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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 07:00

Mimmo, un ouvrier de la sellerie de chez Alfa m’attendait au dehors. C’est lui qui devait m’aborder. Chloé lui avait donné ma photo et j’exhibais comme convenu une écharpe rouge et je tenais un numéro du journal Le Monde à la main. Il faisait frisquet et je frissonnais : mon blouson de jean et ma nuit presque blanche n’arrangeaient rien. Mon attente ne fut pas très longue, un type frisé, râblé, empoignait mon sac de marin sans même me saluer et m’entraînait jusqu’à une petite moto garée au milieu d’un paquet de vélos. Avant que je prenne place derrière lui Mimmo se contentait de me dire, en français, « faut qu’on se grouille car ça chauffe en ce moment chez Alfa... » J’opinai. Putain que j’avais froid, je me pelais sur des petites routes où nous prenions le plus souvent un sale petit vent glacé de face.  Lorsque nous prîmes enfin la grande avenue devant l’Alfa d’Arèse les ouvriers de l’équipe de nuit sortaient déjà par les grilles de l’usine. Mimmo gara sa moto devant un café tout en m’expliquant, toujours en français, qu’hier les mecs de l’atelier de peinture avaient déclenché sans prévenir personne une grève sauvage qui avait foutu la direction en rogne. Tout le monde à la maison avait-elle décrétée ! Les camarades du Collectif, de l’assemblée autonome et de Lotta Continua qui n’attendaient que ce signal pour reprendre la lutte étouffée par les bureaucrates du syndicat étaient sur le pont. Guido, du collectif, qui venait de nous rejoindre exultait « maintenant que le conflit est ouvert nous allons harceler le syndicat qui a enterré la revendication du passage automatique des ouvriers non qualifiés au niveau supérieur. »

 

Mimmo avait rejoint devant le portail un groupe d’ouvriers de son atelier. Ils tentaient sans grand succès de retenir les partants. Guido me donnait un passe-montagne et des mitaines pour que je l’aide à distribuer des tracts. « On attend les mecs de la peinture pour qu’ils nous mettent au parfum puis on se barre au péage de l’autoroute pour faire un barrage et ramasser du blé de solidarité... »  Pour un baptême du feu c’en était un : sans transition je piquais la tête la première dans le bain des luttes. Pendant que nous tractions se pointait depuis l’usine un petit sarde volubile qui déclenchait sitôt un attroupement autour de lui. « Nous, rien qu’à huit, nous avons bloqué l’usine... » Il se rengorgeait « Ras-le-bol, ces connards avec l’accord du syndicat, ont encore augmenté les cadences. Maintenant les carrosseries prêtes à peindre se pointent à la queue leu leu, plus le temps de souffler ! Les 4 qui sont en cabine, entre deux vapos, en prennent plein les poumons.  Ça suffit, nous on devient dingues et, à partir d’aujourd’hui, c’est nous qui décidons combien de bagnoles on peint par jour ! »  Brouhaha, des groupes se forment, les revendications fusent. Guido va d’un groupe à l’autre pour entretenir le feu sous la marmite. Le souk bordel, tout ce que le syndicat refuse. Le syndicat c’est la FIOM (Federazione Impiegati Operai Metallurgici l’équivalent de la CGT) . Un ouvrier intervient pour affirmer qu’il a eu une prise de bec avec un délégué de l’exécutif du comité syndical qui voulait se désolidariser de l’action des gus de la peinture mais qu’un délégué de la FIM (Federazionz Italiana Metalmeccanici, l’équivalent de la CFDT) l’en a dissuadé. Mimmo en rajoutait une couche « Les militants du PCI ont beau jeu de monter les ouvriers contre nos actions spontanées car lorsqu’un atelier bloque la production la direction met tout le monde en chômage technique et attend que ça pourrisse... »

 

J’avais un peu de mal à suivre les échanges vu l’état de mon italien mais je m’accrochais. Arrivait alors un grand maigre sanglé dans une canadienne en cuir. « C’est Toto l’un des meneurs de Lotta Continua » me soufflait Guido. Il ne disait pas Lotta Continua mais LC, l’enfer des sigles des groupuscules commençait. Sûr de lui il tranchait « si demain la direction lock-out à nouveau on engage des manifs à l’intérieur de l’usine. Attention, nous ne voulons pas comme la dernière fois des sabotages ou des déprédations. Soyons solidaires, évitons de nous battre en désordre. Je vais tenter de persuader les militants de l’Avanguardia Operaia même s’ils ne font rien sans en référer au syndicat. Quand au deux connards du Manifesto (groupe issu du PCI) laissez-les en dehors du coup sinon ils iront cafter à la FIOM...» Ici, comme à l’Ile Seguin bastion de la CGT les gauchistes filaient le grand amour avec les syndicalistes sauf qu’ici l’extrême-gauche tenait les ateliers. Le petit sarde de l’atelier Peinture trouvait son miel dans ce discours ferme « Demain, nous la première équipe on bloque encore, et si la direction remet ça, on embraye en interne, on vire les petits chefs, les mouchards, les briseurs de grève. Quand on aura fait place nette on se barre sur l’autoroute de Varèse pour faire des barrages... » Mimmo bichait, l’odeur excitante du bordel le mettait en transe. Pendant que nous discutions les cars de la deuxième équipes repartaient pleins. La direction pour « problèmes techniques » avait lockouté. Quelques minutes après la fin des palabres nous repartions avec Mimmo pour Milan. Je posais mon sac chez lui puis nous nous rendions dans un café où nous attendaient Guido et quelques camarades.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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