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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 00:09

Le Préfet Chapuzat s’était un peu déplumé et beaucoup empâté ce qui lui conférait, ou plus exactement, renforçait son allure de chanoine. « Alors mon garçon, les assassins reviennent toujours sur le lieu de leur crime… » la voix nasillait toujours, avec maintenant un phrasé plus lent, plus las, mais les petits yeux bleus enchâssés gardaient une acuité dérangeante. Nous nous serrâmes la main sans effusion. Pendant un court instant je pensais contre-attaquer en faisant remarquer à mon interlocuteur que le chiendent est indestructible. Je me ravisai car, connaissant le bonhomme, c’eut été lui donner un bon prétexte pour entamer une joute dont je n’avais que faire. Face à mon mutisme, Chapuzat ironisait « vous voilà de nouveau du bon côté du manche, vous allez pouvoir enfin régler vos comptes… » Affichant mon dédain je le surprenais en lui saisissant fermement le gras du bras pour l’entraîner vers le nouveau Ministre qui s’entretenait avec le Préfet de Police de Paris. Chapuzat se raidit, tenta d’opposer l’inertie de son poids, je broyais sa chair molle en me faisant onctueux « mon cher ami, avec vous nous sommes tous des chers amis, c’est votre côté Face de Bouc Chapuzat,  permettez-moi de vanter auprès du nouveau Ministre vos talents de mouche à merde. Dans cette maison, quel qu’en soit le locataire, c’est très utile, y’a tellement de bidoche avariée qui y traine. Vos talents sont reconnus et, comme vous avez un goût prononcé pour la traîtrise, vous mettre au service des nouveaux maîtres ne vous posera pas de problème de conscience… » Le petit bonhomme se relâchait, esquissait même un petit sourire satisfait mais, au beau milieu du salon d’apparat, je le laissais en plan pour filer jusqu’à Jasmine entourée d’une petite cour de galonnés.


-         Mon amour, je t’abandonne quelques instants. J’ai une petite affaire à régler. Tu es en très bonne compagnie mais méfies-toi tout de même ces messieurs ont de grandes oreilles.


-         Je sais mon chéri. Tu les intrigues beaucoup tu sais mais tu me connais, j’ai l’habitude des clients de salon de coiffure alors je fais ce que je sais faire de mieux : l’idiote. Ils adorent !


-         Ma petite Jasmine à cette minute de leur vie, crois-moi, ils sont prêts à tout adorer. Les temps sont durs pour les valets…


Aucun des interlocuteurs de Jasmine n’avait bronché, sauf un jeune type, parfaite réplique de Jean-François Roquet, qui s’est regimbé « monsieur, je ne vous permet pas, nous sommes des fonctionnaires de la République et le service de l’Etat est notre seule et unique motivation. Vous nous devez…


-         Des excuses sans doute… pourquoi pas si ça vous fait plaisir cher monsieur… mais permettez-moi de vous dire, sans méchanceté, qu’à force de lécher le cul de son maître on a la langue chargée. Je suis sans aucun doute un grossier personnage mais croyez-moi j’ai des circonstances atténuantes : le spectacle que vous avez donné au pays ces dernières années fut lamentable, indigne du service public. Vous n’avez même pas eu la dignité des valets vous vous êtes pris pour les maîtres. Moi j’ai dans ma vie de flic exécuté de basses besognes mais je n’ai jamais prétendu avoir les mains propres. Vous si ! Et la merde ce n’est pas sur vos blanches mains de bureaucrate que vous l’avez mais dans votre sale petite tête de jeune branleur ambitieux. Rassurez-vous, je n’ai aucun goût pour l’épuration : les traîtres sont d’excellents laquais. Vous êtes tous des Eric Besson en puissance !


S’il l’avait pu, le sosie de Jean-François Roquet, m’aurait sauté à la gorge. Lui qui, hier encore, pouvait sur un simple claquement de doigt me créer les pires ennuis, vivait mal une impuissance intolérable. Tel est le drame de la chute du pouvoir. Elle est indolore, insidieuse, sans stigmate physique, mais elle vous ronge de l’intérieur. Les coups de fil se font de plus en plus rares, l’agenda se transforme en un vaste néant, plus de déjeuners au Bristol, un bureau minable, et le pire c’est de rentrer chez soi ni trop tôt, ni trop tard, de supporter le regard interrogateur de son épouse, et il y a pire encore c’est la petite dissonance qui s’installe très vite avec sa maîtresse, tout se délite, tout fout le camp d’un seul coup d’un seul, sans préavis. Bien sûr, tout au long de la campagne on y a pensé, on a même renoué des fils avec des petits camarades du camp d’en face, discrètement bien sûr, avec un simple succès d’estime, on s’est persuadé que dans un premier temps les nouveaux arrivants n’allaient pas faire le ménage, on a même espéré jusqu’au bout que le petit agité allait gagner. Pour les vieux routiers, au cuir endurci, le rétablissement se fait sans trop d’égratignures alors que pour le petit Jean-François Roquet, qui me toisait d’un regard mauvais, assassin, son statut de membre de cabinet le précipitait du jour au lendemain dans les ténèbres extérieures. Les plus prévoyants avaient pris la tangente avant le drame, nomination à des postes juteux, pantouflages en des terres amies, mais lui était sans doute resté, du fait de son jeune âge, pour donner des gages à ses anciens maîtres. Ils se souviendraient de lui dans les temps futurs, reconnaissant de sa fidélité ! Mais face à moi, face au vide, ces cinq longues années de traversée du désert lui paraissaient soudain un temps très long, insupportable : allait-on se souvenir de lui ?


 -  Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage… jeune homme !

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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