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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 02:00

Avant de retrouver la France j’ai beaucoup lambiné. Sur mon cargo-mixte j’ai pris goût plus encore à me laisser vivre, à lire, à me retrouver à table à l’heure dites à la salle à manger du commandant, à dormir des journées entières, à passer des nuits entières sur le pont à regarder la mer. De Belém nous sommes allés à Lisbonne, superbe ville dans un Portugal crevant de pauvreté sous la férule de Salazar. J’y suis resté attendant le retour du « Ville de Bayonne » qui devait transporter, après le déchargement de sa cargaison à la Palice, du Cognac et des Bordeaux pour le port de Gênes. Le capitaine, un homme peu disert mais cultivé, m’avait à la bonne. Nous jouions au poker avec ses seconds en discutant politique. Vieux radical cassoulet c’était un antigaulliste viscéral, grand lecteur du Canard Enchaîné et donc adepte de contrepèteries plus ou moins fine du style « madame la comtesse est folle de la messe », « quelle piteuse mine vous avez, ce matin » « la femme du capitaine m’a fait mander à bord » « la Chine se soulève à l’appel des Nippons ». Je les plumais à chaque fois mais comme j’étais le plus gros pourvoyeur de devises, ils se rattrapèrent au cours de notre périple Lisbonne-Gênes via Gibraltar en me vendant à prix fort des grands crus classés soutirés à la cargaison. La manip était simple, demandant seulement du doigté pour ôter avec soin le capuchon de plomb et décoller l’étiquette, et ainsi de bonnes simples boutanches de Bordeaux ordinaires prenaient la place pour la plus grande renommée de la place de Bordeaux. Nous les buvions bien sûr. Arrivé à Gênes j’aurais pu filer jusqu’à Milan rejoindre Chloé. Je me contentai de lui envoyer un télégramme « Encore des détails à régler, j’arrive pour la nouvelle année. »

 

De Gênes nous sommes allés au Havre où j’ai définitivement posé mon sac à terre. Le capitaine m’a payé un dernier verre dans un caboulot quai des Amériques qui longe le bassin René Coty. Tout près du bistro un type couvert de cambouis, mégot au bec, tenait un atelier de réparation de motos. Je lui acheté une vieille Terrot. En ce temps-là pas de permis moto, nous vivions encore une période bénie où la route restait un lieu de liberté. Pour ma reprise de contact avec mon foutu pays je voulais prendre mon temps, rousiner, ne pas me précipiter vers Paris. Par les petites routes j’ai rejoint les piles de l’imposant Pont de Tancarville que j’ai ensuite traversé pour me rendre dans le Marais Vernier. Je retrouvai dans cette enclave préservée un peu du parfum de mon pays natal : les marais sont des lieux particuliers, mystérieux, où la population consanguine voit arriver l’étranger avec méfiance. Nous étions en novembre, mon corps qui venait de vivre dans le vase clos douillet du bord sous des climats cléments se rétractait. Par bonheur j’avais fait l’acquisition d’une canadienne en cuir qui retenait mon peu de chaleur intérieure. Comme je commençais à avoir faim je me suis arrêté à l’Hôtel de la Marine tout près de Saint-Samson-de-la-Roque. La cuisine de la patronne était si bonne que j’y suis resté plusieurs semaines. Le patron qui était chasseur m’a emmené dans un gabion sur le Marais pour chasser à l’appeau vivant. Á ma grande surprise le lieu était confortable, chauffé par un petit poêle en fonte, et nous avons passé une grande partie de la nuit à manger de la charcutaille, du fromage arrosés de cidre fermier en bouteille de limonade et de café renforcé au Calva. Comme les gens d’ici sont des taiseux, adepte du « méfie-te », ils ne me posaient aucune question de peur que je ne les soumette au même supplice. Le Marais Vernier fut mon sas de décompression, même les quelques jeunes rouquines que je croisais, tout particulièrement la serveuse de l’hôtel de la Marine, un sosie de la Marlène Jobert avec un peu plus de poitrine, ne me tirèrent pas de ma chasteté.

7515403.jpgPour reprendre pied je lisais la presse. Chaque mercredi j’achetais le Canard Enchaîné pour recoller « aux affaires ». L’immobilier chauffait partout, avec la Côte d’Azur comme lieu de prédilection. Dans un article « Les gars de la Marina » la nouvelle astuce pour coloniser la Côte était le port-prétexte » en l’occurrence ici « Cannes-Marina ». L’auteur ironisait sur ce port-privé niché sur un petit fleuve côtier afin d’échapper au droit maritime « l’Administration ayant la bonté de considérer le port comme une banale piscine » Mais ce petit trou d’eau pour 1700 bateaux  n’était rien à côté du complexe immobilier de 5 immeubles, 3 tours pour la bagatelle de 8 à 9000 résidents. Le nom de Roland Nungesser, l’homme qui siégeait dans le Conseil d’Administration des frères Willot, dont la déconfiture permettra à la fortune de Bernard Arnault de se faire un pied de cuve pour le franc symbolique, en tant que président du club nautique de « Cannes-Marina ». Pour laisser entrer les bateaux relever le pont de chemin de fer et le pont routier ne sera qu’une peccadille de plus pour la SNCF et les Ponts&Chaussées, la France est bonne pour les promoteurs immobiliers mais implacable pour tous ces planqués de cheminots et de fonctionnaires. Bref, le premier adjoint au maire de Cannes M. Ladevèze est bien sûr directeur de la société promotrice avec pour avocat le très célèbre Me Rochenoir conseil de la « Garantie Foncière » et du « Patrimoine foncier » des frères Willot. « Que le monde de l’Immobilier est petit ! » concluait le journaliste. La République Pompidolienne cultivait ses bonnes vieilles traditions, allais-je y replonger plutôt que d’aller jouer au con avec les fous-dingues de la Péninsule ?   

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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