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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 07:00

Nous nous sommes installés dans un vieux palais sur les hauteurs de Cagliari, j’ai installé mon bureau à l’étage le plus élevé pour voir la mer et j’y ai campé sans mettre le nez dehors. Il me fallait prendre sur moi pour continuer d’écrire, rompre une forme de dégoût, de lassitude.  Cagliari, la ville dont Vittorini disait « je sens que Cagliari est une ville qui ne ressemble à aucune autre. Elle est froide et jaune. Froide d’une froideur de pierre et jaune comme le calcaire d’Afrique… » J’avais besoin de me sentir à la fois entouré mais isolé car je ne pouvais plus me contenter de suivre le fil des jours de mon séjour à Milan, ça ne m’inspirait plus car à part brûler de vieilles bagnoles et des pneus Pirelli, tracter à la sortie des usines, refaire le monde dans des rades enfumés, nous empailler dans des réunions interminables nous ne faisions rien de concret. C’est alors qu’un soir je ne sais plus qui a décrété qu’il fallait faire un geste dans le style des Tupamaros : enlever un type particulièrement odieux avec les ouvriers, le séquestrer brièvement, le « juger », le photographier dans une posture humiliante puis diffuser la photo pour qu’elle soit reprise dans les journaux. Ce fut un directeur d’établissement, Macchiarini, responsable des restructurations qui fut très vite désigné. Bien plus que son enlèvement ce que je garde dans mon souvenir c’est l’image du pistolet braqué sur Macchiarini, une vieille pétoire toute rouillée, et l’écriteau pendu à son cou. Sur ce dernier, le sigle des Brigades Rouges, et un texte bien dans le ton de cette époque « Tu mords et tu fuis. Rien ne restera impuni. Frappes-en un pour en éduquer cent. Tout le pouvoir au peuple armé. »


L’enlèvement fut simple. Nous prîmes Macchiarini à la sortie de l’usine au milieu d’un paquet d’ouvriers. Deux camarades l’ont abordé « Ne fait pas un geste, nous sommes armés, suis-nous et monte dans cette voiture ». C’était une fourgonnette 850 Fiat. Il n’a opposé aucune résistance. Nous l’avons trimballé dans Milan pendant des heures avant de l’interroger sur les restructurations qu’il était en train de faire chez Siemens. Aucune violence physique ne fut exercée à son égard mais il n’en menait pas large. Il a répondu sans aucune réticence à toutes les questions. A l’époque j’eus du mal à supporter ce simulacre de justice, dites populaire. Ce mec était sans nul doute un immonde salaud mais nous ne valions guère mieux avec nos méthodes de révolutionnaires en peau de lapin. Lorsqu’on lui a braqué le révolver sur la tempe Macchiarini s’est pissé dessus. Quelle humiliation, rien que pour faire une photo qui signifiait que nous étions des clandestins armés. De toute l’opération je n’ouvris pas ma grande gueule mais je restai en retrait. Quand tout fut rentré dans l’ordre, Macchiarini libéré, je confiai à Lucia mon dégoût et mon désappointement. Elle soupira en me confiant que malheureusement ce n’était que le début de la dérive car ce type d’action débouchait forcément sur la clandestinité qui renforcerait l’enfermement des groupes.Lucia n'avait pas tort nous allions vraiment nous placer dans les conditions du terrorisme et nos actions allaient devenir de plus en plus aventureuse et bientôt sanglante.


Le second palier du passage vers la clandestinité fut ce que Curcio baptisa « les hold-up d’autofinancement » Nous avions besoin de fric pour louer des appartements dans des quartiers résidentiels où la police aurait plus de mal à nous localiser. Mes petits camarades, comme moi-même, étions totalement inexpérimentés et, je l’avoue pas très rassurés. Notre première cible fut un convoyeur de fonds d’une banque qui se déplaçait à pied dans une rue du centre de Milan. Les jours précédents le hold-up nous avions analysé les mouvements de notre homme pour déterminer le mode opératoire le plus rapide, le plus efficace et surtout le moins dangereux. En fait nous mobilisâmes un véritable commando : quelques ouvriers de la Pirelli étaient disséminés sur les trottoirs et aux carrefours, un autre se tenait près au volant d’une voiture pour récupérer en cas de nécessité les deux qui allaient se charger d’aborder et de détrousser le convoyeur. Le jour dit, lorsque le type sort de sa banque, Curcio et moi le laissons s’engager sur le trottoir avant de très vite l’encadrer. Je lui pris le bras avec fermeté pendant que très calmement Curcio lui intimait l’ordre de nous remettre sa sacoche parce que nous sommes armés. Blême le type murmurait « Oui, oui, par pitié ne tirez pas » et il remettait à Curcio la sacoche. Nous fîmes encore quelques pas ensemble pendant que Curcio avertissait notre victime « Maintenant nous partons de notre côté, mais tu ne dois pas téléphoner, tu ne dois rien faire tant que tu nous auras pas vu disparaître… Derrière-toi il y a des camarades armés qui te surveillent… D’accord ! » Le type secouait la tête avec une grande conviction. Je le relâchai puis sans nous presser nous nous rendons à pied à l’appartement de Curcio où nous déposons les 25 millions de lires que contenait la sacoche. Ensuite nous nous rendons piazzale Lodi où l’ensemble de la troupe devait confluer. Une heure  passe, nous sommes très inquiets, nous pensons qu’il y a eu du grabuge après notre départ. Enfin un type de Pirelli se pointe et nous raconte que tout bêtement que personne ne s’est aperçu de rien et que toute notre troupe a fait le pied de grue aux points stratégiques sans comprendre que l’action était achevée. Il n’en irait pas toujours ainsi, les ennuis allaient commencer car nos petits numéros n’étaient vraiment pas du goût de la police milanaise.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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