Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 08:00

Jasmine s’était inscrite sur Twitter et sur sa tablette  s’ingéniait à relayer les messages codés venus de ses copines : «L'agité est dans son bocal, je répète, l'agité est dans son bocal» ; «il y aura du Flamby au dessert, je répète, il y aura du Flamby au dessert» ; «Je ne réussis toujours pas à écrire son nom: Sieg Heil, je répète, Sieg Heil» ; «Laissez la peur du rouge aux bêtes à cornes, je répète, laissez la peur du rouge aux bêtes à cornes» ;  «Le steak est accompagné de sauce béarnaise, je répète, le steak est accompagné de sauce béarnaise» ; «Les myopes ont un charme flou, je répète, les myopes ont un charme flou» ; «Le facteur vous fait des gros bisous, je répète, le facteur vous fait des gros bisous » ; «Demain, j'irai voir le maire d'Yerres, je répète, demain j'irai voir le maire d'Yerres» ; «Nous avons reçu des nouvelles de tante Arlette, je répète, nous avons reçu des nouvelles de tante Arlette» ; «Mars attaque, je répète, Mars attaque». Et moi, face à mon écran, je songeais au Président Pompe qui, en cette fin de printemps 1972, sait que la maladie de sang, la maladie de Waldenström, dont il souffre depuis quelques années vient de prendre une mauvaise pente. Son pas devient lourd, un peu saccadé, il se ferme, devient sombre et le Professeur Jean Bernard lui conseille de démissionner et de préparer sa succession. C’est durant cette période qu’il rédige, aux dires de Michel Jobert, son testament.

 

Démissionner, préparer sa succession semble hors de portée des réflexions de nos chefs d’État. Si j’en suis à relier le tohu-bohu indigne qui règne en France avec cette période charnière  c’est qu’à cette période l’ancien banquier Pompidou commence à sentir que les « Trente Glorieuses » tirent à leur fin, que la croissance va s’effriter et qu’il faudrait prendre des mesures difficiles à faire avaler à la veille d’une échéance politique majeure : les législatives de mars 1973 où l’Union de la Gauche risque de l’emporter. « Avec tous ses malheurs et ses difficultés de mutation, la France, il faut bien le reconnaître, traverse une période de développement sans exemple depuis le Second Empire. Mais ne nous leurrons pas, viendra le temps où l’expansion se tassera. Tout nous conduit dans cette direction et d’abord la réduction de la durée du travail qu’il faudra bien accepter mais qui se traduira obligatoirement par un freinage. Tout n’est pas faux dans les idées Mansholt, loin de là. L’ère de la consommation à outrance et de l’expansion continue ne sera pas éternelle. Mais prenons garde aux réactions lorsque l’économie tournera moins vite ! » confie-t-il à Raymond Tournoux. Mais il y avait la guerre froide qui figeait les rapports sociaux dans notre vieux pays et, la maladie aidant, Pompidou va jouer sur la peur du rouge et revenir à l’ordre, à l’ordre moral. « La tendance dans le monde n’est pas au libéralisme, ce n’est pas vrai : les cheveux courts sont en train de l’emporter sur les cheveux longs. De même la pornographie, le sexe subissent une régression. On assiste à un mouvement vers la mesure, les traditions et, bientôt, vous verrez, le romantisme. » Pauvre président Pompe, le déplumé de Chamalières allait bientôt jouer de l’accordéon.

 

Consentirait-il à appeler Mitterrand à Matignon en cas de victoire de l’Union de la Gauche lui demande-t-on ? Et de répondre « Je n’ai pas l’intention de vous répondre là-dessus, tout au plus pourrais-je vous dire, comme dans ma province, qu’i l y a des sortes de chats qu’on ne prend qu’avec des mitaines » À son attitude de durcissement vis-à-vis de la gauche correspond aussi celle sur les grands problèmes de société. Ainsi, alors qu’il a gracié tous les condamnés à mort depuis le début de son septennat, il envoie à la guillotine, deux criminels, Buffet et Bontemps. Tous ceux qui l’ont approché savent que ça n’a pas été sans lui poser des problèmes de conscience. Conviés à un déjeuner ses anciens camarades de l’ENS gardent ancrée en mémoire l’image d’un homme bouleversé, presque défaillant, écrasé par le poids de sa responsabilité. Pourtant il n’a pas reculé. Sans doute, sauf en matière artistique, sa vision du monde change et, au fur et à mesure que son mal progresse, un certain pessimisme sur la nature humaine le gagne. L’ORTF est confiée à Arthur Conte. L’UDR à Alain Peyrefitte car Tomasini est éclaboussé par les affaires. L’ordre règne, le début des années 70 est gris, triste et je suis à Rome pour un temps éloigné du chaudron où commencent à bouillonner les années de plomb.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Commentaires

Outre Pompidou, qui décèdera finalement d’une septicémie (complication habituelle liée au déficit immunitaire de cette affection), il faut aussi citer Houari Boumedienne, sans doute moins cher au coeur des Français, parmi les chefs d’état. Lui, il a fait une attaque cérébrale (il existe des troubles de la coagulation dans cette maladie car le sang devient plus visqueux). Et puis, il y a le dernier Shash d’Iran. J’ai eu la chance d’assister plusieurs fois à des exposés faits par Jan Gösta Waldenström, mort il y a 10 ans environ. Ce personnage archi-célèbre dans le monde médical était d’une gentillesse rare et très clair dans ses explications.

Commentaire n°1 posté par Luc Charlier le 30/04/2012 à 09h37

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