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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 07:00

Nous trainassons tout l’après-midi. Mimmo joue au flipper. Moi je somnole en m’enfilant café sur café. Quand arrive l’heure d’aller à la Trattoria où nous avons un vague rencard avec des gus de Sit Siemens je me sens plus fatigué que si j’avais trimé toute la journée. Surtout je me sens crade, vaseux, inutile. Autour de la bouffe, toujours attrayante en Italie, et de verres de vin bien remplis, la discussion reprend de plus belle, toujours sur le même thème « les cocos ». Vittorio, l’un des types de Sit Siemens embraye « C’est toujours la même chose avec eux, ils font chier. Dès qu’un mouvement démarre hors leur contrôle ils braillent que c’est corporatiste. Chez nous ils font un peu profil bas car ils ont été au-dessous de tout lors des dernières négociations avec le patronat. Mais qu’est-ce qui s’est passé au juste chez Alfa ? » Mimmo le met au parfum d’une voix sous laquelle perce l’exaltation « Imagine, c’est un truc insensé : à 8 ils bloquent tout ! » conclu-t-il. Vittorio, barbe naissante impeccable qu’il caresse en réfléchissant tempère son enthousiasme « Ne nous faisons pas trop d’illusions lorsque les patrons auront identifiés les points faibles, qui sont nos points forts, ils restructureront la chaîne. Chez nous suite au dernier conflit ils ont démantelés des ateliers entiers. Pour étouffer dans l’œuf nos efforts d’organisation ils isolent les meneurs, y compris dans les bureaux, pour les virer au premier prétexte. C’est la guerre, il va nous falloir agir avec plus de professionnalisme, sans forcément nous exposer... » La discussion continue pendant des heures. Pour passer le temps je picole. Enfin Mimmo lève l’ancre et nous regagnons à pied son appartement.

 

Appartement collectif, où vivent un couple d’enseignants : Carla et Gaetano, une fille qui travaillait dans une banque Lucia, Mimmo bien sûr et maintenant moi. La technique de la couverture par des gens bien insérés dans le système permettant de se servir de l’appartement pour accueillir des clandestins. À cette époque la pression policière était encore supportable et, à la condition de ne pas alerter le voisinage par des allées et venues de nouvelles têtes, il était encore possible de séjourner assez longuement à une adresse fixe. Ce soir-là l’appartement était vide lorsque nous sommes rentrés. Mimmo a plaisanté « Carla et Gaetano sont sûrement au ciné. Ils sont raides dingues des films étrangers sous-titrés en français... Pour Lucia c’est son soir d’alphabétisation au Centre Social... » Dans la pièce, qui servait de lieu de transit aux camarades de passage, ils m’avaient aménagé derrière un paravent un petit coin à moi : un lit de camp, une caisse table de nuit et une chaise qui faisait face à un petit guéridon. Des rangées de bouquins et des piles de magasines encombraient deux étagères qui surplombaient mon pieu. J’étais trop vanné pour me plonger dans une lecture dont je savais par avance qu’elle devait être très chiante : la littérature révolutionnaire, quel que soit le pays tombe des mains. Avant de me glisser dans le sac à viande j’allais prendre une douche dans une vaste salle de bains bien rangée et qui sentait le savon et la lavande. Mimmo, alors que je me savonnais, m’indiquait au travers de la porte que nous partirions à cinq heures le lendemain matin. Je lui gueulais que je serais d’attaque. Ma nuit fut lourde mais je me réveillai dix minutes avant l’heure fixée : mon horloge biologique ne m’avait jamais joué de tours.

 

Mimmo fut plus long. En bas Guido nous attendait en pestant contre notre retard. « Qu’est-ce que tu fous, tu baises toute la nuit ? » Moi je me les gelais et réclamais un café alors que Mimmo se perdait dans des justifications auxquelles je ne comprennais goutte. Au premier troquet ouvert nous nous arrêtions pour prendre un café. Ensuite nous repartions à fond la caisse dans un froid à couper au couteau. Mimmo avait du mal suivre la moto de Guido. Lorsque nous arrivions sur la grande avenue, face à l’entrée de l'usine, les derniers autocars se garaient. Des gus tractaient. Mimmo me disait que c'était des militants de l’assemblée autonome. Ceux-ci nous flanquaient un paquet dans les mains. J’avais les doigts gelés. Putain qu’il faisait froid dans ce foutu pays alors que nous étions au tout début mai. Derrière les grilles des mecs nous mataient d’un œil mauvais. « Des bourrins de la FIOM... » lâchait Guido. Mimmo remontait sur sa moto avec un paquet de tracts pour se rendre au portail 2 tenu par Lotta Continua. « Pas confiance en eux... » lâche encore Guido. Tout est dit : pas confiance. C’était bien pire qu’à Paris, ici, les lignes politiques se croisaient, s’entrecroisaient, s’emmêlaient, s’affrontaient, pour ne pratiquement jamais se rejoindre. Dès que nous avions épuisé notre stock de tracts nous courions nous réfugier dans un bar au coin de l’avenue d’où l’on pouvait surveiller l’entrée principale d’Alfa. Guido se payait une partie de flipper. Moi j'allais pisser mon premier café avant de griller une cigarette. À mon retour Mimmo râlait, pestait contre les connards de LC. Guido tentait de le calmer « Tu fais chier ! Bois un café et boucle-là ! » Deux filles, modèle sale, mal peignée et laide, faisait leur entrée. Je ne pouvais m’empêcher de rire, un rire nerveux, incontrôlable. Guido, loin de s’en offusquer, rebondissait dessus pour vanner Mimmo « T’es bien servi. Voilà deux représentantes de LC. Convainc-les ! Je sais, t’as pas de bol, avec tout le taf de belles nanas qu’ils ont à LC, ils trouvent le moyen de nous fourguer deux boudins de première... »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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