Samedi 26 mai 2012 6 26 /05 /Mai /2012 00:09

 « Dans notre époque de bien-être, de spécialisation et de confort, il arrive de plus en plus souvent que la connaissance et la grâce soient l’apanage de ceux qui n’ont pas la vie facile. » Grâce soit rendu à Umberto Pasti de nous faire découvrir Fatima, une de ses vieilles amies qui habite dans un bidonville des environs de Tanger, qui fait pousser « quelques tomates, des fèves, deux ou trois poivrons, de la menthe pour le thé… » dans des « boîtes de conserve peintes avec le reste de chaux qui blanchit la maison une fois par an, tandis qu’ombrageant l’entrée, un Lathyrus tingitanus luxuriant, le pois de senteur de ce coin d’Afrique, pousse dans une poubelle. »

 

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Umberto Pasti qui cultive un jardin à Tanger et un autre à la campagne (expert en céramique islamiste, il vit entre Milan, Tanger et un minuscule village au sud d’Asilah où il a créé en pleine nature un jardin exceptionnel) cherchait sans succès, auprès des pépiniéristes, un Lathyrus tingitanus, qui, « comme beaucoup de légumineuses, s’obtient aisément à partir de la graine. » Un jour il en aperçoit un « dans un bidonville, grimpant sur une baraque, aussi vigoureux qu’une glycine, d’un rose de cyclamen. La vieille dame qui étendait son linge, ravie de mes compliments, monta deux marches, disparut dans sa maison et ressortit quelques minutes plus tard pour me remplir les paumes de graines. »

 

C’était Fatima et « ce fut le début à proprement parler d’une amitié fertile. » Grâce à elle il « cultive certaines variétés de thym sauvage et de cistes assez rares, cadeaux de parents à elle qui vivent dans les montagnes du Rif. » Réciprocité de jardinier « plusieurs des rosiers qui ont voyagés » dans ses poches « depuis l’Italie ou l’Angleterre se plaisent davantage dans les bidons de Fatima que » sur ses plates-bandes. De même que des graines de certains dahlias et de pavots somnifères qui, chez lui, « n’avaient donné que des germes, tandis que chez Fatima elles ont transformé deux jerrycans d’essence en  de stupéfiantes jardinières. »

 

« Fatima a quatre-vingt ans, elle souffre d’arthrose et mange en un jour une toute petite fraction de mes calories quotidiennes. Comme elle habite au bout d’une impasse sans eau courante, elle se lève à l’aube et va remplir à la fontaine les récipients qui lui serviront pour boire, se laver, cuisiner, faire le ménage et arroser. Or cette femme est une jardinière dont j’ai beaucoup à apprendre. Discipline ? Habitude ? Passion ? Pour maintenir ses sens en éveil – dont ce sixième, somme des cinq premiers plus quelque chose d’indéfinissable, mais de terriblement présent, que j’appelle la « grâce ».

 

Ces plantes dans des boîtes de conserves, ces lieux qui ne sont pas des jardins, ces mouchoirs de poches… Umberto Pasti les regroupe sous l’appellation « jardin du pompiste » même s’il n’appartient pas forcément à un pompiste. Il a un faible pour le jardin de pompiste car « c’est le seul où l’intelligence et la main de l’homme savent s’adapter à un environnement hostile s’il en est et en tirer des résultats inouïs. » Je comprends Umberto lorsqu’il « s’attendrit face à « ces modestes plates-bandes » concentrées dans en des « lieux de passage presque toujours laids, déshérités, à proximité des poubelles ou  des latrines » car, comme lui, je mesure « l’amour de la personne qui les a plantées et qui de temps en temps les bine et les arrose »

 

Oui je partage l’émotion qui l’envahi chaque fois qu’il tombe sur un de ces parterres. « Émotion devant l’amour dont ils témoignent et la solitude qu’ils révèlent, devant leur recherche de beauté et de dignité dans des banlieues affreuses et violentes, ou, pire encore, uniformes, standardisées, interchangeables, devant leur façon d’affirmer que la personne qui les cultive est, elle, unique et irremplaçable. »

 

Et pour clore cette chronique je ne résiste pas au plaisir de vous transcrire in extenso ce passage

 

« Il y a pour moi quelque chose d’héroïque chez l’épouse du pompiste qui, le soir, sa caisse fermée, le mari et les enfants déjà à table, le poids de sa journée sur les épaules, ressort et branche le tuyau pour arroser ses iris dans le bourdonnement des moustiques et le vrombissement des  motos et des voitures sur la voie rapide, dans la chaleur impitoyable, dans le lueur qui émane de la ville toute proche… Alors se manifeste le besoin d’accomplir ce geste ancile, plus fort que la fatigue et que l’appel vulgaire du téléviseur par la fenêtre ouverte : le tuyau reposé, le robinet fermé, elle se penche, enlève une feuille morte, puis une autre, en tassant la terre humide près du collet de la plante, afin que le rhizome en surface ne soit pas trop découvert, ainsi qu’il convient pour les iris. Des rêveries analogues me visitent devant des maisons de campagne ou derrière des H.L.M où un retraité dispute à la poussière et aux déchets son coin de potager. Or, qui dit homme qui sort le matin soigner ses trois mètres carrés de pommes de terre, sa fierté devant les œillets qu’il a semés, le soin amoureux avec lequel il enterre ses tubercules de dahlia qu’il sort un à un de la cagette paillée où ils sont stockés depuis l’automne dernier, dans la pénombre du petit abri en planches et tôle ondulée. »

 

Que voulez-vous, ces lignes respirent la poésie pure, sans afféterie ni recherche. Oui Umberto « ces jardinets parlent la langue du grand jardinage. Héritiers de ces potagers urbains qui depuis le haut Moyen Âge permirent aux villes de survivre, ils sont actes de solitude et de courage. Ils révèlent le besoin que l’homme a de la terre, son besoin de la remuer, de la toucher, son besoin de retourner aux racines. »

 

Cette chronique tire toute sa substance du merveilleux livre Jardins Les vrais et les autres d’Umberto Pasti pour le texte et Pierre Le-Tan pour les dessins c’est chez Flammarion 20€ traduit de l’italien par Dominique Vittoz

 

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Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Billet
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