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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 00:09

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Là je sens que c’est ma pomme qui va être traité de provocateur par notre auteur fort érudit. Qu’il se détrompe, je suis tout ce qu’il y a de sérieux car le héros de son roman c’est le Médoc, un territoire qui « du point de vue des sols est une sorte de prison cadenassée » nous explique Richier sorte d’arpenteur de la région attaché à la Préfecture. Le Médoc est une presqu’île dont le nom nous vient, toujours selon Richier « du temps des romains. Les soldats de César quand ils arrivaient dans une contrée inconnue, ils procédaient comment […] ? »


« Ils observaient, ils écoutaient, et ils étiquetaient. Médoc signifie, comme il vient d’être dit, medio aquae : au milieu des eaux. Ils ont observé, ils ont écouté et ils ont marqué sur l’étiquette : terre entre deux eaux. » Comme le fait remarquer ma collègue Blandine Vié « on y parle beaucoup plus d’eau que de vin, ou plus exactement d’eaux, toutes ces eaux qui bordent, sillonnent et trouent le paysage… »


Et, bien plus loin dans le roman, ce potard de Roumagnac  d’enfoncer le clou « Chez moi dans l’Hérault, on dirait des Médocains que ce sont des pot-au-feu, des casaniers si vous préférez. Dans les cervelles comme dans les champs, ici tout est tracé au cordeau et bien ficelé comme vos pieds de vigne. Dans mon pays, au-dessus de Béziers, sur les mamelons, tant pis si la vigne tourne un peu à droite et à gauche, au gré du  terrain. Tant pis si les bois poussent un peu dans tous les sens. Ici, c’est tout le contraire, taillé au carré, ligoté et au fond un peu triste. Cela doit vous venir du temps de l’occupation anglaise. »


« Tout ça pour dire que malgré toutes ces opportunités, le Médoc ne s’est pas vraiment ouvert. Le médocain, au fond il est comme sa terre : à la fois droit et cabossé. Les lignes toutes droites dans l’Océan, dans les vignes, c’est pour la façade. C’est de la faribole… »

« Je me dis finalement qu’avant que quoi que ce soit avance dans votre Médoc, il en passera de l’eau sous le pont de Bordeaux. »


Pour sûr que le Michel Houellebecq, en bon ingénieur agronome défroqué de l’INA de Paris, en pillant Wikipédia, aurait aimé trousser ce tableau à la pointe sèche du Médoc et des médocains avec sa férocité hautaine. Bruno Albert en bon juriste, diplômé en sciences politiques de surcroît, ancien auditeur de l’IHEDN, et spécialiste de gouvernance locale et de défense nationale ne s’aventure pas dans les alcôves. Sans aucun doute la rigueur du juriste ne le prédispose pas à faire faire des galipettes, comme son confrère dans les Particules Elémentaires, à Bérénice de Lignac dans les sables de la vieille dune lors de l’excursion à Soulac.


 Le roman est sage, très sage. Sous la plume du romancier se glisse l’imposante documentation de l’historien. Pas question pour lui de se laisser aller à des phrases lestes qui le conduirait tout droit au Goncourt. En revanche le roman fait un peu de politique car l’action se passe dans les derniers jours du mois de septembre 1849, donc à la veille du Second Empire, et seuls des vieux routiers dans mon genre, qui ont suivi leur cours d’Histoire, peuvent en goûter toutes subtilités. Ce n’est pas un  reproche que je fais à l’auteur mais seulement un regret de constater que les petites louves et les petits loups d’aujourd’hui sont trop souvent des ignorants et que Badinguet n’est pas un cépage oublié.


Mais Dieu que cet abbé Anne Dominique Champion est ennuyeux, pontifiant, comme je comprends le petit père Combes, ancien séminariste, qui s'installa comme médecin dans la petite ville de Pons en Charente-Inférieure, en est élu maire en 1876, puis sénateur de la Charente-Inférieure en 1885, bouffeur de curé tout au long de sa vie politique. L’alliance du sabre et du goupillon, le clergé aime les régimes forts même s’ils se terminent à Sedan.


Pour le reste je ne vais pas vous raconter ce que Bruno Albert se plaît à mettre en scène. On sent qu’il fait plus que connaître ce pays, il le vit, il en est, il se glisse avec aisance et gourmandise dans ses plis, nous le fait respirer, humer, toucher. Lorsque la plume file, se laisse aller, on sent le romancier qui pointe son nez libéré des entraves d’une documentation impeccable. Parfois, celle-ci prend le pas, s’installe et rend la lecture un peu moins agréable. Il veut nous instruire ce cher Bruno Albert, et il y réussit, mais un peu plus de liberté n’aurait nullement nuit à la véracité. Ce Médoc profond devrait après ce premier roman fournir encore un terreau fécond pour une nouvelle aventure qui, sans aller jusqu’au houellebequisme profond, pourrait nous faire entrer dans le secret des propriétés, alliances, mésalliances, haines recuites, héritages, vieilles dames embobinées, jeunes dilapidant les biens accumulés par leurs aînés…


Ha que j’ai bien aimé « Bordeaux est une belle ville. Une grande ville. Une ville pour le monde. Une ville pour les rois. Une ville pour les dieux.


Une ville harmonieuse, considérée depuis les premières élévations de l’Entre-Deux-Mers. Une ville lumineuse en bord de Garonne mais en  réalité, dès lors que l’on pénètre dans les lacis des ruelles près du grand port. Bordeaux est un cloaque. »


Mais par bonheur Alain Juppé est arrivé !


Je plaisante bien sûr pour vanner les jeunes Y qui pensent qu’avant la Toile nous vivions dans des cavernes sans eau, sans gaz ni électricité. Vous me direz en Vendée c’était le cas de bien des borderies au milieu du XXe siècle.


Bref, j’ai beaucoup apprécié aussi ce passage goûteux où deux gosses dépenaillés, aux mains incertaines, viennent servir un repas froid, sur une nappe empesée, au presbytère de Margaux à François Richier et à l’abbé. « une paire de cuisses de poule confites, un pâté de lièvre, une poignée de piments doux des Landes, trois grains d’ail, des baies des bois, une jatte de crème  et un plein pot de confiture de vieux garçon. »


Ha, la confiture de vieux garçon, en voilà une superbe appellation !


« soit des fraises, des framboises et des cerises, des oreillons de pêches, des grains de raisins et des poires, pour finir des prunes reines-claude et des brugnons arrosés de sucre et d’alcool de vin par couches successives. »


J’en mangerais sur « un pain frais, gris, coupé épais… »


Arrosé d’une « carafe de clairet rafraîchie, sortant du puits. » comme au Bourg-Pailler, mais là c’était de la piquette du pépé Louis.


-          Tu vois, une confiture de vieux garçon, ça nous va comme le rose aux joues d’une fille de village, rit François.


Anne Dominique acquiesça tandis qu’il piquait dans le bocal, entre deux doigts, un fruit saoulé de jus. Essuyant ses lèvres au bord de la nappe…


Et dire que ma sainte mère voulait faire de moi un curé…


Voilà si vous voulez vous offrir un petit bonheur médocain offrez-vous « Un dîner en Médoc » de Bruno Albert chez Féret.


Si vous aspirez au Goncourt, comme le Michel, pour votre prochain roman, cher Bruno Albert, il va falloir le faire éditer chez Grasset comme le camarade Dupont Jacques qui lui chronique sur le vin au Point.


Je suis un peu  taquin et Bruno Boidron le sait bien…

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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