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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 00:09

Comment naissent les chroniques ?

D’une info : en mars dernier la cuvée Jefferson de la cave coopérative de Saint-Georges d’Orques a été primée lors de la plus grande foire professionnelle de vins et spiritueux, organisée à Chengdu ville de 9 millions d’habitants.  Ce fut le seul vin français primé. Lire la suite ICI link et link 


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Mais pourquoi donc une cuvée Thomas Jefferson à Saint Georges d’Orques ?


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« Elu troisième président des Etats-Unis en 1800, Thomas Jefferson eut selon ses mots deux patries, son pays et la France où il séjourna cinq années, de 1784 à 1789. Ministre plénipotentiaire d’un gouvernement de transition, il fut absent de la Convention de Philadelphie qui dota les Etats-Unis de leur constitution en 1787. Il connut l’Ancien Régime et vécu la prise de la Bastille, non sans chercher vainement à trouver par ses bons offices un compromis entre le Roi et le Tiers-Etat. Si aujourd’hui nombre d’Américains, amateurs de nos crus, célèbrent le « French Paradox » qui associe selon eux la consommation du vin rouge à la santé naturelle des Français, « paradoxe » semble être aussi le terme adéquat pour traduire l’esprit jeffersonien à la jonction de deux mondes.


En 1784, Thomas Jefferson est envoyé en Europe en qualité de Ministre plénipotentiaire et succèdera à Benjamin Franklin comme ambassadeur en France. Il exerce aussi et avec quel brio la profession de courtier en vins. A ce titre il multiplie les achats pour sa propre cave et celles de ses commanditaires américains. « Jefferson est féru de toponymie vinicole. Ce grand amateur de Champagne, reçoit aussi de Gaillac trois barriques de Cahuzac de son ami le duc de La Rochefoucauld au début de 1787. C’est une invite à s’aventurer parmi des terroirs encore inconnus, et de préférence bucoliques, tant il manque au gentleman de Monticello les paysages vallonnés et verdoyants de sa Virginie natale. »


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Je vous invite vivement à lire Itinéraires œnologiques d'un ambassadeur des Etats-Unis sous l'Ancien Régime (1787-1788) de l’Observatoire Réunionnais des Arts, des Civilisations et des Littératures dans leur Environnement link 

 

Si vous ne prenez pas ce temps en voici de larges extraits qui tiendront lieu aujourd'hui de chronique car je ne veux pas édulcorer ce texte très intéressant :


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« En février 1787, la première étape du voyage en France conduit Jefferson à Auxerre où il retient le rouge généreux du Clos de la Chaînette. L’époque ignore encore le Chablis qui sera reconnu quelques années plus tard par les Anglais. Il observe que le transport des vins à Paris est facilité par l’Yonne quand elle est navigable, sans quoi, par la voie terrestre, le chariot attelé d’un cheval ne contient que deux pièces. Le creusement du canal de Bourgogne, commencé en 1775, ne s’achèvera qu’en 1835. Plus aisé est l’acheminement par barge sur la Seine jusqu’à Rouen. Force est alors de constater l’avantage des vins de Bordeaux à l’exportation vers les Amériques […]


« C’est à cheval que le Virginien visite Vosne Romanée, Nuits, Beaune, Montrachet, Meursault, Pommard et Volnay. Propriété des moines de Cîteaux, le Clos-Vougeot démontre singulièrement la valeur spirituelle du vin dans les Ecritures. Mais ce sont davantage le bouquet et la saveur qui intéressent l’illustre voyageur. Tout en notant sur son carnet R ou W selon la couleur, il remarque la longévité des vignes, de cent à cent cinquante ans à l’époque.


A Meursault le marchand Etienne Parent initie Jefferson aux mystères de la hiérarchie des terroirs. Ainsi les vignerons de Pommard mangent du pain blanc et ceux de Meursault du pain de seigle, la rentabilité du blanc étant inférieure à celle du rouge. Cette observation justifie pleinement l’expression « croix de Pommard » encore en vogue aujourd’hui chez les Bourguignons pour désigner l’opulence. C’est cependant au Montrachet et au Meursault que va la préférence de Jefferson. Le prix du Montrachet est compétitif par rapport aux grands Bordeaux, aussi Jefferson en commande-t-il 125 bouteilles de 1782 ainsi qu’une douzaine de plants. Il envisage en effet de planter une vigne à Monticello, mais les conditions climatiques en cette fin d’hiver font renoncer Parent à préparer l’expédition des plants. De son côté Philip Mazzei, hôte du maître de Monticello à Paris, tentera vainement des transplantations en Virginie. Faisant halte à Meursault, Jefferson boit du « goutte d’or » produit par Jean-Joseph Bachet, et il en consommera régulièrement durant le reste de son séjour en France. S’il trouve moins de corps au Volnay qu’au Chambertin et au Vougeot, et pense aussi qu’il vieillit moins bien et supporte mal le transport, il en estime le prix modéré et apprécie qu’il se boive jeune.


Poursuivant son voyage à Chalon-sur-Saône, Jefferson observe que le canal du centre en construction permettra de désenclaver le sud de la Bourgogne par la jonction de la Saône avec la Loire à Digoin. Les tonneaux de Bourgogne seront ainsi acheminés sans coup férir jusqu’à Nantes […] Près de Villefranche-sur-Saône le châtelain de Laye-Epinay est un hôte prévenant dont les cépages de Gamay préfigurent le gouleyant Beaujolais. A la mi-mars la Côte Rôtie des monts du Lyonnais déploie ses vignobles dont les premiers datent de l’époque gallo-romaine. A Ampuis, le château de la Condamine offre des rouges de Syrah qui nécessitent d’une à quatre années de vieillissement. Puis Jefferson déguste à Condrieu le blanc doux de Viognier d’or au Château Grillet. Arrivant dans la Drôme il fait une halte au pied des terrasses de l’Ermitage sur la rive gauche du Rhône. Si la vue lui paraît grandiose, il passe une nuit exécrable à la taverne de la Poste de Tain. Ses griefs vis-à-vis de l’hôtelier négligent et avare sont oubliés quand il goûte le blanc de la maison Jourdan. Il en commandera un demi-millier de bouteilles pour la Maison-Blanche au début du XIXème siècle. […]


« Aucune note de voyage ne signale le passage à Châteauneuf-du-Pape que connaissaient déjà les Anglais […]


« Jefferson quitte Avignon le 10 mai, passe de nouveau par Nîmes, puis parvient à Lunel où selon ses notes le muscat est produit à hauteur de 12 000 à 25 000 bouteilles par an. Peut-être moins séduit par son éclat et son fruité que d’autres voyageurs contemporains, il le garde néanmoins fidèlement en mémoire. A Montpellier il admire la vue panoramique du Peyrou et assiste à une pièce de théâtre. A quelques kilomètres de la ville, il découvre le village de Saint-Georges d’Orques dont la production vinicole ornera régulièrement la table de Monticello et celle de la Maison-Blanche. A Sète où il loge au Grand Gaillon, Jefferson fait la rencontre du docteur Lambert qui, vigneron lui-même, l’initie au Frontignan en le recevant à dîner. C’est la couleur ambre et la qualité du vin dès sa première année qui retient l’attention du visiteur américain. Il en commande 250 bouteilles qu’il fait expédier à Paris. Le docteur Lambert ajoutera en prime une trentaine de bouteilles de muscat rouge de sa réserve.


Jefferson poursuit son voyage en bateau sur le canal du Midi où nombreuses sont les escales sur son parcours. Il goûte au Rivesaltes et au Limoux qui figureront plus tard dans ses commandes depuis les Etats-Unis. Après une étape à l’hôtel Notre-Dame de Castelnaudary, il débarque à Toulouse puis repart pour Bordeaux par la route. A Montauban il se sait proche de Gaillac dont il connaît l’appellation Cahuzac par le duc de La Rochefoucauld. Il en importera par tonneaux de 68 gallons durant sa présidence vingt années plus tard.


A Bordeaux qu’il atteint le 24 mai Jefferson « profite de son séjour pour approfondir ses connaissances de vignobles jouissant d’un prestige maintes fois séculaire dans le monde anglo-saxon. Il observe le terroir riche en sable du Château Haut-Brion. Il en passe commande de six douzaines de bouteilles du cru millésimé 1784, destinées à son beau-frère Francis Eppes. Faisant le tour des Chartrons il réserve 252 bouteilles de Château Margaux dont la moitié pour son ami Alexander Donald de Richmond et 72 pour Eppes. Si Jefferson déplore le prix exorbitant de ce « best French Claret » à trois livres la bouteille, il s’accorde néanmoins ce luxe en terre de Guyenne. Toujours enclin aux évaluations comparatives et épris de nomenclature, il classe quatre rouges dans son palmarès : Château-Margaux, Latour, Lafite et Haut-Brion. Et d’ajouter que les vins des trois premiers vignobles n’atteignent leur excellence qu’à partir de quatre ans d’âge. Le vin reste en effet pour cette durée en barrique avant d’être mis en bouteille. Toutefois les crus de Lafite sont selon Jefferson, bons à trois ans car plus légers. Pareils calculs de la plus-value due au vieillissement révèlent a contrario qu’après sept ans, certains Bordeaux déclinent progressivement. Dans la phraséologie de l’œnologue virginien, le Lafite est doux, soyeux et parfumé, le Latour a du corps et de l’arôme mais n’a pas le moelleux du Lafite. Le Haut-Brion est raide avant six ans. Plus léger, le Château-Margaux possède miraculeusement toutes les qualités des autres. Autre haut lieu de la Gironde, le Château d’Yquem est jugé par Jefferson comme le meilleur des Sauternes qu’il classe devant le Preignac et le Barsac plus corsé. Des Graves, c’est le Pontac qu’il préfère.


L’absence du Pomerol et du Saint-Emiliondans le récit de voyage s’explique par leur manque de notoriété dans les cercles bordelais à l’époque. Peut-être était-ce parce que leur négoce était plutôt tourné vers Libourne, discrète et excentrée. On observera également que cette sélection est probablement tributaire des avis de l’influente colonie anglaise qu’il rencontra à Bordeaux. L’habitude de boire hors des repas portait à la consommation de rafraîchissements comme apéritifs anticipés ou digestifs retardés. On sait qu’à Monti­cello les dégustations avec des hôtes tels que John Adams ou La Fayette furent l’occasion de veillées prolongées tard dans la nuit […]


« En mars 1788, Jefferson entame un nouveau parcours qui le conduit en Hollande avant de gagner l’Allemagne. A la mi-avril il est à Strasbourg où le vin de paille lui paraît surfait et hors de prix à 9 livres la bouteille. Il attribue son coût au snobisme ambiant, estimant ainsi que le produit est recherché parce qu’il est cher alors que, nettement supérieur, le Frontignan est rarement sur une bonne table car il reste bon marché. Jefferson semble alors ignorer les vertus d’élixir qu’on attribue localement au vin de paille. Sur le chemin du retour il fait halte à Epernay où son cicérone est le patron de l’hôtel de Rohan.


Après avoir relevé la topographie des vignobles alentour dont il remarque qu’ils sont à l’abri de la bise, il note que le vin effervescent de Champagne est acheté principalement par les étrangers. Attentif aux procédés de champagnisation de l’époque, il juge la production en termes de vieillissement et cite dans l’ordre de préférence 1766, 1755, 1776 et 1783 comme les meilleurs millésimes en remarquant de surcroît que le Champagne atteint sa perfection entre deux et dix ans. Ultime hommage aux viticulteurs, il prend aussi des plans de caves pour servir de modèle à celle qu’il entend construire à Monticello. C’est enfin sur un blanc sec et « tranquille » de la propriété Dorsay qu’il jette son dévolu, soit 60 bouteilles à trois livres et demie l’unité. L’homme d’Etat ne saurait ponctuer ses commentaires sans tirer d’enseignement plus général sur son expérience. Ainsi il voit dans le système de production des petits propriétaires qui vendent leurs récoltes aux grands exploitants, l’homologue de l’articulation des plantations américaines entre le « yeoman » et le planteur à la tête d’un domaine.


Volumineuse est la correspondance entretenue par Jefferson et ses hôtes français, singulièrement celle des négociants exportateurs de bouteilles à Monticello. Accédant à la présidence des Etats-Unis en 1801, il inaugure la Maison-Blanche dont la construction a été entreprise quelques années plus tôt. La Déclaration d’Indépendance dont il est l’un des plus influents inspirateurs, emprunte à John Locke l’idée de la poursuite du bonheur. S’il serait abusif d’assimiler le bonheur au plaisir et sa poursuite à l’hédonisme, les plaisirs de la table et ceux de la conversation comptent beaucoup pour Jefferson quand ils s’accompagnent de vins dont il peut disserter sur les origines. Ses comptes révèlent l’achat de 20 000 bouteilles au cours de ses deux mandats présidentiels.


Comment les vins de France ont-ils voyagé en franchissant l’Atlantique ? Pour Jefferson, la palme revient au Chambertin parmi les Bourgognes rouges. Il distingue le Vougeot et le Montrachet blancs pour la même raison. Outre ces appréciations ponctuelles, en tant que représentant du gouvernement américain, il confère cependant de plus larges desseins à sa politique vinicole. Afin de lutter contre l’hégémonie du whisky, il entend en effet ouvrir le marché pour rendre accessibles aux Américains des appellations de bon rang. Il encourage ainsi son ministre des finances, Albert Gallatin, à baisser les taxes douanières sur le vin. Le Saint-Georges d’Orques prend une place privilégiée dans cette perspective car les hôtes de Jefferson à Monticello qui l’apprécient permettent de quadrupler le nombre de ses consommateurs virginiens en deux ans. En 1810, il en commandera annuellement une barrique de 120 gallons. Il fera aussi profiter de son expertise son voisin d’Oak Hill, James Monroe, en lui fournissant ce vin du Languedoc auquel il ajoutera du Gaillac, du Bellet et de l’Ermitage.


 La science œnologique de Jefferson fait partie d’une vaste culture des Lumières. Sa pratique du vin affine et relance son goût en faisant de la consommation l’instrument d’une convivialité favorable aux échanges d’idées. Son idéal du bonheur ne se dissocie pas d’un art du bien vivre. Si son provincialisme inné l’enracine en terre natale, sa stature politique doit beaucoup à son nomadisme intellectuel qui trouve maintes applications dans les cultures expérimentales des jardins de Monticello. Entend-il vérifier le bien-fondé de la formule « in vino veritas » ? A Paris, Jefferson a bénéficié d’une subtile initiation de Benjamin Franklin, son illustre commensal, qui dans une lettre édifiante (1779) à l’abbé Morellet fustige les tabous puritains sur l’alcool et les croisades sur la tempérance ? « N’offrez de l’eau qu’aux enfants, jamais aux adultes sinon ce serait un manque de courtoisie », écrit-il (Benjamin Franklin, Writings, 939). Et il cite les Evangiles à l’appui de son plaidoyer : « l’apôtre Paul a conseillé à Timothée de mettre du vin dans son eau pour conserver la santé, mais aucun des apôtres ni des pères de l’Eglise n’a jamais recommandé de mettre de l’eau dans son vin » 


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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

TRUC Ghislain 25/04/2013 12:10


Bonjour,


merci pour cet article très intéressant ...


je me permets de glisser un lien sur le site du Domaine Henry, qui s'est attaché au début des années 1990 à effectuer des recherches sur les vins de saint georges d'orques et de leur composition
... Après plusieurs années de recherches, il reprendra une parcelle de 0.6 ha afin de replanter les cépages utilisés à l'époque: oeillade, riveyrenc noir et gris, terret noir et gris et morrastel
noir à jus blanc.


Cette cuvée est digne d'intérêt, tant la palette aromatique est riche, à la fois intense et en finesse (notes de sureau, myrtille, laurier, zan, sauge).


http://www.domainehenry.fr/nos-vins/l-exception/le-mailhol.html


 


A découvrir

Denis Boireau 24/04/2013 13:20


En tout cas cette echarpe lui donne un air tres berthomesque!

Denis Boireau 24/04/2013 09:56


Jacques, l'echarpe sur la statue, c'est une facetie de ta part?

JACQUES BERTHOMEAU 24/04/2013 13:17



Non bien sûr, je n'allais pas escalader la statue au risque de me rompre les os ou de me faire arrêter par la police de Valls 



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