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25 mars 2010 4 25 /03 /mars /2010 00:02

Ne criez pas trop vite à la provocation, lisez ! Ce texte, commis par un provocateur qui raillait la mort en sachant que la sienne était à sa porte, vaut le respect. 
Il s’agit d’un Texte de Pierre Desproges inclus dans le spectacle de Christian Gonon à qui la Comédie Française avait donné carte blanche pour une représentation exceptionnelle. Le succès du spectacle fut tel qu’il a été repris en tournée, notamment au Théâtre du Vieux-Colombier en 2010.

desproges.jpg

 

Dans son Avant-propos : « Lettre ouverte à Monsieur Pierre Desproges, écriveur de textes, emporté à son insu par un crabe affamé qui lui broutait le poumon » il écrit : 72105 fr christiang

« On dirait que nous aurions bu ensemble notre premier saint-émilion grand cru classé (même si moi j’ai un petit faible pour le saint-joseph que fait mon cousin en Ardèche à Mauves, c’est facile à trouver, il s’appelle Gonon comme moi).


Voici le texte de Pierre Desproges donc (en bonus 6mn 59 de bonheur en fin de chronique avec Desproges procureur au Tribunal des Flagrants Délires et l'accusé Daniel Cohn-Bendit) :
 

« Je vais mourir ces jours-ci. Il y a des signes qui ne trompent pas :

 

Sur le plan purement clinique le signe irréfutable de ma fin prochaine m’est apparu hier à table : je n’ai pas envie de mon verre de vin. Rien qu’à la vue de la liqueur rouge sombre aux reflets métalliques, mon cœur s’est soulevé. C’était pourtant un grand saint-émilion, un château-Figeac 1971, c’est-à-dire l’une des plus importantes créations du génie humain depuis l’invention du cinéma par les frères Lumière en 1895. J’ai soulevé mon verre, j’ai pointé le nez dedans, et j’ai fait : « Beurk. » Pire, comme j’avais grand soif, je me suis servi un verre d’eau. Il s’agit de ce liquide transparent qui sort des robinets et dont on se sert pour se laver. Je n’en avais encore jamais vu dans un verre. On se demande ce qu’ils mettent dedans : ça sent l’oxygène et l’hydrogène. Mais enfin, bon, j’en ai bu. C’est donc la fin.

C’est horrible : partir comme ça sans avoir vécu la Troisième Guerre mondiale avec ma chère femme et mes chers enfants courant nus sous les bombes. Mourir sans savoir qui va gagner : Poulidor ou Hinault ? Saint-Etienne ou Sochaux ?

Mourir sans avoir jamais rien compris à la finalité de l’homme. Mourir au cœur de l’immense question restée sans réponse : Si Dieu existe, pourquoi les deux tiers des enfants du monde sont-ils affamés ? Pourquoi la terre est-elle en permanence à feu et à sang ? Pourquoi vivons-nous avec au ventre la peur incessante de l’holocauste atomique ? Pourquoi mon magnétoscope est-il en panne ?

Pourquoi ? pourquoi, pourquoi ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Quand est-ce qu’on mange ? Seul Woody Allen, qui cache pudiquement sous des dehors comiques un réel tempérament de rigolo, a su répondre à ces angoissantes questions de la condition humaine ; et sa réponse est négative : »Non seulement Dieu n’existe pas, mais essayez de trouver un plombier pendant le week-end. »

J’en vois d’ici qui sourient. C’est qu’ils ne savent pas reconnaître l’authentique désespérance qui se cache sous les pirouettes verbales. Vous connaissez de vraies bonnes raisons de rire, vous ? Vous ne voyez donc pas ce qui se passe autour de vous ? Si encore la plus petite lueur d’espoir nous était offerte !

Avant de mourir, je voudrais remercier tout particulièrement la municipalité de Pantin, où je suis é, place Jean-Baptiste-Vaquette-de-Gribeauval. Et, comme je suis n é gratuitement, je préviens aimablement les corbeaux noirs en casquette de chez Roblot et d’ailleurs que je tiens à mourir également sans verser un kopeck. Ecoutez-moi bien, vampires nécrophages de France : abattre des chênes pour en faire des boîtes, guillotiner les fleurs pour en faire des couronnes, faire semblant d’être triste avec des tronches de faux-culs, bousculer le chagrin des autres en leurs exhibant des catalogues cadavériques, gagner sa vie sur la mort de son prochain, c’est un des métiers les moins touchés par le chômage dans notre beau pays.

Mais moi, je vous préviens, croque-morts de France : mon cadavre sera piégé. Le premier qui me touche, je lui saute à la gueule.

 

Etonnant, non ? »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

phil 05/02/2011 18:06



Au-delà de la politique, je m'incline devant ce texte !



phil 05/02/2011 18:05



Merci pour ce grand moment ! En plus je suis du millésime.



mauss 25/03/2010 08:53


Comment ne pas avoir le plus grand respect pour la sensibilité de cet homme qui nous a tant marqué ?


Michel Smith 25/03/2010 07:02


Génial ! Un vrai talent.


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