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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 07:00

Après ma sortie gros sabots sur les banlieusards envahissant Paris pendant l’entre-deux fêtes je m’attendais à une belle avoinée de ma Jasmine très jugulaire-jugulaire sur cette forme de ségrégation vulgaire très bien portée du côté de Saint-Germain-des-Prés. Nous nous croisions le plus souvent au petit-déjeuner car ma très chère épouse était mobilisée sur plusieurs fronts dont le plus chaud : le mariage pour tous. Comme je jouais à merveille mon rôle de papa-poule qui fait les courses, va chercher les mouflons à l’école, couche tout le petit monde à l’heure avec histoire à la clé, je pensais plaider avec humilité les circonstances atténuantes. Le soir, lorsqu’elle rentrait d’une de ses multiples réunions, je roupillais comme un bienheureux. Bref, nous étions un couple moderne, sauf que moi j’avais plus la tronche à être grand-père que père. Donc, le lundi matin, je venais de lui préparer son bol de Ricorée et je lui avais soigneusement graissé ses toasts de Nutella, lorsqu’elle me rejoignit dans sa tenue de femme d’action les pieds fourrés dans des Uggs à paillettes. Jasmine me claquait deux bises avec entrain. Elle sentait bon. Je faisais profil bas, l’air béat. France Inter étant en grève nous bénéficiions d’un flux ininterrompu de musique comme dans un supermarché. Façon de parler nous n’allions jamais dans les supermarchés. Son Ricorée n’ayant pas atteint son point de buvabilité Jasmine assise droite comme un I, tapotait ses beaux ongles sur le formica de notre table année 50 en me  souriant. Le calme précédent la tempête pensais-je en beurrant ma baguette. « Mon amour, envoie-les chier ! » fut son incise. Ébahi, j’opinai. « Te laisse-pas faire mon chéri, contre-attaque ! » Je m’enfilai à la hâte une gorgée de café bouillant « Mais comment Ondörkhaan ? » Ce petit surnom dont je l’affublais était notre secret, un code. « Ressers leur ce que tu as écrit sur ton temps dans le 9-3 ! »

-         Tu crois ?

-         Oui mon puceron adoré !


Convaincu, je m’exécutai :

1454-kub01.jpg

 

« Au Blanc-Mesnil, parfois, quand le vent tournait, le centre-ville sentait le bouillon Kub. Ça me changeait des effluves sucrés du Petit LU qui donnaient à nos soirées nantaises un goût d’enfance. De la zone de la Molette, coincée entre la gare de triage et les pistes du Bourget, au 192 de l’avenue Charles Floquet, les deux grandes cheminées de l’usine Maggi crachaient encore, plus pour longtemps d’ailleurs, des vapeurs chargées d’arôme de pot-au-feu et de poule au pot. Les vieux ouvriers parlaient du temps où en galoches de bois ils travaillaient dans la vapeur des énormes marmites de 1300 litres pour verser les sacs de farine végétale dans l’eau bouillante. La plupart d’entre eux, des algériens venus du même village ou issus de la même famille, terminaient leur vie, murés dans le silence et l’oubli, au sein de foyers délabrés. Ceux qui jouaient aux cartes, des cartes d’aluette, m’avaient pris en sympathie, et ils me rappelaient, avec un sourire désabusé, que lorsqu’ils étaient arrivés au Blanc-Mesnil ils étaient français et que maintenant, loin d’une Algérie qu’ils ne connaissaient pas, ils n’étaient plus rien. Je passais de longs moments à les regarder   jouer en sirotant avec eux du thé à la menthe. Depuis que le géant suisse Nestlé avait bouffé Maggi l’usine fabriquait aussi des petits pots pour bébé et tout le monde ici, mes compères algériens en premier, sentaient bien que les jours de la SAM, la société alimentaire moderne, étaient comptés. En 1969, Findus absorbé par Nestlé se met à y faire faire des crêpes fourrées et du poisson pané avant de se délocaliser à Beauvais quatre ans plus tard. Mes vieux, j’en suis sûr, ne sont pas allés voir leur usine et ses deux grandes cheminées imploser et choir dans l’herbe de la zone. Si je vous parle longuement de cette histoire c’est qu’au Blanc-Mesnil j’ai découvert le petit monde ouvrier de la Ceinture rouge de Paris et le militant de base du Parti Communiste qui veillait sur lui comme le curé de mon pays sur ses ouailles.


Affecté au commissariat de la place Gabriel Péri je coulais des jours paisibles. Mon patron, le gros et débonnaire, Bourrassaud, ne nous menait pas la vie dure et, très vite, il se prit d’une réelle affection pour moi. Ainsi je connus Marie-Jo, sa pulpeuse et tendre épouse qui, elle, m’annexa pour assouvir ses fantasmes volcaniques. L’imagination de Marie-Jo ne trouvait aucune limite, avec elle je connus les joies d’une fornication débridée en des lieux incertains : les cages d’escalier, les portes cochères, les parkings d’immeubles, même les arrière-salles de café, où me disait-elle, en se réajustant après nos ébats, je devais m’estimer heureux qu’elle eut réfréné, avec beaucoup de maîtrise, les gémissements et les râles de plaisir que provoquaient mon rut. Je n’étais pas dupe de son baratin, ce qui l’excitait, la faisait jouir en des orgasmes cataclysmiques, ce n’était pas mes talents d’amant mais la crainte permanente qu’on nous surprenne. Les Bourrassaud habitaient rue d’Altricham-Sandwell dans l’une des nombreuses cités qui poussaient comme des champignons. Au Blanc-Mesnil, bien évidemment, avec l’avenue Vladimir Ilitch Lénine, les rues Maurice Audin et Paul Langevin, la rue Gorki encadrée bizarrement par celles du général Giraud et de Victor Hugo, on barbotait majoritairement dans un bouillon à la gloire des héros de la patrie du communisme et du socialisme réel. Pour ceux qui l’ignorent, André Lurçat, qui au salon d’automne de 1923 avait présenté dans la section urbanisme « une architecture simple, franche de forme et dénuée de tout ornement, avec comme technique, le béton armé, comme couverture, une terrasse… » dans les années 60 avait mis, avec un bonheur apprécié par les dirigeants communistes, ses idées en pratique au Blanc-Mesnil. Comme pour Péret au Havre, le geste architectural ne me semblait pas dénué d’intérêt, de recherche et même de respect pour l’habitant, mais l’ensemble suintait d’une gaité très proche de celle du réalisme socialisme : le genre à se flinguer les soirs d’hiver. Mes amis les vieux algériens, l’éruptive Marie-Jo meublaient vaille que faille mon ordinaire au Blanc-Mesnil et, tout aurait été comme dans le meilleur des mondes si, à Paris, ma permissivité coupable à l’endroit de Sylvie n’avait accumulé un paquet d’emmerdements dont, bien évidemment, je me souciais comme de ma première chemise. »           

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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