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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 00:09

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Les emballements collectifs, sans jouer sur le nom du domaine cité en titre, provoquent toujours chez moi un brin de réticence. « Les vins libanais sont à la mode », affirme à l'AFP Frédéric Bernard, directeur général d'une société de négoce de vins de Bordeaux, Bordeaux Tradition. « Ils sont moins standardisés que ceux du Nouveau monde, on y trouve de vraies différences ».


Bien évidemment cette soudaine montée du désir n’est en rien liée à l’entrée de Carlos Ghosn, flanqué du consultant-star Hubert de Boüard, l’homme de l’Angélus, dans le capital d’Ixsir. La couleur est annoncée, le plan com. bien rodé : « Ixsir, un vin conçu pour être l’ambassadeur chic du Liban et jouer dans la cour des grands. » Tout pour plaire, « site préservé de 60 hectares » et « 4000 mètres carrés d’installations tout ce qu’il y a de plus modernes (récompensées par un Green good design Award et sélectionnées par CNN parmi les 10 bâtiments les plus écologiques du monde),  entièrement souterraines… »


Loin de moi, avec cette remarque, d’ironiser sur l’irruption des vins libanais dans le concert des « grands vins ». Tant mieux, plus l’excellence progresse, plus le niveau se hausse, plus j’applaudis des deux mains. Mon statut de modeste Taulier d’une petite crèmerie de quartier ne me permet pas d’en juger. Je laisse cette besogne aux grands spécialistes, tel Jean-Marc Quarin qui a élevé au  rang de meilleur vin jamais produit au Liban le dernier né d’Ixsir, EL. Laissons du temps au temps, les juges autoproclamés aux élégances ne sont pas très souvent ceux qui font la tendance sur le long terme.


Cependant chez moi le hasard fait souvent bien les choses, et plus particulièrement les jours sans. Le soir où je suis allé, un peu flapi, pour faire plaisir à une amie, à une dégustation des vins du Liban dans les beaux quartiers de Paris, je ne me doutais pas que j’allais faire une très belle rencontre. Pour ne rien vous cacher, à peine arrivé, j’ai pensé m’en retourner car c’était bondé. La cohue, le coude à coude je ne suis pas très amateur, mais comme j’étais en service commandé je me suis jeté dans la mêlée. Je fus pris en mains de suite. Placide je laissais déferler tout ce que l’on me racontait alors que je ne demandais rien. Je suis assez bon comédien.


Fourbu mais vaillant j’atteignis, tout au fond de la salle, une oasis tenue par un sourire. Je me posais sur une banquette pour observer la geste de celle qui captait l’attention muette de grappes de dégustateurs. Nous passions de la profusion à la discrétion, à l’attention. Vous ne pouvez pas savoir comme ça fait du bien de  pouvoir apprécier, se faire sa petite idée, sans le secours d’un discours formaté. Le temps suspendait son vol dans cette ruche désordonnée. Rasséréné, toute fatigue oubliée je tendais mon verre. Le blanc du domaine de Baal versé par un sourire m’attendait.


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Loin de tout, hors tout l’alchimie du plaisir s’opérait. L’épure, j’aime ce mot, la mise à pur, une projection en 3 dimensions qui n’a nul besoin de mots pour décrire l’objet représenté. Voir ainsi le vin peut sembler défier la rationalité mais qu’importe, j’éprouvais la même émotion, au contact de ce vin inconnu, que face à la découverte, il y a bien des années, de l’œuvre du peintre Estève. Un choc, une vraie rencontre, doublée d’une intrusion dans mon univers, ça me dérangeait, ça me gagnait et ça trouvait naturellement place dans mon petit jardin d’intérieur.


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Aligner des qualificatifs élogieux pour vous faire partager mon enthousiasme face à ce vin blanc du domaine de Baal n’y ajouterait rien. Ce que je puis écrire c’est qu’il a trouvé tout naturellement sa place dans mon univers car il correspond en tout point à mon imaginaire et à ce que je recherche. Ce vin je l’aime en soi, pour lui-même, sans aucune espèce de référence ni à son origine, ni à ceux qui l’ont fait naître, car je confesse que j’ignorais et, j’ignore toujours tout, de ce que sont les vins du Liban. Difficile de suivre un ignare sauf à venir partager son univers.

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Le Liban dans ma mémoire c’est d’abord la complexité des communautés, puis le souvenir de quinze années (1975-1990) d’une longue et brutale guerre civile et enfin la paix revenue les deux années de coopération culturelle passée par Anne-Cécile, ma fille, et Edouard à Beyrouth.  Ils reviendront avec en poche le scénario d’Autour de la maison rose (titre originel Al-bayt al-zahr, en arabe البيت الزهر) qui deviendra un film réalisé par Joana Hadjithomas et Khalil Joreige et sorti en 1999. Il sera le socle de leur petite entreprise de production de films Mille et Une Productions. Le synopsis « Tout va très bien. Voilà ce que tout porte à croire dans le Beyrouth de l’après-guerre devenu l’un des plus grands chantiers du monde. La guerre se voudrait un accident de parcours, une parenthèse que l’on ferme rapidement. On cherche à cicatriser la blessure sans pour autant la guérir. Témoin de toutes ces années, dépositaire de tant de souvenirs, la maison rose est une métaphore de la mémoire. Elle fonctionne comme un miroir où chacun projette ses fantasmes et ses peurs, où chacun dévoile ses espérances et ses blessures. Et pourtant, la maison rose va être détruite… »


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Mais comme toujours avec le vin derrière chaque bouteille il y a une histoire et votre Taulier n’est pas là seulement pour vous bassiner avec ses émotions personnelles. Rendez-vous fut donc pris par lui  auprès d’Aurélie, pour le lendemain, avec Sébastien Khoury l’homme par qui le domaine de Baal est né. Sa famille l’a fait naître à Pauillac dans le Médoc où son père était médecin. Y’a pire comme lieu pour tomber amoureux du vin. Rentré au Liban en 1994 le père de Sébastien plante de la vigne sur des terrains, de très beaux terroirs, achetés avant la guerre civile. Sébastien se pique au jeu et décide de reprendre le vignoble et l’agrandir. En 1999 il repart à Saint-Emilion pour se former à la vinification et passe 7 ans au château La Couspaude suivi par Michel Rolland. Début 2006 il rentre au Liban, construit les caves et lance le domaine de Baal  deux semaines avant la guerre entre Israël et le Hezbollah. « Ce fut difficile, mais aujourd'hui, nous exportons 40% de la production », dit-il avec philosophie.


Le vignoble a été entièrement réimplanté sur des terrasses abandonnées avec un terroir d’argile rouge sur des sols calcaires. 4 ha et demi et 2 ha à planter, le domaine est un petit domaine certifié bio et qui met en œuvre quelques méthodes biodynamiques produit 12 à 13 000 bouteilles actuellement pour arriver à 30 000. Sébastien n’irrigue pas son vignoble : en arabe Baal signifie une terre fertile non irriguée. Le domaine est situé à une trentaine de km du temple de Bacchus à Baalbek. Sébastien est passionné par les questions environnementales et son approche peu interventionniste le place dans une situation très originale dans le conteste vinicole libanais dominé par les « deux grands », Ksara et Kefraya (deux tiers des ventes).


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Pour plus de renseignements sur le domaine de Baal consulter le site ICI link 

Les photos du domaine sont de Melkan Bassil link 


Je ne sais si les vins du Liban sont ou non à la mode, ce qui d’ailleurs ne présente pas un grand intérêt dans la mesure où par définition les modes passent, mais ce dont je suis certain c’est que leur notoriété ne viendra pas de la reproduction d’un modèle de type grand vin mais par la construction patiente de vins originaux, en adéquation avec leurs terroirs, les hommes et de lieux imprégnés d’Histoire. Les références sont utiles mais elles ne font que s’ajouter à ce que souhaite faire la main de l’Homme. C’est d’une viticulture de précision, de vins soucieux de la terre où ils sont nés, que l’industrie du vin au Liban tirera une renommée durable. Sans verser dans le petisme ou manier le concept de marché  de niche dont j’ai du mal à saisir la portée, l’avenir du Liban est au domaine à taille humaine. L’approche de Sébastien Khoury et de son domaine de Baal me semble être la meilleure et surtout celle qui nous propose et nous proposera des vins originaux et authentiques. Ça n’empêchera pas les grands domaines de vivre.


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Un dernier mot sur Baal qui évoque pour moi, au temps du catéchisme, le culte du veau d'or. Dans la Bible il n'a aucune identité précise, mais rassemble toutes les divinités qui pouvaient détourner le peuple de Dieu du droit chemin. Dans le livre des juges chaque histoire commençait par : « Le peuple de Dieu se détourna du Seigneur et adora les Baals… »


« Le baalisme était une religion essentiellement agricole. Les Baals étaient, en effet, les époux et seigneurs du sol, d'eux dépendaient la croissance des récoltes, la maturité des fruits, la prospérité du bétail; ils étaient associés à toutes les entreprises rurales, et le cultivateur, le vigneron, le berger leur vouaient une dévotion fervente. L'inspiration animiste de leur culte n'est donc guère contestable, ils personnifiaient des forces naturelles (fertilité, germination), et on les adorait sur les hauts-lieux et dans les bocages sacrés. Les libanais appellent encore terres de Baal,  les régions rendues fertiles par une nappe d'eau souterraine. Baal se retrouve ainsi partout dans le Moyen-Orient, depuis les zones peuplées par les sémites jusqu’aux colonies phéniciennes, dont Carthage en Tunisie et bien d’autres villes du Liban, la plus connue restant Byblos. »

 

Pour les fêtes de Noël j'ai fait découvrir le blanc du domaine de Baal à Anne-Cécile et Edouard : un ravissement renouvelé et des souvenirs évoqués. J'oubliais ce grand blanc est élaboré avec du Sauvignon blanc et du Chardonnay à parts égales. Je suis incorrigible, toujours beaucoup de mal avec les détails...


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Pierre Soulages
Goudron sur verre 45.5 x 76.5 cm,
1948
Collection particulière
Archives Pierre Soulages, Paris
(photo DR)
© Adagp, Paris 2009

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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Pierre Masson 03/01/2013 16:22


C'est beaucoup à partir du Liban, ancienne Phénicie, que le vin a conquis le pourtour de la méditérranée. Chateau Musar en est le crû emblématique, et si ma mémoire est bonne notre ami David
Cobold l'a classé parmi les 100 meilleurs vins du monde.


La pratique viticole des vins libanais peut aussi donner à réfléchir à la notion de terroir (objet d'une précédente chronique), dans la mesure où, dans ce pays, les crus sont élaborés à partir de
raisins achetés auprès de différents viticulteurs de la région.


Pierre Masson

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