des Embouteilleurs Distributeurs (AFED) se retrouvent au sein de l'Association générale des Entreprises Vinicoles (AGEV). Avec ce changement de nom, l'UMVIN finalise la mutation déjà entreprise en regroupant les 17 syndicats régionaux et de produits* couvrant toutes les régions viticoles et toute la segmentation du marché des vins : des appellations d'origine aux vins de France.)

Production dispersée, on ne parle plus de propriété, du moins à Paris sauf chez les bistrotiers, avec les syndicats horizontaux : FNSEA, CNJA, Confédération Paysanne, Coordination Rurale, les « frères ennemis » la CCVF qui pèse encore lourd mais dont le pouvoir d’influence s’est effrité, les VIF qui se sont affirmés sans pour autant occuper tout l’espace de la nouvelle génération de vignerons, et cerise sur le gâteau l’irruption du corporatisme pur sucre avec la CNAOC qui s’est servi du combat pour le maintien des droits de plantation pour se refaire une santé populaire.


À l’INAO, comme dans le grand gloubiboulga de FranceAgrimer la main du politique s’est affirmée dans les nominations : Bussereau Ministre de l’Agriculture a nommé un nombre incroyable de charentais au Comité National, l’actuel président du Comité National Vins et eaux-de-vie de l’INAO a été nommé par Bruno Le Maire sous d’amicales pressions, le jeune président du Comité spécialisé Vins de FranceAgrimer bénéficie de la haute protection de la FNSEA en tant qu’ancien président du CNJA, l’heure n’est plus guère à la compétence mais au pouvoir d’influence.


Du côté des Comités Interprofessionnels, sauf en Champagne et à Bordeaux d’une manière moins nette, en dépit de l’alternance Production/Négoce, le pouvoir reste entre les mains des producteurs via les maintenant toute puissante ODG et leur adhésion obligatoire. J’en reste là pour ne pas me créer une nouvelle tranche « d’amis » et pour aborder la genèse des interprofessions à la française qui se voulaient réconciliatrices de la propriété et du commerce.


Le régime de Vichy avec sa Corporation Paysanne, sa Terre qui ne ment pas, l’adhésion de beaucoup de paysans anciens combattants de 14-18 au vieux Maréchal, a marqué très profondément l’organisation économique de l’agriculture et bien sûr de la viticulture. Dans ce secteur, comme dans d’autres, l’hémorragie provoquée par les captations allemandes a complètement déstabilisé le marché du vin. En dépit des tutelles administratives le commerce des vins est pénétré par d’importants réseaux illégaux et clandestins. C’est le chaos général « on ne peut pas mettre un gendarme devant chaque cave » note du Syndicat des négociants en vins de Bourgogne 14 décembre 1942.


« En Bourgogne comme en Champagne, les autorités s’alarment très tôt de l’essor endémique de la fraude, de l’effondrement de la qualité, du manque complet de solidarité, des difficultés du ravitaillement et de l’asphyxie progressive du commerce.


C’est donc dans ce contexte tourmenté, entre 1940 et 1941, que les relations traditionnellement étroites entre la viticulture et le commerce en Champagne (un décret du 28 septembre 1935 avait déjà pour but une politique de commune de prix, une politique de qualité, la détermination des appellations ainsi qu’un prix minimum) aboutissent à la création d’un premier groupement interprofessionnel sous l’impulsion des directives adressées par Vichy. Conduit à maturité en quelques mois, le comité champenois s’impose très vite comme un modèle du genre pour tous les autres vignobles français. Placé sous le signe de la discipline et de la solidarité, il inspire inévitablement tous ceux qui, en Bourgogne, souhaitent rétablir de l’ordre dans un marché qui leur échappe et, au premier rang d’entre eux, les négociants en vins. »


Je ne vais pas entreprendre de vous raconter la courte vie du Comité interprofessionnel des vins de Bourgogne né par décret le 17 décembre 1942 et mort sitôt en 1943. Si vous souhaitez le faire il vous faut vous attaquer à la remarquable Somme (522 pages) de Christophe Lucand « les négociants en vins de Bourgogne de la fin du XIXe siècle à nos jours » chez Féret 54,90€.


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L’un des artisans de l’échec est Henri Gouges propriétaire à Nuits-Saint-Georges, représentant actif des propriétaires-récoltants « hérités », un privilégié qui s’appuie sur la très puissante Confédération Générale des Associations Viticoles de Bourgogne et sur le Syndicat général des producteurs de Grands vins de la Côte d’Or. La méthode Gouges mérite qu’on s’y arrête comme un cas d’école dont certains, à Bordeaux, font un usage intensif à leur profit personnel : autre temps mais même mœurs, tout change pour que rien ne change.


« Très minoritaire parmi les producteurs du vignoble, comme il l’était au moment de l’application des appellations d’origine, Henri Gouges sait par expérience que la mobilisation des réseaux nationaux prime sur toute autre forme de représentativité. En choisissant d’interpeler directement, à Paris et à Vichy, le Comité National des Appellations d’origine et la Corporation Paysanne, Gouges cherche à persuader quelques personnalités d’influence de la tragédie qui est en train de se jouer en Bourgogne ; Comme ce fut le cas durant les années 1920, il s’agit pour lui de revêtir pour un temps les habits de la petite propriété viticole opprimée.


Dans cet objectif, Henri Gouges ne manque pas d’atouts. Représentant de la Corporation Nationale Paysanne et membre omniprésent du comité directeur du CNAO, à partir de 1940, il côtoie régulièrement tous ceux qui comptent au sein de l’organisme d’intérêt public. Tutoyant dans sa correspondance le président Joseph Capus et témoignant de liens étroits avec les vice-présidents Edouard Barthe et le baron Le Roy, Henri Gouges mène de nombreuses expertises à travers tous es vignobles français, tissant des liens directs avec le secrétariat-général et les membres représentant le Gouvernement, dont M. Dubois, directeur du Service des Alcools, et Roger Descas, ancien président du Syndicat des vins de Bordeaux, président du Groupement National d’importation et de répartition des vins et spiritueux et du Comité Central du ravitaillement en boissons. À lire la correspondance qui s’établit entre Gouges et la direction du CNAO, il semble bien qu’aucune mesure d’importance touchant à la Bourgogne viticole ne puisse être prise sans son accord ou celui de son confrère de Saône-et-Loire, Edmond Laneyrie. »


Le Taulier prévient « Toute coïncidence ou ressemblance avec des personnages existants n'est ni fortuite ni involontaire… »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU
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