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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 07:00

Ce dont nous avions besoin, Lucia  surtout, simple compagne de route de types accrochés, tels des sangsues, à une idéologie dure, fragmentée, fermée, sans avenir, elle subissait toutes les contraintes, assumait tous les dangers, sans pouvoir exprimer ses doutes, ses craintes, c’était de nous extirper de cette gangue, de ce plomb encore mou qui menaçait de nous engloutir. Le fossé entre un discours basiste, soucieux de donner la parole aux ouvriers qui ne l’avaient jamais eu, et une pratique léniniste d’une soi-disant avant-garde de la classe ouvrière pétrie de certitudes, bordélique, bavarde, peuplée de jusqu’auboutistes, d’idéalistes, d’opportunistes, de couards futurs délateurs, les repentis, les dissociés de la loi de 1986, commençait de se creuser. Pier Paolo Pasolini, que l’on ne peut soupçonner d’être un réactionnaire, écrivait dans L’Expresso du 16 juin 1968, à propos des étudiants italiens soixante-huitard « … Maintenant les journalistes du monde entier (y compris ceux de la télévision) vous lèchent (comme on le dit encore en argot d’étudiant) le cul. Moi pas, très chers. Vous avez des gueules de fils à papa. Vous êtes  trouillards, pas sûrs de vous, désespérés… »

 

Nous sommes allés dans une boîte chic, un club privé du centre de Milan où les portiers laissèrent entrer Lucia en la saluant comme une habituée. Elle l’était, la fille du vestiaire en empoignant sa pelisse râpée lui donna un petit surnom italien dont le sens m’échappa mais qui témoignait d’une forme de complicité intime. Ma surprise fut encore plus grande lorsque je découvris les longues jambes de Lucia qui descendaient d’une mini-jupe de cuir noir qui laissait apparaître le haut de ses bas suspendus à un porte-jarretelles. « Je fais l’escort-girl pour boucler mes fins de mois… » se contenta-t-elle de me dire en me prenant le bras pour m’entraîner vers la gueule rouge d’un escalier qui menait à une cave d’où émanait une musique sirupeuse. Sa poitrine, avantageusement enserrée dans ce qui devait être une guêpière, attirait des regards concupiscents d’une clientèle d’hommes d’affaires en goguette. Nous nous assîmes dans l’une des nombreuses niches qui bordaient une piste de danse où quelques couples désaccordés : belles plantes et gras du bide, se préparaient à passer à des jeux plus rémunérateurs. Le champagne que l’on nous servit était bon, les italiens sont fous de champagne. Je ne savais que dire mais Lucia, elle, avait beaucoup à dire. « Pour nos petits camarades je suis ici en service commandé, en repérage, mais ils se gourent, je suis ici, parce que j’aime ça : le luxe, le fric, le plaisir, mais pour l’instant je ne couche pas… ces messieurs se contentent de mes services manuels et surtout buccaux, ça les change de bobonne et surtout je leur sers de la domination. Ils adorent se faire fouetter, se faire pisser dessus, me lécher les pieds et la chatte bien sûr… Le mâle italien rêve de mater deux lesbiennes en action, alors nous leur servons à la demande ce genre de gâterie, au prix fort bien sûr… »

 

Lucia volubile, passait de ses ébats tarifés à l’analyse politique de la situation avec facilité, une forme de défi de femme levant la chape du lourd machisme de ces temps, y compris bien sûr dans nos cercles dit révolutionnaires. Je l’écoutais sans poser de questions. « Si je te raconte tout ça c’est que tu n’es pas clair… tu es ambigu… mais tu aimes les femmes… et de toute façon j’ai besoin de me décharger de ce fardeau qui me pèse… je ne sais pas où je vais mais je n’ai pas envie de mourir d’une balle perdue et plus encore de croupir dans une geôle des années durant et surtout pas de me retrouver dans une cuisine à faire la bouffe et à torcher des gosses. Je veux vivre, vivre ma vie, hors d’ici, être indépendante, libre de mon destin… » Je ne savais que répondre. Lucia le sentait, elle me rassurait « t’en fait pas je ne te demande rien, sauf de partager avec moi mes secrets, et, le moment venu, peut-être de m’aider à me tirer de ce merdier… » Je lui prenais la main. Elle me disait « embrasse-moi ! » Je le faisais de bon cœur mais mes mains restaient sages car, même si j’étais dans le dur, je gardais assez de lucidité pour ne pas briser le fil de notre conversation. Lucia commandait une nouvelle bouteille de champagne. Ses yeux brillaient d’une lueur où se mêlaient lucidité et désespoir. « Dansons ! » Je m’exécutais tout en jetant un regard circulaire sur l’amas de gus vautrés sur des poufs. C’était ouragan dans les calbuts. Lucia se plaquait contre moi et je n’eus d’autre alternative que de poser mes mains sur ses fesses moulées par le cuir.  

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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