Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 07:00

Me voilà de retour Place Beauvau, Jasmine voulait tellement que nous nous rendions à l’invitation de mes vieux potes Stéphane et Yves, des proches du nouveau Ministre de l’Intérieur, le sémillant et ambitieux Manuel Valls. « Tu comprends mon amour, une passation de pouvoirs entre Ministres de la République, pour une petite coiffeuse comme moi, qu’a eu plus souvent qu’à son tour affaire avec la maison poulaga, panier à salade, et tout et tout, ça a de la gueule, non ? Et puis toi, je suis sûr que ça te fera plaisir d’aller respirer l’air de ton poulailler. T’as quand même servi sous les ordres d’un des plus coriaces locataires de la maison : le Raymond Marcellin du 30 mai 1968 au 27 février 1974, un sacré bail la vieille carne !


-         Comment tu sais ça, toi ?

-         Wikipédia mon amour, je me fais des fiches…

-         Tu fais des fiches pour quoi faire ?

-         Ma culture…

-         J’aurai tout entendu de toi depuis que tu te piques de faire de la politique…

-         T’as pas le monopole mon grand !

-         Mais je n’ai jamais fait de politique…

-         À d’autres, t’as baigné dans le marigot politique toute ta vie flic à la manque, agent double, bourreau des cœurs…

-         En fait tu veux faire la belle devant mes potes…

-         Oui, tu comprends Rocard par-ci, Rocard par-là, moi je veux me raccrocher au réseau, gonfler mon carnet d’adresses…

-         T’es une vraie Messaline mon amour !

-         Oui, et puis pour en revenir à la Place Beauvau à côté de Raymond la Science le père Guéant avait la stature d’un premier communiant, l’envergure d’un Préfet de banlieue et le sens politique d’un gardien de la paix. Et ton petit Manuel va falloir qu’il change de cravate, les siennes sont à chier, ça lui fait un look de parvenu qui roule en Golf. Manque plus que les Ray-Ban…

-         Je n’ai rien à me mettre…

-         Tu plaisantes j’espère !

-         À peine mon amour.


Le plus ému c’était moi. Jasmine dans son tailleur Paule Ka, immaculé, se mouvait avec une facilité d’attachée de presse. Il faut dire que Stéphane, pendant que je tenais conciliabule avec Yves Colmou, plus conseiller politique que jamais, l’avait entraîné faire le tour du propriétaire. « Si je voulais reprendre du service pour des missions délicates, rien de plus facile… » Yves, patelin, me jouait du violon. Je me contentais de lui sourire et de lui répondre que je n’étais là que pour faire plaisir à Jasmine. Connaissant Yves comme le fond de ma poche je savais pertinemment qu’il ne me croyait pas. Politique un jour politique toujours, Yves comme Obélix était tombé tout petit dans la marmite, moi pas mais je ne tentai pas de le convaincre. Comme toujours dans ces cas-là le simple fait de converser avec un proche du nouveau maître des lieux attiraient les regards des hauts-fonctionnaires de la maison. Je devais bien être le seul  en ce lieu qu’ils ne connaissaient pas. Vivre l’alternance est une rude épreuve pour les Directeurs, c’est si rare en France, et celle-ci risquait d’être ravageuse eu égard aux pratiques en vigueur avec le sortant. Ces messieurs, les dames ne sont pas de saison à l’Intérieur, hormis quelques préfètes occupant de sombres Préfectures, balancent entre deux attitudes contradictoires : la distance, preuve qu’ils ne sont pas demandeurs de quoi que ce soit et qu’ils n’ont rien à se reprocher, ou la prévenance polie, le je suis à votre disposition Monsieur le Ministre, légère courbure d’échine, en évitant d’apparaître comme un rallié de la vingt-cinquième heure ou pire comme un traître à l’ancien maître du lieu.


Les plus astucieux ou les plus retors savaient que, pour n’adopter ni l’une ni l’autre attitude, toutes deux aussi dangereuses, il était préférable de jouer avec les bandes, de passer par un proche du Ministre. Manifestement j’en étais un puisque, et Stéphane et Yves m’avaient embrassé avec force d’accolade et d’effusion. Le problème restait entier pour eux tous : qui étais-je ? Pour faire l’intéressant, avant d’aller me poser sur un canapé, j’adressai un petit signe de la main à Jasmine qui fit semblant de ne pas l’avoir vu. Ce fut Stéphane qui me répondit en levant le pouce. Notre petit manège intriguait plus encore la brochette des directeurs qui me lançaient des regards en coin tout en affectant une suprême indifférence. Dans mon costume gris impeccable, de bonne coupe, chemise ciel, cravate Paul Smith, Richelieu gold lustrée, chaussettes assorties à ma chemise, barbe de trois jours poivre et sel, mes lunettes aux verres sans monture, mes cheveux courts, je m’arborais plus aucun signe de la grande maison. Encore un communicant se disait-il ? Pas vraiment, l’attention d’Yves Colmou à mon égard leur laissait à penser que j’étais un homme du sérail politique. Je me marrais dans mon fors intérieur de les voir ainsi sur le grill tout en me disant que j’étais tranquille, que j’allais, après la passation de pouvoir, gagner avec Jasmine une belle table au Laurent où l’ami Philippe Bourguignon nous bichonnerait. Francesca et son mari nous y rejoindraient. La cérémonie était imminente. Je me relevai et une main ferme se posa sur mon épaule.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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