Mardi 24 juillet 2012 2 24 /07 /Juil /2012 00:09

bourgone-011-copie-1.JPGDe quoi je me mêle me direz-vous ? De ce qui me regarde bien sûr ! Je fais mon job : j’informe le nouvel arrivant du 78 rue de Varenne de l’étendue et des particularités de son domaine. Comme votre Taulier fait dans le vin il se devait en priorité d’aborder une histoire singulière, celle de La Tour Blanche, Premier Grand Cru Classé en 1855, fort bien contée, dans un superbe livre, par Isabelle de Montvert-Chaussy aux éditions Elytis 20€. La Tour Blanche une histoire singulière.


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La Tour Blanche « quand on arrive de Haut-Bommes on ne la voit pas. Si on monte par Bommes, les chemins de Baboye ou Thinoy, la longue silhouette blanche de la Tour Blanche apparaît au flanc d’un relief. Ces confins du Sauternais, tout en rondeurs, sont parsemés de châteaux majestueux à la silhouette élégante, auprès desquels La Tour Blanche fait modeste figure. Car ici, au sommet de la colline, rien n’est en hauteur. De loin, on dirait juste une paisible chartreuse dans les vignes. » écrit-elle et son célèbre préfacier de verser lui aussi dans la magie du lieu qu’évoquent ses souvenirs d’élève « C’était il y a 45 ans. Une petite école perdue dans un paysage ourlé de vignes, où des pensionnaires en fin de cursus scolaire venaient parfaire leurs connaissances en viticulture. Quand j’y arrivais la première fois, la lumière de septembre recouvrait le vignoble d’or et me rendait comme plus serein. »


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Le XVIIIe, Juste Frederick Focke achète le domaine de La Tour Blanche en 1815. L’homme né en 1768, à Magdeburg, cité hanséatique, haut-lieu du protestantisme, port fluvial marchand dynamique situé en bordure de l’Elbe s’est installé à Bordeaux en 1806. « Une fois devenu viticulteur, Focke va indéniablement laisser une empreinte indélébile dans l’histoire des vins du Sauternais… non pas en tant qu’ »inventeur » comme on l’a souvent affirmé, mais plutôt « redécouvreur » et homme d’influence (…) Focke a un avantage : sa connaissance des vins liquoreux et sucrés Ill a en tête les crus de la vallée du Rhin, redoutables concurrents pour le Sauternais. Il a aussi l’habitude de travailler avec les pays où  ces vins se vendent bien. Enfin, il est en relation étroite  avec les ports hanséatiques où beaucoup de producteurs de vins sucrés et moelleux du Bordelais se fournissent en merrains. »


« La Tour Blanche est à quelques lieux à peine du prestigieux Yquem. » Focke fort de son expérience des Trockenbeerenauslese et de ses observations sur le développement du botytris cinerea, « est convaincu des similitudes entre le micro-climat de la vallée du Ciron et celui des bords du Rhin. Et lorsque le millésime 1836 se révèle excellent, Focke conforté par les usages voisins (à Yquem, Suduiraut) va batailler pour encourager les récalcitrants à pratiquer systématiquement les vendanges successives et les tris successifs (…) De fait, il mène, bien évidemment, La Tour Blanche au sommet du fameux classement de 1855. Une distinction plus que méritée, mais qui survient hélas peu après son décès, à Bordeaux, 0 87 ans, le 5 février 1855. »


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La suite est remarquablement contée par madame Isabelle de Montvert-Chaussy avec l’extraordinaire histoire de Daniel Iffla Osiris, le banquier sentimental, qui en 1876, se porte acquéreur de La Tour Blanche « dont le vignoble s’étend alors sur 35 ha et produit 40 à 50 tonneaux de vin. » Lorsqu’il décède dans son hôtel particulier parisien en février 1907 « Sa fortune est estimée à 50 millions de francs environ, soit plus de 180 millions d’euros. Plus de 30 millions reviennent à l’Institut Pasteur dont il fait son exécuteur testamentaire. C’est le plus gros legs qu’ait jamais reçu l’Institut et sans aucun doute le plus complexe. » C’est le Dr Emile Roux, ami d’Osiris, qui va prendre le dossier en charge. Pour La Tour Blanche le legs à l’Etat spécifie « Dans le vignoble, l’Etat donnera un enseignement pratique et gratuit de viticulture et de vinification par les soins du gérant de la propriété sans aucun frais pour l’Eta, le legs devant se suffire à lui-même et au-delà, au moyen des revenus du vignoble ». L’Etat accepte La Tour Blanche par un décret signé le 24 mai 1909 par le Président de la République Armand Fallières et Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur et Président du Conseil.


Voici donc les deux moments clés de la vie de La Tour Blanche : le classement de 1855 et la naissance d’une école de viticulture et d’œnologie… Là encore je vous renvoie à la lecture de l’histoire pas toujours simple de cette école particulière telle qu’elle est contée par l’auteur.  L’EVO l’école de Viticulture et d’œnologie de la Tour Blanche est créée en  août 1928 sur décision préfectorale et l’arrêté est pris le 3 janvier 1929. À l’époque moderne, la loi Debré-Pisani de 196à qui harmonise l’enseignement agricole avec les formations relevant de l’EN, diplômes et statut des personnels, l’ENITA de Bordeaux ouvre ses portes en 1963 et le bouleversement fondamental c’est que l’enseignement passe sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture, c’est lui qui nomme désormais le chef d’établissement.


De tous ceux qui sont passés à La Tour Blanche j’ai connu suite à mon rapport Jean-Pierre Josserand arrivé en 1983 et qui restera 18 ans. Ce fut l’un des rares chefs d’établissement de la maison agriculture à s’intéresser à mon travail. Il s’attachera à défaire La Tour Blanche de l’étiquette de « vin de fonctionnaire » en dissociant clairement l’école du domaine « Il ne devait plu y avoir de confusion, le vin de La Tour Blanche n’est absolument pas élaboré par les élèves. » Autonomie de gestion, envergure commerciale, La Tour Blanche n’est point le vin du Ministre de l’Agriculture. Autre initiative de ce directeur entreprenant en 1994 changer le nom du deuxième vin « Mademoiselle de Saint-Marc » qui fleurait bon la lessive même s’il se référait à la dernière propriétaire sous l’Ancien Régime, en « Les Charmilles de Tour Blanche » plus bucolique. Pour autant les élèves ne sont pas exclus « chaque élève est responsable de sa micro-cuve. Il la prend en charge de façon autonome. S’organise pour aller faire ses analyses pendant les pauses repas, pour y travailler en dehors de ses cours. » Bref, Josserand fut une « figure » qui marqua  élèves et enseignants.


Reste le plus célèbre, celui qui rend hommage à la sensibilité de Jean-Pierre Navarre l’un des tous premiers directeurs de l’ère post-60 et à son aptitude à percevoir les capacités des élèves « En m’incitant à aller à la Fac, Jean-Pierre Navarre a très probablement changé ma vie… » il se destinait à reprendre, comme la plupart de ses camarades, la propriété familiale et il n’avait pas vingt ans mais il avait compris « que le métier d’œnologue passait par une connaissance du terrain et que l’érudition, aussi scientifique soit-elle, se révélait souvent impuissante face aux aléas de la vigne. Le vin est affaire de vigilance et d’humilité. » C’est signé MICHEL ROLLAND promotion BATA 1966/67.


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L’ouvrage est fort bien documenté, passionnant, et j’espère cher Ministre qu’il parviendra jusqu’à toi. Je te l’offrirais bien en demandant à Michel Rolland de te le dédicacer mais sans doute trouverait-on que je verse dans la courtisanerie. J’espère aussi que sur table tu pourras servir à tes hôtes, hormis l’excellent vin de la Sarthe de mes amis de la Bellivière, la palette des vins du domaine : La Tour Blanche bien sûr, son deuxième vin Les Charmilles de Tour Blanche, et plus modestement Les Jardins de Thinoy un blanc sec à base de Sauvignon, le Cru de Cinquet un rouge merlot-malbec et Horus un rosé. Pour autant ne te croit pas obligé de participer aux réunions de l’UGCC je peux t’y remplacer. Je plaisante bien sûr.


Comme l’écrit Alex Barrau, le directeur actuel : « domaine et école jouent la même partition : l’ouverture et l’excellence, en cultivant la vigne et les valeurs humaines. » Comme l’enseignement agricole t’es cher tu peux être fier de l’Ecole de La Tour Blanche qui accueille chaque année 100 élèves de collège et lycée en formation initiale, 50 élèves de BTSA en formation par apprentissage, 30 adultes en formation continue. Le vignoble c’est 37ha plantés en sémillon (83%), sauvignon (12%) et muscadelle (5%). Le rendement moyen ne dépasse guère 10 à 15 hl/ha. Le domaine produit en moyenne chaque année 65000 bouteilles de sauternes. La vente au Château c’est 15% le reste c’est le négoce de la place de Bordeaux et 50% part à l’export.


Voilà une belle histoire qui se perpétue alors, loin du quand dira-t-on des mauvais coucheurs, ou de l’ironie déplacée du Taulier, La Tour Blanche Premier Grand Cru Classé en 1855 est bien arrimé au Ministère de l’Agriculture , de l’Agro-alimentaire et de la Forêt, même que les vignerons rêvent qu’un jour on adjoigne au titre et de la Viticulture…

 

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Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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