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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 07:00

Ce dimanche nous sommes en guerre et mon héros, dont beaucoup d’entre vous ne savent pas qu’il se prénomme Benoît, n’a nulle envie de digresser sur le mariage gay ou la tronche de Pécresse lors de ses retrouvailles avec son ex-grand ami le roquet de Meaux. Alors, je vais aujourd’hui faire un grand retour en arrière au tout début de ce petit roman dominical, en décembre 2006.  Mon héros, selon la formule consacré, tombe amoureux. Nous sommes en mai 68...


Moi je me souviens du 24 mai 68


Le patron du Conti, gagné par la grâce, nous faisait servir à volonté des demis de bière. Comme je n'avais rien dans le ventre depuis mon café du matin, mes yeux se brouillaient, je me sentais à la limite de l'évanouissement. Une belle main se posait sur mon bras. Une belle voix me disait « Vous devez avoir faim... » L'autre main me tendait un sandwich pendant que la voix ajoutait « c'est un sandwich au saucisson sec comme vous aimez... » Je me cabrais. La voix riait, un rire clair. Je la contemplais, ahuri. Elle était étonnante, non, bien plus rayonnante. Une légère coquetterie dans l'œil, des cheveux longs et soyeux qui s'épandaient sur ses épaules nues et, tout autour d'elle, comme un halo de sérénité. Elle n'était pas belle. Elle était plus que belle, incomparable. En la remerciant je me disais que, sa robe boutonnée du haut jusqu'en bas, d'ordinaire, j'aurais eu envie de lui ôter. Je crois qu'elle le sentait. Moi si j'avais su rougir j'aurais rougi. Je pointais mes yeux vers le bout de mes pieds. Je rencontrais le bout des siens. Elle portait des ballerines noires. J'aimais.  « Mangez ! » J'obéissais. Le sandwich mariait le craquant d'une baguette fraîche avec l'onctuosité du beurre et le fondant d'un saucisson coupé gros. J'appréciais. La bouche pleine j'osais un compliment. Sa réponse me fit avaler de travers. « Je l'ai fait pour vous » Elle me tendait un demi de bière. «  Restez avec nous Benoît, ici, tout le monde vous adore... » Je fondais. Moi, c'était sûr, je l'adorais et par bonheur une chaise recueillait mes abattis.


A loisir je la contemplais. Elle avait l'air d’une jeune fille sage mêlant romantisme et pieds sur terre. Moi si disert, je restais sans voix. Comme un enfant face à son bol de soupe je faisais durer le plaisir de mon sandwich. Bien sûr, je me couvrais de reproches. Comment avais-je pu ne pas la remarquer ? Peu importait puisqu'elle était là. Qu'elle me donnait du Benoît. Me préparait un sandwich au saucisson sec. Qu'elle savait que j'aimais le sandwich au saucisson sec. C'était une apparition. Mon retrait du cercle n'avait en rien perturbé la discussion. Un autre de mes camarades avait naturellement pris le relais. C'était aussi ça la magie de mai. Elle et moi, comme isolé du monde, nous étions seuls au monde, sur une île, genoux contre genoux car elle venait de s'asseoir face à moi. Ce elle me crispait. L'échange était inégal. Insoucieuse de mon infériorité, elle se penchait vers moi pour me murmurer à l'oreille, en pouffant, « vous croyez que nous allons bâtir un monde meilleur... » Tout en m'extasiant sur ce nous, que je réduisais à deux, je réfrénais mon envie d'effleurer de mes lèvres la peau ambrée de son cou. Une trace de sel, d'embruns, je la sentais naïade. Tel un naufragé, abandonnant le souci du bonheur de l'humanité opprimée, je m'agrippai à cette intuition en lui posant cette question étrange : « aimez-vous la mer ? »  


Elle c'est Marie


Marie aimait l'océan. Dans son maillot de bain une pièce blanc nacré c'était une sirène. Elle glissait vers le large pour n'être plus qu'un petit point à l'horizon. Moi le terrien balourd je l'attendais sur le sable pour l'envelopper dans un grand drap de bain. La frictionner. La réchauffer. Lui dire que ne nous ne nous quitterions jamais. Elle répondait oui. La serrer fort pour entendre son cœur cogner contre ma poitrine. Ce premier jour d'elle, pendant tout le temps où elle n'était encore qu'elle, j'en garde bien plus qu'un souvenir, je le vis chaque jour. A ma question idiote « aimez-vous la mer ? » elle avait répondu, en empoignant son cabas de fille, un oui extatique, en ajoutant « c'est mon univers Benoît... » Nous nous levions. Naturellement elle passait son bras sous le mien. Les cercles s'ouvraient. Nous les fendions tout sourire. Certains des amis à elle, et des à moi, nous lançaient des petits signes de la main. Aucun ne s'étonnait. C'était cela aussi le charme de mai, ce doux parfum de folle liberté, cœur et corps, hors et haut. J'étais fier. Elle traçait un chemin droit. Nous laissâmes le fracas de la nouvelle place du Peuple derrière nous. Sur le cours des 50 otages nous croisions un groupe de blouses blanches remontées, bravaches comme s'ils allaient au front. Dans le lot, un grand type tweed anglais, nœud pape. et Weston, gesticulait plus que les autres, l'œil mauvais et le rictus aux lèvres. A hauteur, il vociférait « alors Marie on se mélange à la populace... »


Les doigts de Marie se faisaient fermes sur mon bras. Nous passions outre. Elle, devenue enfin Marie par le fiel de ce grand type hautain, d'une voix douce, me disait comme à regret, « ne vous inquiétez pas Benoît, ce n'est qu'un de mes frères... Il est plus bête que méchant... » Tout en elle me plaisait. Elle m'emballait. Je la suivais. Elle me montrait un vieux Vespa vert d'eau. Je la suivrais tout autour de la terre, au bout du monde, là où elle voudrait. Pour l'heure, sans casque, nous filions vers Pornic. Filer est une façon de parler car l'engin ronronnait comme un vieux chat mais nous laissait le loisir d'apprécier le paysage et de papoter. Tout un symbole, elle conduisait et moi, avec délicatesse j'enserrais sa taille et je l'écoutais. Quel bonheur de se taire. Marie parlait. De moi surtout et j'avais le sentiment d'être dans sa vie depuis toujours. Spectatrice de nos palabres interminables elle avait su pénétrer dans les brèches de mon petit jardin d'intérieur. Moi, le si soucieux de préserver l'intégrité de celui-ci, je ne prenais pas cet intérêt pour une intrusion. Marie la douce me disait tout ce que je voulais ne pas entendre de moi et je l'entendais.

 

Le beurre de sardines


Marie, son prénom, son scooter vert et son grand frère arrogant, voilà en tout et pour tout ce que je savais d'elle et l'affaire était pliée. J'allais passer ma vie avec cette grande fille droite et simple. Nous étions allés manger des berniques et des sardines grillées dans un petit restaurant aux volets bleus. Le serveur avait allumé des bougies. Elles grésillaient. Marie était aussi fraîche et belle que Françoise Hardy. J'adorais Françoise Hardy. Je le dis à Marie. Elle rit : "et moi tu m'adores comment ? "


- comme le beurre de sardines...

- j'ai peur...

- quand j'étais petit j'aurais vendu mon âme au diable pour une bouchée de pain qui avait saucé le beurre de sardines...

- alors je suis fichue Benoît. Tu vas me croquer...

- j'hésite...

- menteur !

- es-tu baptisée ?

- non !

- alors je peux car ce ne sera pas un péché...

- je suis juive !

- moi je suis goy et je t'aime !

- que tu dis.

- je ne l'ai jamais dit.

- menteur !

- et toi ?

- je ne veux que toi !

- alors c'est simple, puisque je t'aime plus que le beurre de sardines, je vends mon âme au diable des goys pour le prix d'une petite juive qui ne veut que moi. Tope là !


Nos mots, nos rires, nos silences, le Muscadet, les deux babas au rhum couverts de Chantilly, le mitan du grand lit, des draps frais et parfumés, un rideau de gaze qui se gonfle sous la brise, nos caresses, nos premiers émerveillements, le cœur de la nuit, le lisse de ses cuisses, son souffle sur mon cou, nos enlacements, nos maladresses, le rose de l'aurore, la découverte de nos corps, notre désir, le café chaud dans de grands bols...  Pourquoi vous confierais-je la plus petite parcelle de cet espace de temps où chaque seconde était bonheur ? C'est trop simple le bonheur. Traduit en mots on le trouve mièvre. Qu'importe, peu importe, il était là, sans nuance, débordant, éclaboussant, Marie et moi on se fichait pas mal de le cerner, de le retenir, il nous était tombé dessus comme ça, c'était bon, c'était bien. Nul besoin de serments, d'arrangements, de tous ces atours, ces colifichets, le 24 mai 1968 était le jour d'elle, le seul jour, l'unique. 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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commentaires

Domaine Chanzy russe 09/07/2013 17:00


J'ai lu le chapitre 11 hier et j'étais intrigué de savoir où se trouvait le chapitre 10! Je l'ai enfin trouvé, et je peux te dire que j'ai bien aimé, tout comme le 11! J'aimerais savoir, pourquoi
tu ne fais pas un article qui permet de tous les regrouper sur une page? Histoire d'avoir la possibilité de les lire les uns après les autres, cela serait sympatique pour tes lecteurs!
Merci en tout cas, cette lecture était agréable! 

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