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24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 07:00

La vengeance est un plat qui se mange froid, dit-on, mais à la seule et unique condition de bien savoir la conserver, la préserver des outrages du temps, même la réchauffer lorsqu’il le faut, sinon elle devient vite amère ou rance. Pour ce faire je fais mienne, depuis toujours, celle mise en exergue par Baltasar Gracian y Morales « Le mépris est la forme la plus subtile de la vengeance.  » J’attends. J’attends le bon moment. Surtout ne laisser rien paraître, ravaler son orgueil, mettre un mouchoir sur son amour-propre, garder juste ce qu’il faut de distance et de froideur apparente, résister parfois au désir de profiter d’un avantage passager car il ne s’agit pas de gagner une bataille mais la guerre, une guerre totale sans rémission ni capitulation. Réduire au silence, pas au silence éternel bien sûr, mais à une forme d’attrition qui est une destruction intérieure, invisible, préservant les apparences. Ruiner, j’aime ce mot. Croiser le regard atterré de celle ou de celui qui pensait que l’oubli avait effacé l’outrage. Quel drôle de mot, mal adapté à la blessure jamais vraiment cicatrisée. Nulle offense, nulle injure à mon égard mais cette hauteur que soi-disant donne le pouvoir à certains, les bras droit, les exécuteurs froids des basses œuvres, pour vous briser, vous ignorer, vous mépriser. Pas un mot, pas une sentence, le vide, la solitude et le gouffre, alors résister, ne pas pleurer, serrer les dents. S’accrocher. Que faire ? Dériver, laisser le temps faire son œuvre, s’armer de patience, sourire à la vie, laisser faire le hasard. Devant mon verre, à la terrasse du café de la place du Palais Bourbon, sous la chaleur du convecteur à gaz, je feuilletais la presse, morne plaine : la démission de Cahuzac, la mise en examen de l’agité, les piaillements des uns et des autres, sans intérêt. Le temps serait-il venu que je me bouge le cul, que je cesse de renvoyer à demain ce que je voulais faire ? Sans grande conviction je décidai que oui. Je payais et je rentrais à la maison faire mon paquetage.

J’adore partir sans prévenir. Ce n’est ni digne, ni courageux,  mais pratique. Où allais-je aller ? À la gare, prendre le premier train, puis réfléchir à la situation que je venais de créer. En fait je savais très bien où j’allais mais je faisais comme si. Tordu le mec, oui sans doute, simple cloisonnement entre la pensée et le faire afin de ne pas reculer, se trouver cent-mille bonnes raisons de rester le cul au chaud à ne rien faire. « Vous avez une chambre avec douche ? » La réception était minable. Le réceptionniste était minable. L’hôtel était minable. Le type me zieutait comme si j’étais un sans-papier. Ça m’énervait. Sans réfléchir j’étalais sous son nez poilu ma carte barrée de tricolore. Il déglutissait. Il toussait. Il s’étouffait. Se ruait sur le tableau des clés. M’en tendait une. Balbutiait « la 56, c’est la plus calme et la meilleure… prenez l’ascenseur à gauche c’est au cinquième…» Je n’aime pas les ascenseurs, ça réserve parfois des surprises à l’arrivée. Je le lui disais d’un air contrarié. Sa bouche s’arrondissait, aucun mot ne sortait, seul un gargouillis baveux humectait ses lèvres craquelées. J’avais soudain honte  de foutre la trouille à ce pauvre veilleur de nuit payé au lance-pierre. Je lui demandais s’il avait soif. Il dodelinait sa tête déplumée en guise d’acquiescement. « Commandez deux bocks au café d’à côté, c’est ma tournée…

-         Mais m’sieur le commissaire ils ne voudront jamais venir…

-         Alors dites-leur que c’est pour le commissaire vous verrez le service sera rapide.

-         J’suis con je n’y avais pas pensé m’sieur le commissaire…

Nous nous sommes installés côte à côte dans les fauteuils élimés de ce qui se voulait la réception de ce palace. Le loufiat qui était venu nous porter nos mousses avait eu la bonne idée de nous demander si nous souhaitions casser une petite graine. Le gars y devait penser, comme tout bon Français qui se respecte, que faire de la lèche avec un représentant haut placé de la maison poulagas c’était un bon investissement. « Et si on se tapait une bonne choucroute ? » Mon réceptionniste qui avait descendu son bock en deux lampées me contemplait comme si j’étais la Vierge de Massabielle. « Une Royale, c’est la mieux garnie…

-         Deux, avec de la moutarde forte mon garçon !

-         Oui monsieur le commissaire…

-         Et tu nous remets deux pintes sans faux-col !

-         Oui monsieur le commissaire…

C’était la première fois de ma carrière qu’on me donnait du commissaire ce que je n’avais jamais été. Le plus drôle c’est que je ne savais même pas quel était mon rang dans la Grande Maison. Je vivais hors hiérarchie depuis des lustres et maintenant que mes petits copains étaient aux manettes place Beauvau tout le monde trouvait ça très bien dans la haute hiérarchie de la Grande Maison. Je comptais bien profiter de la situation pour préparer le terrain de mes basses œuvres. La choucroute se révélait d’excellente qualité et, comme le loufiat nous avait gratifiés de portions gargantuesques, nous rotions comme des bienheureux. « Un café avec une petite prune, monsieur le commissaire ? » J’acceptais. Le réceptionniste commençait à me raconter sa vie et je l’écoutais en sirotant ma prune. Pour la première fois depuis fort longtemps je me sentais pêchu, j’avais envie d’en découdre. Sans doute sera-ce mon chant du cygne. 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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