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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 00:09

 

Prétentieux en plus de ça le dégustateur imposteur !

Pas si sûr, l’abus d’un recours systématique à la culture du vin pour le défendre nuit à sa bonne santé.

Bien sûr qu’il y a une culture du vin : « la culture du vin » naît au néolithique, dans les régions montagneuses du Proche Orient situées entre le Taurus, le Caucase et les monts Zagros. Double acception qui lui vaut cet entre guillemets, « plante à haute capacité d’adaptation, la vigne qui accompagnait les voyageurs a conquis le monde entier ». Elle a structuré les espace, façonné les paysages et « modelé les sociétés». Raphaël Schirmer et Hélène Vélasco-Graciet, deux géographes amoureux du vin l’écrivent mieux que moi, le vin « possède une valeur symbolique » car il est la « pièce maîtresse » des temps sociaux : le quotidien et l’exceptionnel. « Tour à tour aliment ordinaire, objet de distinction, corps sacré et rituel, un imaginaire social complexe s’exprime à travers lui ». Mais pour autant le vin est aussi un objet économique et commercial, une marchandise, il fait naître des « rentes territoriales et financières », les marchands, de tout temps, ont contribué à la diffusion, à la renommée, à la compétition mondiale du vin.

L’extraction du vin de son contexte économique et social, son rattachement à une forme anesthésiante d’exception culturelle, son classement dans un conservatoire des chefs d’œuvre en péril, sa contemplation dans un mausolée, l’extrait de la vie, de la vraie vie, celle que l’on vit. L’intellectualisation du vin, sa confiscation par une élite, ou qui se proclame telle, lui fait perdre ses racines populaires. L’assimiler à une culture peau de chagrin qu’il faut défendre becs et ongles, comme le livre, le cinéma ou toutes les formes d’art c’est le cantonner dans une prison, lui faire perdre sa vitalité et, somme toute, laisser le champ libre aux vrais marchands du temple. Nier qu’il y ait un marché du livre, du cinéma, de l’art contemporain dans lequel se croisent des purs produits commerciaux, formatés, marketés, brossant les potentiels acheteurs dans le sens du poil, et des œuvres plus indépendantes, moins massiques, moins putassières, est une forme de thérapie à l’usage de ceux qui ont peur de tout. Ce foutu marché est un tout que ça plaise ou non. Si l’on veut en dénoncer les dérives, les excès, rien ne vaut d’y patauger, de le connaître, d’en analyser les ressorts.

Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans « Les intellectuels, le peuple et le ballon rond » merveilleux petit livre écrit en hommage au bijou de l’uruguayen Eduardo Galeano « Le football, ombre et lumière » note que nous vivons à une époque « où le mépris des sentiments et des passions populaires est devenu un métier et passe pour une vertu. » En effet, les gens cultivés, ou ceux qui s’estiment tels cultivent l’exclusion, la bonne conscience satisfaite des classes moyennes qui « se font les grandes expos, achètent le dernier livre d’Eric Chevillard ou de Jean-Philippe Toussaint, le vin nature d’X ou Y », qui se complaisent dans le retrait face à toute la piétaille de ceux qui ne  sont pas de cette culture qui se rattachent à une forme de celle-ci ne trouvant pas ses racines  dans le monde virtuel des signes. En écrivant cela je ne minore en rien la valeur des œuvres visitées, des livres proposés ou des vins achetés, mais je mets en lumière une césure artificielle entre deux mondes qui n’en font qu’un.

Je m’explique, toujours en référence aux propos de Michéa, « de la même manière, celui qui ne parvient pas à ressentir avec son corps et son intelligence, la voluptueuse inutilité du sport (lequel, notait encore Lasch, satisfait « l’exubérance que nous gardons de notre enfance » et entretient le plaisir « d’affronter des difficultés sans conséquences » ne parviendra pas non plus à saisir l’étendue réelle de sa mutilation présente, ni l’ampleur des nuisances qui menacent son avenir. ». En clair, et ramené au vin, j’affirme que si l’on veut vraiment comprendre et dénoncer dans la totalité de ses effets les dérives liées à une hyper-marchandisation du vin, il faut être un connaisseur, un aficionado diraient les gens du Sud.

En revenant un instant au football, souvenir du Stade Marcel Saupin sur les bords de la Loire, les derbys Nantes-Bordeaux, les confrontations flamboyantes Nantes-St Etienne, debout dans les populaires (3 francs) au coude à coude avec de connaisseurs, de ceux qui étaient en capacité de « lire le match », d’en discuter à la mi-temps et après le match sur la base de critiques fondées sur l’amour du jeu. Tout sauf supporter même si notre cœur battait de concert pour les Canaris, applaudir les stéphanois, vibrer pour la fluidité du jeu à la nantaise, pester contre la rugosité girondine, fondaient une partie de notre sociabilité. Pendant des décennies les vertus du football « esprit de création, intelligence tactique, maîtrise technique, plaisir de jouer » ont fait de lui le sport du peuple. On venait d’abord regarder un match avant de supporter une équipe. Nul besoin pour cela de « commentaires » d’experts récitants, tel Christian Jeanpierre sur TF1  à chaque passe le club européen de rattachement des joueurs des équipes de la Coupe du Monde, de consultants statisticiens sans grand charisme et de l'attirail dérisoire des communicants.

Vous allez m’objecter que j’extrapole, que je tire avantage de comparaisons osées entre un sport populaire et le vin populaire. Je suis prêt à en convenir mais comme ici je plaide pour un retour à la célébration du plaisir et de la volupté je suis un peu contraint de forcer le trait. Il n’empêche que la connaissance, cet acquis lentement accumulé, mélange de découvertes, d’écoute, de curiosité intellectuelle, d’ignorance assumée, de lecture aussi, reste pour moi le ressort profond d’une culture vivante du vin loin du technicisme d’œnologues, d’experts, de juges aux élégances. Bien sûr l’acquis peut aussi passer par l’apprentissage dans un cours, par l’enseignement de la dégustation mais à la seule condition que ce ne soit pas un simple placage, un vernis, mais une réelle appropriation. Cette intériorisation permet à tout un chacun d’assumer sa timidité et sa peur d’affronter le puritanisme et le conservatisme de ceux qui disent faire profession d’un savoir qu’ils confisquent.

Pour moi la culture du vin est une culture ouverte bigarrée, celle de la rue comme celle des Grands Crus, où la passion, la simplicité restent au cœur du geste. Boire, apprécier, ce n’est pas se prendre la tête, faire genre, prendre des poses, camper dans des chapelles barricadées, mais c'est aussi porter sur le voisin un regard intéressé même s’il en reste à son petit Bordeaux ou à un vulgaire Vieux Papes. Cette compréhension de l’intérieur, dans la vie avec tout ce qu’elle comporte de compromis, de difficultés, de petitesses ou de gestes gratuits, permet vraiment de porter un regard critique et pertinent sur les dérives d’une société d’argent roi et de chacun pour soi. Comme le disait Joseph Delteil qui recevait dans son ermitage aussi bien l’écrivain Henry Miller que le premier gugusse venu « J’ai des amis du haut en bas comme le ramoneur, de toutes gueules et de toutes couleurs... »

Oui je plaide pour que la culture du vin « garde un cœur d’enfant » qu’elle veille sur cette part d’enfance où l’on joue pour jouer, où l’inutile prévaut sur ce qui va me servir. Oui taper et courir derrière un ballon c’est con pour un intellectuel mais c’est beau aussi bien dans les favelas de Rio que sur les pelouses de l’Esplanade des Invalides. Cette culture universelle populaire, seule antidote à la globalisation, c’est la respiration de notre vie sociale, trinquer, se parler autour d’un verre, échanger entre amis pendant un repas où le vin est l’invité obligé, c’est l’avenir de ce produit millénaire qui gagne chaque jour le cœur de milliers d’individus de part le monde. À trop vouloir pour certains d’eux en faire des objets d’un luxe inaccessible, pour d’autres à les réduire à une morne reproductibilité, pour d’autres enfin à le cantonner dans un univers d’initiés, on oublie ce qui a fait la force du vin, sa capacité à traverser les âges, c’est de faire partie de l’imaginaire des peuples. Cultivons nos différences, acceptons la diversité, redonnons au vin sa fonction totémique.

Confus, touffu, j’énerve certains je le sais mais que voulez-vous pour moi une seule chose compte dans cette affaire « l’extension du domaine du vin » alors ça vaut le coup d’agiter les eaux calmes du long fleuve tranquille des idées reçues, de mettre un peu d’animation dans le convenu de l’imagerie papier glacé qui nous endort. Pour ce faire je préfère le vin car ainsi l’amour me réveille encore...  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

Jacques Sallé 26/07/2010 10:42



Merci pour cette réponse, Jacques.


Peux-t-on parler d'une tribu composée de bios de biodynamistes etc. ? Je suis bien certain que non. Et je les connais bien pour avoir oeuvré à l'origine du groupe "Renaissance des Appellations"
dont j'ai rédigé la charte et organisé les trois premières dégustations - groupe dont je suis exclu aujourd'hui pour de très bonnes raisons. Il s'agit un groupement d'individus très
individualistes et quelquefois caractériels, voire très "allumés" qui n'ont comme point commun que leur intérêt de promouvoir commercialement leurs vins ensemble. C'est un club à l'anglaise ou
les nouveaux membres sont cooptés par trois ou quatre personnes, Nicolas Joly en tête.


En fait les barbus et autre ayatollahs du bio ne s'aiment pas entre eux, ils ne forment pas une tribu. Tout au plus une congrégation de militants individuels impossibles à fédérer. Chacun pensant
détenir La Vérité.


Et cela se complique avec la biodynamie - Steiner, l'antroposophie issue de la théosophie... Avec ses croyants et ses pratiquants non croyants... Autant de chapelles qui ne pourront jamais former
une tribu, bien que, vu de l'extérieur, ces naturalistes apparaissent comme des supporters bien organisés



le petit télégraphiste pour Pierre Souillard 26/07/2010 09:37






Pierre Souillard

Vous le dites avec vos mots, parfois je ne suis pas d'accord mais dans le fond : OUI. Merde à l'appropriation du vin par l'élite qui ne se salit pas les mains mais qui en sait toujours tout sur
tout, et surtout qui émet des jugements sans ...appels pour épater leurs semblables dans les salons mondains ou les
articles de la presse, spécialisée ou pas. Mais l'amour du vin nait forcément d'une émotion que l'on recherche comme dans l'art, et les aficionados dans la tauromachie. Quelque soit le vernis
apposé sur cette recherche, le vin reste un aliment indisociablement lié à la terre. Quand le critique, le journaliste ou la baronne s'émerveille sur le dernier flacon à la mode, ce n'est pas
par l'action divine que le truchement se passe, mais par le travail du paysan. Et c'est bien fait.




Jacques Sallé 26/07/2010 09:04



Touffu oui, un peu confus aussi car l'analogie du vin "pop" et du foot "pop" n'est pas toujours évidente : s'il existe une culture du vin, je ne vois pas de culture du foot. Et il n'existe pas,
que je sache, de tribus de supporters du beaujolais, du petit blanc ou du gros rouge...


Par ailleurs, l'extension du domaine du vin se limite de façon évidente aux habitudes bien ancrée de la consommation de chacun. Même si le plaisir partagé autour d'une bouteille
est un instant de consommation privilégié qui permet l'ouverture vers d'autres horizons, le domaine de la lutte pour l'extension du vin est infini. Vaste tâche.


L'extension du domaine des rêves oenophiliques par ces "convenus de l'imagerie sur papier glacé" ont encore quelques beaux jours devant eux - tant que la manne publicitaire pour financer les
belles images et le beau papier ne tarit pas...



JACQUES BERTHOMEAU 26/07/2010 09:12



Je crois en effet que mes écrits touffus prennent le risque d'être mal compris. Deux clés cependant :


- le peuple est ici un facteur commun qui ancre le produit ou le spectacle mais je ne fais pas un parallèle entre 2 cultures;


- supporters dans le vin = membres des diverses tribus pronant le bio, le naturel, le biodynamique etc...  



David Cobbold 26/07/2010 07:10



Bravo Jacques, c'est bien dit, même quand c'est un peu "touffu". Je signe pour ce manifeste !



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