Jeudi 1 novembre 2012 4 01 /11 /Nov /2012 08:00

La semaine passée fut agitée, échevelée, et sans emphase je peux dire qu’elle a fait du mal à ma Vendée, à celle de mes origines, de mes valeurs. Comme l’aurait dit ma mémé Marie : « l’a pas de honte… » si vous voyez de qui je veux parler. La présente, coupée en deux par la Toussaint,  frisquette m’a plus encore fait douter de mes engagements, de ce dont je rêvais pour notre foutu pays au vu de l’incapacité de nos politiques à gouverner ce pays fourbu, pessimiste et râleur : entre la grande gueule de Mélanchon qui traite des grands patrons « d’incapables » et un Copé en appelant à la rue comme un vulgaire ligueur de février 34, face à un gouvernement qui ne comprend pas que c’est le moment d’en appeler à nos responsabilités, je me suis mis à  rêver à mon père sur la fin de sa vie qui appelait de ses vœux une France résolument social-démocrate, loin des extrêmes flattant nos éternelles insatisfactions, des protestataires qui ne savent que dire non.  L’équilibre, ce vieil équilibre dont parle François Bon dans un très beau texte tiré de son dernier livre « Autobiographie des objets » Je souhaite vous le faire partager. Vraiment, si vous avez envie de mieux connaître le fond de votre Taulier, ce qui l’a fabriqué, lisez-le ! Un petit mot au taulier lui ferait bien plaisir mais c’est comme vous voulez…


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Mais qui donc est François Bon ?


« François Bon est né en Vendée en 1953. Après des études d’ingénieur en mécanique à l'École Nationale Supérieure d'Arts et Métiers, il se spécialise dans la soudure par faisceau d’électrons. Ce métier l’amène à travailler plusieurs années dans l’industrie aérospatiale et nucléaire, notamment en France et à l’étranger. Il poursuit ensuite ses études, de 1980 à 1982, en philosophie. Cet auteur prolifique publie en septembre 1982, aux éditions de Minuit, son premier roman intitulé Sortie d'usine. Il décide alors de se consacrer entièrement à la littérature et son corpus très varié compte plus de trente œuvres  dont plusieurs romans, récits, poèmes en prose et romans pour adolescents. Il enseigne ensuite à l’Université de Bordeaux et à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts à Paris. Parallèlement à son travail d’écriture, il se spécialise depuis 1992 dans des ateliers d’écriture auprès de gens en difficulté sociale. En 2001, il fonde le site de littérature remue.net. »


C’est donc un gars de mon pays, du Marais Poitevin, il a passé son enfance et son adolescence à Saint-Michel-en-l ‘Herm en Vendée, puis à Civray dans la Vienne. Son père était mécanicien et sa mère institutrice.


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La caisse à grenouilles


« On ne vivait pas dans des espaces limités. Il y avait des granges, des buanderies, et à Damvix le fenil.


Les outils n’y étaient pas forcément rangés, mais on savait où les retrouver. Chaque fonction avait son outils, quand bien même on ne l’utilisait qu’une fois l’an : il y a un nom pour cette gouge dont on glisse la lame sous la terre pour casser l’asperge au plus profond de la butte sableuse.


Les yeux fermés, à tant d’années de distance, il me suffit de me projeter en pensée dans le fenil pour que soulever le bâti de bois de la caisse à grenouilles, avec les deux grillages à maille fine sur le côté et la trappe à ressort sur le dessus, redevienne possible.


Ensuite on est dans la barque, côté conches, celui qui est à l’arrière pigouille lentement sur l’eau recouverte de lentilles, et sur la planche du plat-bord avant, côte à côte, on s’allonge avec l’appui sur la poitrine, les deux mains en avant le plus loin possible, effleurant ce contact grumeleux de l’eau végétale.


Il existait un très vieil équilibre entre les ressources qu’offrait le marais et ceux qui en usaient – nous en étions les derniers témoins, mais n’aurions pu le savoir. Chaque maison avait sa barque, et le trémail pour la rivière. Les conches donnaient sur les jardins que chacun entretenait. On s’y perdait facilement, mais cette lenteur faisait de l’errance elle-même un prolongement des vieilles légendes d’ici, et chaque ruine ou chaque arbre avait une histoire. C’était bien longtemps avant qu’on draine les conches au tracteur, que le marais s’appauvrisse, hors le petit mouchoir de poche réservé au tourisme régional. Les grenouilles, les escargots, les nèfles : ces nourritures du peuple que Rabelais atteste déjà, trop méprisées pour qu’en soit interdit le libre ramassage, même sous le régime féodal.


Alors on repérait les yeux dorés, qui sont le seul signe par quoi on la reconnaît. Elle est là, verte, lourde, elle ne repère pas la masse géante qui la surplombe. On a brusquement refermé la main là où brillaient les yeux dors. On sent dans la paume que ça se gonfle et se crispe pour sauter, mais on tient bien. Le corps est gros comme la main qui le prend. On se redresse, la caisse à grenouilles est posée sur le fond de la barque, on la pousse par la trappe. Dans ces deux heures de l’immobilité chaude d’après-midi, en voilà quelques douzaines.


Je ne crois pas que ma grand-mère maternelle ait jamais témoigné d’une once de méchanceté envers quiconque, et cela jusqu’au terme de sa vie –une vie simple ( mais ce titre est déjà pris). Pourtant, dans un des encastrements  parmi les vieilles pierres du mur extérieur du fenil, un clou ancien, rouillé, énorme. C’est là qu’on pend les lapins, une ficelle accrochée aux deux pattes arrière : le sang égoutte en bas dans une cuvette, puis on arrache la peau tout net, ils émergent roses, devenus consommables. La peau on la sèche. Dans un autre coin on a la réserve de charbon, boulets et anthracite, et dans un carré pour accueillir tout ce qui pourra faire compost. On a un coin avec deux seaux de sable, non pour y jouer, mais parce que c’est le seul moyen de saisir des anguilles qu’une nasse fournit régulièrement – bien curieux de les voir s’agiter même après avoir été coupées en tronçons.


Il n’y avait pas de cruauté inhérente à ces modes d’organisation, où chacun disposait de ressources pour sa propre consommation. Mais lorsqu’on ramettait la caisse aux grenouilles à ma grand-mère, on préférait quand même ignorer, et regarder de très loin. Il lui fallait du temps. On revoyait les yeux dorés, la détente brusque du corps mou sous la paume qui serre. Elle, elle les prenait une à une, passant la main par la trappe, les appliquait sur un billot de gros bois, et tranchait au hachoir. Les longues pattes arrière épiautées dans une passoire, le reste dans une bassine en zinc.


Quand je repense à la caisse aux grenouilles (qui doit y être encore, il n’y a aucune raison que mon cousin Jean-Claude, propriétaire de la maison maintenant, ait rien touché au fenil de l’enfance), je ne sais pas bien ce qu’il faut y associer de la mécanisation agricole, qui a fait tant de mal au marais, polyculture à échelle familiale remplacée par des parcelles sans haies et drainées pour le maïs ou l’élevage. On trouve dans les étals des brochettes de cuisses de grenouilles, mais importées en général de Roumanie ou Hongrie : je n’en achète pas.


On ne faisait pas d’elles, les yeux dorés, un repas ordinaire : elles étaient fêtées par le plat préparé, la quantité respective distribuée à chacun. On remerciait l’animal et le marais, comme on faisiat pour un sandre ou un brochet livré par la rvière.


Restait la bassine en zinc. On sortait par le garage, on traversait la route, et en bas du pont on la vidait côté rivière, depuis l’autre embarcadère, celui de la barque de rivière, plus lourde, où il était encore fréquent, en ces temps, de croiser un agriculteur y convoyant des vaches, ou toute une famille en balade. La bassine vide, la masse inerte de chair batracienne coulait à vingt mètres d’où on les avait prises, mais dans une eau qui n’était pas la leur.


On en plaçait une partie dans les nasses : la semaine suivante, les anguilles et les écrevisses nécrophages feraient à leur tour le plat familial. »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : les afterwork du taulier
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