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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 07:00

Les deux filles ne relevaient même pas l’insulte, elles allaient poser leurs gros culs sur une banquette et se mettaient à tirer consciencieusement dur des joints. Mimmo décrétait qu’il fallait aller tracter l’équipe des ouvriers journaliers qui arrivaient. J’avais très envie de l’envoyer chier mais à ma grande surprise les deux nanas se levaient et empoignaient les tracts baveux. « Venez les mecs, les boudins de LC vont vous pisser le long de la raie comme des mecs si vous ne bougez pas vos fesses ! » Guido se marrait. Moi je profitais de l’occasion pour me singulariser : je lançais en français une remarque désobligeante pour les nanas qui se résumait en un lapidaire « cassez-vous pauvres connes ! » qui leur filait au-dessus de leur tête mal coiffée sans qu’elles en comprennent le sens. Bien évidemment, comme vous le comprendrez aisément, l’échange précédent c’était fait en italien et ma saillie française apportait une touche d’exotisme. Elles me fixèrent d’un regard bovin qui devait beaucoup à leur fumette. Mimmo s’abstint de traduire. Il embraya sur je ne sais quel sujet de discorde entre LC et l’Autonomie. Les deux filles, comprenant sans doute que mon apostrophe ne devait pas être très ragoûtante, me jetaient un regard mauvais. Guido me prenait par le bras en me conseillant de m’abstenir dorénavant de manier mon français en public, surtout dans un bistro où les indics sont légions. J’en convenais tout en lui indiquant que j’en avais ma claque de leurs débats à la con. Dehors régnait une grande agitation car la direction venait, à nouveau, de décider le lockout car le blocage de l’atelier de Peinture foutait le bordel dans toute l’usine. Mimmo allait aux nouvelles et revenait excité comme une puce « On va bloquer l’autoroute ! Même les mecs de la FIOM nous suivent... »

 

Arrivé au péage les meneurs du cortège déployaient des banderoles au  milieu des voies et déposaient à chaque borne de passage une boîte pour les dons. Tout le monde est obligé de s’arrêter, de subir le bla-bla-bla traditionnel et de déposer, avec plus ou moins de bonne grâce quelques lires dans la caisse de solidarité. Quelques fortes têtes tentaient de forcer le passage et s’en tiraient avec des coups de manches de pioche sur leur carrosserie. Une Ferrari conduite par un branleur se faisait exploser son pare-brise d’un coup de tuyau de plomb. La police tardait à venir. Les esprits s’échauffaient. Mimmo, fine mouche, décidait de lever le barrage après avoir conféré avec les leaders du mouvement. Guido me prévenait que notre ami était en train de nous concocter un de ses coups favoris : changer de terrain lorsque celui sur lequel on se trouve se dérobe et devient peu sûr. La manif repartait vers l’usine mais arrivée à la grille principale, au lieu d’y pénétrer, elle allait tout droit. Je ne pigeais pas très bien le but de la manœuvre sauf que tout au bout de l’avenue se trouvait le supermarché de Santa Maria de je ne sais plus très bien quoi. C’était la ruée sur les caddies. Le mot d’ordre était d’une grande simplicité « on ne paie pas ! » Bien évidemment les clivages politiques resurgissaient à propos de ce qu’il fallait mettre dans les caddies. Les militants de LC déclaraient qu’il ne fallait piquer que les produits de première nécessité : des pâtes, du fromage, de la charcuterie... alors que Mimmo emplissait le sien de champagne et de whisky qu’il redistribuait à tous ceux qui en voulaient. Les délégués de la FIOM, postés aux portes du supermarché, braillaient que les membres de l’Assemblée autonome et de LC n’étaient que des voyous, des voleurs. Qu’ils les connaissaient un par un et qu’ils n’en resteraient pas là. Le petit Sarde de l’atelier de peinture faisait sauter le bouchon d’une bouteille de Moët en clamant « pour ce truc là il faut des coupes en cristal ! » C’était réellement le bordel mais je n’arrivais pas à entrer dans le maelstrom, j’avais hâte de rentrer à l’appartement pour décider de ce que j’allais faire.

 

Lorsque je suis arrivé à l’appartement, à peine avais-je mis les pieds dans l’entrée qu’une bouffée de senteurs acidulées : tomate, basilic dominant m’environnait, c’était comme au temps où je rentrais de l’école le vendredi, jour maigre, et que toute la maison sentait l’odeur aigrelette du beurre salé dans lequel ma mère cuisait les galettes de blé noir. Je me débarrassais de mon passe-montagne avant de pointer le bout de mon nez dans notre grande cuisine. Face au fourneau, donc de dos, une grande tige aux cheveux courts simplement vêtue d’un tee-shirt long s’affairait face à une palanquée de casseroles fumantes. Elle sifflotait en esquissant, sur la pointe de ses pieds-nus, quelques pas de danse qui la faisait se déhancher avec grâce. Je restai un long moment dans l’embrasure de la porte à la contempler. Lorsqu’elle volta pour aller récupérer dans le frigo je ne sais quel ingrédient supplémentaire elle m’aperçut. Nos regards se croisèrent et puis, tout naturellement, elle vint vers moi et nous échangeâmes des bises. « Tu es Jacques !» me dit-elle d’une voix un peu éraillée... Mon nouveau prénom me surprenait encore mais j’acquiesçais en lui rendant la pareille « Toi tu es Lucia ». Elle n’était pas vraiment belle mais tout chez elle respirait le raffinement qu’on sut garder les vrais aristocrates. Aucune espèce de trace de vulgarité, une geste déliée, l’art de se fondre dans la masse en cultivant sa singularité. Je respirais, heureux d’avoir trouver en elle une première bonne raison de rester. Lucia était bavarde ça me reposait même si je devais m’accrocher pour suivre ses digressions dans la langue de Dante. Lorsqu’elle me sentait noyé elle adoptait un français plein d’incongruités et de faux-amis. Je me rendais utile en touillant la sauce tomates qui clapotait. « Lucia, j’ai une faveur à te demander... » Ses grands sourcils se fronçaient légèrement. Je la rassurais sitôt sur mes intentions « J’aimerais que tu m’aides à perfectionner mon italien... » Elle éclatait d’un grand rire saccadé avant de me répondre, en prenant un air de petite fille faussement sage « À charge pour toi de me faire bénéficier de tes dons naturels... »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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